Un St Joseph syncrétique…

Toujours à l'affût de créations contemporaines indisciplinées, permettant de relier le patrimoine de l'Ecomusée à une pensée ordinaire d'aujourd'hui, j'avais placé à l'entrée de l'Ecomusée un étrange protecteur.Les saints de l'église catholiques ne sont pas nécessairement enfermés dans des représentations codifiées –convaincantes et édifiantes pour le fidèle-. Leur fonction symbolique peut dévier, leur sens se folkloriser (cf A. Van Gennep, Jacques Le Goff) et donner naissance à de nouvelles formes, aux marges du sacré « encadré » et de la résurgence de figures des rituels agro-calendaires. Parmi les grands classiques que j'ai pu observer en Alsace, il y a les deux St Jean gardiens des solstices, qui se déclinent sous les figures de multiples « Hans » variantes d'hommes sauvages. L'un de ces « Hans », le Hans Trapp, correspond à une figure folklorique d'un St Nicolas - Saturne, réunissant l'ogre et le sauveur d'enfants dans un même personnage ambivalent. Sébastien, « Baschi » est associé à la virilité et à la brutalité, par analogie sans doute au sang coulant abondamment de ses blessures –même si on pu voir aussi un amalgame avec Bacchus : ce prénom est donné aux taureaux, et ce qualificatif désigne les hommes violents et par extension grossiers. Le saint le plus populaire, et sans ambiguïté pacifique et familial, à voir la popularité du prénom, est Joseph, « Seppi ». Il m' a été donné, à l'Ecomusée d'Alsace, de croiser un jeune créateur indiscipliné, Gérard Mura, qui avait créé sa synthèse du Joseph de la Sainte Famille et d'un Joseph incarné, figure du père laborieux et transmetteur…dans la rudesse d'un authentique « Homme sauvage ».


Figure 1 : insolite procession à l'Ecomusée d'Alsace en avril 2005

Au moment de cette rencontre, l'Ecomusée d'Alsace venait de se doter d'une aussi nécessaire que contestée nouvelle entrée, non pour satisfaire un quelconque but de prestige, mais en réponse à une nouvelle organisation spatiale du site.
Changer entrée pour un lieu tel que l'Ecomusée d'Alsace n'était pas un enjeu mineur. C'est la première impression qui compte : l'Ecomusée d'Alsace avait vraiment le désir d'offrir quelque chose à ses visiteurs, avant le passage (hélas nécessaire !) à la caisse : une séquence qui serait une invitation au voyage et à la découverte dans ce lieu, mais aussi symbolique de la démarche du musée.
Un hasard - mais en est-ce vraiment un -, a été à l'origine de la belle rencontre qui a permis de conférer une âme à cet endroit. L'évènement remonte au printemps 2005.

Au moment auquel différentes options étaient possibles, Gérard Mura, jeune menuisier de la vallée de la Thur contacte l'Ecomusée pour lui demander le prêt d'un couple de boeufs le dimanche 19 mars. Dans quel but ?
La discussion révèle que ce jeune passionné de son métier et de sa vallée a sculpté une statue géante, 2m60 de haut, 800 kg, dans une bille de chêne, et veut la présenter en vedette d'un cortège : d'où le besoin d'un couple de boeufs pour tracter la statue. Ce cortège est dédié à St Joseph qui est comme chacun le sait, le patron des charpentiers et par extension des métiers du bâtiment.

Le jeune menuisier Gérard Mura, a grandi dans l'atelier paternel où, comme il se devait, trônait au-dessus de l'établi l'image de la Ste Famille avec St Joseph équipé de tous ses outils de charpentier. La vocation de l'enfant puis du jeune homme, sa vision du monde, ont mûri dans cet endroit qui comme bien d'autres ateliers d'artisans de village, est aussi un lieu de rencontres et de paroles.
Devenu adulte, entrepreneur à son tour, Gérard Mura est confronté comme nous tous à la montée de l'individualisme. Aussi, il décide de fédérer tous les artisans de sa vallée autour de la fête de St Joseph, organise réjouissances et cortège, retisse des liens entre la nature qui apporte l'inspiration et la matière première, les professionnels et les habitants de la vallée. Et il sculpte un grand Sepp dans une bille de chêne.
Cette œuvre est dans la filiation expressionniste de l'art des vallées vosgiennes, dont l'Ecomusée présente d'ailleurs un exemplaire remarquable (le musée de la Doller d'André Bindler).

