La longue carrière de Kasperla, marionnette héroïque

Cette note raconte comment un espiègle petit héros oublié des alsaciens, la marionnette Kasperla ou Kasperlé , a fait irruption à l'Ecomusée d'Alsace.

Marionnettes de Kasperla sous vitrine au Musée Historique de Mulhouse
 

 

Devant la façade du Kasperlatheater réalisée par le talentueux Marc Finiels pour l'Ecomusée d'Alsace (2004)

 

C'est au début des années 1990 que j'avais entrepris de traiter la fête comme un sujet muséal à part entière, dans la foulée de nos premières évocations des fêtes agro-calendaires et de l'installation du carrousel-salon Demeyer à l'Ecomusée d'Alsace. Nos premiers essais de théâtre de Kasperla, dans une grange, remontent à 1992. En 1996, le mécénat des sources Carola nous permit de reconstituer un théâtre de marionnettes foraines, à partir d'exemples bâlois, seule documentation disponible. Ce théâtre s'intégrait dans la « Kilbe » de village que nous montions saisonnièrement.

Figure 1 : Théâtre forain de marionnettes à Bâle (sans date cf sources N°6)



Figures 2 et 3 : la première version du théâtre de Kasperla à l'Ecomusée d'Alsace (1996 à 2003)

Figure 4 : Kasperla et Gretala sur fond de place du village à l'Ecomusée d'Alsace

La nécessité de protéger des intempéries notre collection foraine qui s'agrandissait chaque année nous a fait aménager progressivement, en fonction des moyens, une grande halle dans laquelle la fête allait prendre sa configuration définitive. Dans ce cadre, nous construisîmes un nouveau théâtre de Kasperla qui nous permettait de fonctionner en toutes saisons. Ce théâtre, ainsi que la nouvelle présentation de la collection foraine, furent inaugurés en avril 2004.

Figure 5 : le nouveau théâtre de Kasperla (2004), sur colonnades néo-classiques que Kasperla fait malignement s'écrouler, entraînant une avalanche de colombages.

La réalisation des décors du théâtre et des spectacles fut assurée par l'artiste Marc Finiels , qui se révéla un excellent peintre forain.
Le personnage de Kasperla m'a beaucoup intéressé, dans ses aller-retour entre culture populaire et culture savante. Il permettait de montrer l'origine du théâtre, à travers la professionnalisation et l'encadrement de pratiques festives satiriques carnavalesques, institutionnalisation à son tour réinvestie par la subversion. Evidemment , il y avait là-dedans quelque chose de métaphorique du rôle même de notre musée, d'où mon attachement à ce personnage !


les origines carnavalesques de Kasperla
 

Kasperla, c'est le théâtre de marionnettes, l'équivalent du guignol français, du Punch Anglais, d'Arlequin et Polichinelle. Il n'en reste en Alsace pas grand chose, alors qu'à ses portes, la foire de Bâle présente encore un théâtre de Kasperla.En 1910, une troupe de comédiens -allemands- s'installent dans le village de Steinbrunn -le -Haut, dans le Sundgau, et y joue Kasperla. Le fait paraît bien banal... mais pourtant, autant le nom de Kasperla est passé dans le langage dialectal courant, autant il est difficile de se faire une idée précise de ce qu'était une représentation de Kasperla, dans quelles circonstances et à quelles époques elles étaient données. "Ne fais pas de Kasperla", cela veut dire "ne fais pas de manières théâtrales, pour cacher ce que tu es et ce que tu veux".

Seul un reportage de Pierre Kraft daté de 1949 nous donne une description vivante d'un spectacle de Kasperla joué en plein air dans le Vieux Mulhouse, rue Bonbonnière. Le public, dans lequel Pierre Kraft compte non seulement garçons et filles, mais aussi « la retraitée avec son chat, la marchande de légumes du coin, la religieuse garde-malades, l'imprimeur du quartier, le maître d'école et le petit Léon,… » est assis par terre et le marionnettiste joue à genoux derrière le castellet, panneau peint d'un rideau et de la mention Kasperla Théâter. La pièce jouée est « Kasperle und seine Verlobten Joséphine im spukhaften Schloss von St Glui-Glui » (Kasperla et sa chère Joséphine dans le château hanté de St Glui-Glui »). Le marionnettiste, âgé de 14 ans, est Jacques Ehrhard, à qui son grand père, qui jouait dans son restaurant, a transmis le métier. Mais le jeune homme dit qu'il sait jouer encore d'autres choses, des danses nègres et des histoires de gangsters de Chicago.(9)




Figures 6 et 7 : Le jeune Jacques Ehrard dans son castelet de Kasperla en plein air, dans le Vieux-Mulhouse en 1949

Cette unique relation détaillée connue pour l'instant en Alsace boucle un cycle commencé dans la même région au XIIe siècle.