 

Figure 2 : Gérard Mura et son père dans l'atelier familial

Parmi les figures de la vallée, il y avait bien des « Sepp », des hommes prénommés Joseph.
Devenu adulte, entrepreneur à son tour, Gérard Mura est confronté comme nous tous à la montée de l'individualisme. Aussi, décide-t-il de fédérer tous les artisans de sa vallée autour de la fête de St Joseph, organise réjouissances et cortège, retisse des liens entre la nature qui apporte l'inspiration et la matière première, les professionnels et les habitants de la vallée. Et il sculpte un grand « Sepp » dans une bille de chêne.
Cette oeuvre est dans la filiation expressionniste de l'art des vallées vosgiennes, dont l'Ecomusée présente d'ailleurs un exemplaire remarquable (le musée de la Doller d'André Bindler). Elle ne compte aucune référence explicite aux représentations conventionnelles de St Joseph. Mais elle transmet une émouvante relation à la figure respectée du Père, à la sagesse polie par l'alliance toujours renouvelée entre l'artisan du bois et la structure de la matière, livre ouvert de la nature.
On comprend alors pourquoi l'enfant a rêvé, devant la figure laborieuse de son père penché sous son établi, avec les mêmes outils que ceux du saint figé dans son chromo, à la production de symboles et de représentations nouveaux
St Joseph version Gérard Mura, brandit son index dans le geste de reproche d'un Commandeur, mais dans une bienveillante mise en garde devant la montée de l'individualisme et la double dénaturation de l'homme : son éloignement de la nature et la complexification de ses liens sociaux.
Devant la force de cette statue, sans prétention stylistique, mais investie d'une quantité de travail proche de la souffrance, on ne peut s'empêcher de penser à un magnifique texte de Claude Levi-Strauss (Claude Levi-Strauss, "Regarder, écouter, lire" Plon 1993) et de le citer :
"Vues à l'échelle des millénaires, les passions humaines se confondent. Le temps n'ajoute ni ne retire rien aux amours et aux haines éprouvés par les hommes, à leurs engagements, à leurs luttes et à leurs espoirs : jadis et aujourd'hui, ce sont toujours les mêmes. Supprimer au hasard dix ou vingt siècles d'histoire n'affecterait pas de façon sensible notre connaissance de la nature humaine. La seule perte irremplaçable serait celle des oeuvres d'art que ces siècles auraient vu naître. Car les hommes ne diffèrent, et même n'existent, que par leurs oeuvres. Comme la statue de bois qui accoucha d'un arbre, elles seules apportent l"évidence qu'au cours des temps, parmi les hommes, quelque chose s'est réellement passé."


Entretien avec l'auteur de la statue de St Joseph-Sepp et son père

Gérard Mura est un jeune menuisier de Fellering, fils de Roger Mura, qui était lui aussi menuisier, maintenant à la retraite. Il continue à travailler dans son atelier, plein de travaux en cours qui tous établissent un lien avec l'ancien monde. Par exemple, une grande canne à pommeau est le bâton de commandement du tambour-major des conscrits, à restaurer en prévision du prochain feu de la St Jean - ici dans la vallée on ne connaît par les feux de Carnaval ou mi-carême, c'est la St Jean le jour des bûchers-. Au-dessus de l'établi, suspendu au mur, le classique tableau de la Ste Famille nous montre St Joseph avec tout son outillage de charpentier, derrière la Vierge et l'enfant Jésus : un chromo comme l'Ecomusée a pu en collecter une demi douzaine de modèles différents.

"Pourquoi St Joseph a-t-il une telle importance pour vous, Monsieur Mura père ?"

"Il faut que je vous dise qu'il y avait autrefois beaucoup de « Sepp » dans la vallée, c'était un prénom très répandu et j'en ai vu de toutes les sortes : ce « Sepp » charpentier funambule qui a escaladé le clocher de Kruth le long du câble du treuil et en est redescendu par le le même chemin, cet autre « Sepp » » musicien que je ramassais dormant ivre dans le fossé du bord de route pour l'amener à la répétition de la musique. Mais passons, le « Seppitag » était la fête de tous ces « Sepp ».
Mais c'était aussi la fête de tous les ouvriers et artisans du bâtiment, même si St Joseph est officiellement le patron des seuls charpentiers. Pour comprendre l'importance de la fête, il suffit de savoir que le bâtiment en hiver ne marchait pas fort, et qu'il n'y avait pas encore de caisse des congés payés du bâtiment pour assurer la soudure pendant les périodes d'intempéries.
Alors le 19 mars, c'est presque le printemps, c'est le redémarrage des chantiers, c'est pourquoi cette fête était tellement importante pour nous autres du bâtiment."


(Tiens c'est curieux, il y a une inversion calendaire. Nous savons que les bois débités pour la charpente à la lune décroissante de décembre étaient aussitôt mis en oeuvre, sans retard, de façon à ce que les travaux de montage des charpentes consommateurs de main d'oeuvre, soient terminés avant la reprise des travaux agricoles du printemps. L'industrie est passée par là et le charpentier -le bois ne gèle pas !- est devenu tributaire de l'achèvement des travaux du maçon).

A Monsieur Mura père : "Comment se passait cette fête ?"

"Le plus important était la messe à la chapelle de Oderen. Tout ça s'est perdu dans les années 1960, en même temps qu'il y avait de moins en moins de « Sepp ». Il y en a un qui est resté en place, c'est la statue géante, 6 mètres de haut, de St Joseph plantée sur la montage au-dessus de Willer-sur-Thur."

"On en vient à la statue de St Joseph réalisée par votre fils, qu'en avez-vous pensé ?"

"Que du bien, mais il m'a causé du souci à se tuer au travail comme cela la nuit durant sur cette statue, alors que le lendemain il fallait recommencer à l'atelier pour l'entreprise...

(Là nous avons quitté l'atelier et nous sommes dans la grange d'une ferme du village. La statue de St Joseph se dresse sur un plateau agricole).
 

Figure 3 : St Joseph et son auteur dans la grange de Fellering

" Gérard Mura, qu'est ce qui vous a donné le désir de sculpter cette statue ?"


"J'avais l'idée en tête depuis deux ans, et je voyais pour la statue un emplacement sur le Schlossberg, au-dessus du barrage de Kruth-Wildenstein. Ca n'a pu se faire, et j'en ai été un peu découragé parce que mon initiative était bénévole, mais je me suis heurté à de l'incompréhension, au fait que les ruines du château sont classées monument historiques, etc... Il faut dire que c'est ma deuxième statue de St Joseph, j'en avais déjà réalisé une plus petite. Celle que vous voyez a été sculptée en vue d'être monté en cortège jusqu'à Kruth Wildenstein le 19 mars 2005. C'était le deuxième cortège que j'organisais, les menuisiers et charpentiers accompagnant la statue étaient munis d'un de leurs outils de travail. Je suis content que cette statue aille maintenant à l'Ecomusée, c'est une reconnaissance et là bas un nombre plus importants de gens pourront la voir."

"Avec son doigt gauche dressé, ce St Joseph a une attitude inhabituelle ?"

"Les choses que je peux observer à travers mon métier dans le bâtiment ne me plaisent pas trop. Dans le lotissement chaque clôture doit être différente pour bien se démarquer de la voisine. C'est un exemple de cet individualisme croissant. Aussi ce St Joseph a-t-il une position, comment dire?... Achtig"

"Vous voulez dire que c'est une sorte de veilleur attentif, qui met en garde ?"


"Oui, c'est ça, c'est pourquoi il a cet index levé. Dans l'autre main, il tiendra un compas et une hache. Le compas est l'instrument qui permet de dessiner le soleil. Mon soleil a cinq branches, une pour chaque continent. C'est le même soleil qui éclaire tous les peuples. Pour moi, c'est un trait d'union entre les continents et un symbole d'égalité. J'ai du reste mis ce soleil dans tous les volets de ma maison."

"Vous avez fait des dessins, il y a eu plusieurs versions du projet ?"

"Non, j'ai juste fait une esquisse, mais c'était dans la tête, et j'ai commencé à sculpter cette bille de chêne du Sundgau, d'un diamètre de 80 cm pendant les vacances de Noël à Nouvel an, puis j'y ai travaillé la nuit, en tout jusqu'à présent 150 heures de travail et j'ai encore à faire avant de la placer à l'Ecomusée.
Vous regardez le caleçon, c'est une tête de bélier tenue par une ceinture de tulipes. Mon signe astral. Je vais encore sculpter une grenouille sur son ventre, mes premières sculptures quand j'étais enfant étaient des grenouilles..."



Figure 4 : l'accueil de la statue à l'Ecomusée d'Alsace, transportée sur un attelage à bœufs dans les rues du musée, puis hissée par les mêmes bœufs à son emplacement final

Figure 5 : la mise en place de la lourde statue ne fut pas une mince affaire



Figures 6 et 7 : La statue a été intégrée à un récit, ouvert par le texte de Claude Levi-Strauss, et racontant la construction de la vision du monde du jeune garçon

Figure 8 : un lieu apprécié par les visiteurs –qui étaient bien plus nombreux qu'on en peut le croire à lire et discuter entre eux le texte de Levi-Strauss-. Ici pendant l'opération de portes ouvertes « notre écomusée on y tient » en octobre 2005.


Marc Grodwohl
2005, complété 22 août 2007