Figure 8 : Une version édifiante du castelet de plein air : ce chromo porte au verso la mention manuscrite « famille hollandaise regardant Guignol (en Alsace) tableau de Grumrombé salon de 1875 » (sic !). L'architecture du castelet de fortune, les textiles, la physionomie de la marionnettiste et la composition générale évoquent des enfants en train de tomber sous le charme d'une nomade s'apprêtant à les enlever pour les entraîner dans le voyage. L'enfant rassurant assis au premier plan, en guenilles, est à l'évidence un enfant volé, entraîné dans le voyage. La scène joue fortement l'opposition entre  la marionnette objet scélérat, et la poupée familière et familiale tenue par une petite fille.

En effet, la plus ancienne représentation de marionnettes que l'on connaisse en Europe est alsacienne, datée des environs de 1170. Dans le manuscrit de Herrade de Landsberg, abbesse du couvent de Hohenbourg, l'actuel Mont Ste Odile, une enluminure nous montre deux personnes en train d'actionner sur une table le duel de deux petits chevaliers, grâce à un jeu de ficelles horizontales. Ce jeu s'effectue devant le roi Salomon, et illustre sa réflexion sur la vanité de l'homme, roi de la création dont pourtant la vie ne tient qu'à un fil.

Figure 9 :chevaliers-marionnettes du Hortus Deliciarum

Pendant tout le Moyen-Age, on parle des jongleurs qui faisaient faire des bouffonneries à des statuettes, qu'ils faisaient surgir de dessous leurs manteaux au bon moment. Vers la fin du Moyen Age, cet art s'élabore sous la forme de véritables théâtres ambulants, que l'on appelle "royaumes du Ciel" certes parce que leur inspiration est religieuse mais aussi parce que les marionnettes tombent "du ciel".

naissance d'un répertoire

Le coup d'envoi d'un nouveau genre théâtral est donné par la Nef des Fous de Sebastian Brant, publiée pour le Carnaval de Bâle en 1494, qui inaugure un art satirique dans lequel s'inscriront les sermons des grands prédicateurs alsaciens du début du XVIe siècle. Dans cette mouvance humaniste va se développer un théâtre dénonçant les travers de l'homme et de la société, et au Carnaval de Colmar en 1537 est jouée la "Fonte des fous" de Wickram. Un autre alsacien, Pauli, publie en 1522 un recueil de 693 histoires que Hans Sachs, de Nuremberg, unique auteur de pièces pour marionnettes au XVIe siècle, va adapter pour le chant et le théâtre de marionnettes. Il y créée, sinon le nom, du moins le personnage du futur Kasperla, sous la forme d'un paysan rusé et grossier qui saura tirer parti de la folie des puissants.
A côté du théâtre de marionnettes satiriques continue à vivre le théâtre religieux, tandis que pointe la mise en scène des légendes ou mythes germaniques, autour de la controverse religieuse. En 1588, à Tûbingen, est jouée la pièce "La Prodigieuse et lamentable histoire du docteur Faust"qui connaîtra aussitôt et pour trois siècles, un succès considérable.Le diable, le fou, le paysan malin, les composants du futur Kasperla sont présents à ce moment là. Mais quel nom donner au paysan? Casper, Kasperla, sont au XVIe et début XVIIe siècle des noms du diable parsemant les actes des procès de sorcellerie. « Diable », « diablotin » ne sont pas encore synonymes d'espièglerie
.

émergence de Hans Wurst, "Jean-Saucisse"

Dans la Nef des Fous, Sebastien Brant cite toute une série de "Jean" ou "Hans" qui était le prénom le plus répandu à cette époque, et dont il fait des sobriquets tels que Jean-Bourricot, Jean-Crotte etc... Différents Hans sont restés encore vivants dans le légendaire et le carnavalesque alsaciens, citons le Hans Trapp (Père Fouettard), le Hans im Schnockaloch, mais aussi Jean le grimé (Pierrot) etc...
L'équation Hans=fou= Hans Wurst apparaît sur un dessin de Hans Holbein le Jeune daté de 1515. Un fou fixe sa marotte, dont l'attention est soulignée par les pointes de bonnet dressées tandis que celles du fou sont pendantes. Manifestement, cette marotte est une marionnette en train d'absorber diaboliquement la substance vitale du fou ; une deuxième marionnette similaire pend avachie sur un meuble. La mention manuscrite fait bien référence à « Kasperlein » et à une alliance avec le diable, animant la marionnette en lui transférant l'âme du fou.


Figure 10 :Hans Holbein, « Ein Narr, der seine Kasperlfiguren zu bewundern scheint », détail, illustration pour l'Eloge de la Folie, dessin à la plume, Bâle, Öffetliche Kunstsammlung, Kupferstichkabinett

Lorsque Martin Luther veut stigmatiser les princes et les moines, il lui vient spontanément et régulièrement l'injure de "Jean-Saucisse", Hans Wurst. La saucisse, en même temps que sa symbolique de fornication, renvoie à l'obsession de la gloutonnerie de nourritures matérielles. Hans Wurst devient une figure indépendante des courants de pensée, bouffonne, et progressivement subversive. L'alsacien Fischart inclut Hans Wurst dans sa transcription de Gargantua (1575) Hans Wurst commence à investir le théâtre de marionnettes, faisant irruption dans les zones blanches  des textes ménagées pour faire place aux improvisations facétieuses.
Et comment mieux faire rire qu'en apportant la contradiction aux messages moraux et religieux contenus dans la partie rédigée de la pièce. Ne nous étonnons pas si la marionnette Hans Wurst reste  discrète !
Il faut attendre la fin de la Guerre de Trente Ans, et même la deuxième moitié du XVIIe siècle pour voir le théâtre de marionnettes reprendre son essor, grâce à la fantastique mobilité des textes et des troupes. Bâle est l'une des capitales de la marionnette, y viennent des troupes françaises, viennoises, de Prusse, italiennes, anglaises...
A cette époque se dessine en Allemagne un mouvement théâtral qui inscrit dans la structure même du drame, l'appui de la musique instrumentale d'une part, et de la bouffonnerie d'autre part.
Hans Wurst sort de la clandestinité et devient un personnage reconnu, à part entière, pour lequel on écrit des textes à partir d'environ 1700 à Vienne.

Hans Wurst conquiert aussitôt tous les castelets de langue allemande. Ses facéties lui valent d'être régulièrement interdit, car à travers Hans Wurst, c'est la liberté de pensée et de mouvement du comédien lui-même qui s'affiche. Or cette liberté ne peut être inspirée que par Satan. D'autant que le comédien ne se contente pas de donner vie à la marionnette, en lui prêtant son jeu et sa voix pour railler -par exemple- Adam et Eve au Paradis. Souvent, la marionnette investit le corps du comédien  vêtu du chapeau pointu et de la casaque de Hans Wurst. En 1757, tel comédien bâlois avoue être conduit comme par le Diable, dès qu'il endosse le costume de Hans Wurst.

Le personnage fascine nombre d'artistes qui s'identifient à lui. Mozart signe certaines oeuvres du nom de Hans Wurst (1768), et lui donne vie à travers le personnage de Papageno (1791) Mais auparavant Goethe (1769) avait déjà écrit une pièce pour marionnettes "Fêtes à Plundersweiler", avec Hans Wurst, et entre 1773 et 1780 Haydn composait des musiques bouffonnes pour le théâtre de marionnettes de Eisenstadt.
Que de lettres de gloire pour Hans Wurst! Mieux: la passion de Goethe pour les théâtres de marionnettes -dont Faust, vu par Goethe à Strasbourg restait le grand classique- lui donna l'idée de Faust et de Goetz von Berlinchingen.
En même temps que Hans Wurst connaît cette consécration, il s'épuise. Trop grossier, incontrôlable, il s'efface devant un autre personnage qui était dans l'air du temps, Kasperl, qui ravit en 1759 la place de Hans Wurst dans les Faust, Hamlet, Roméo et Juliette etc...
Le paysan vorace et malin est remplacé par l'espiègle qui a un rapport plus fin avec l'autorité, avec laquelle il préfère finasser et ruser, plutôt de que de l'attaquer de front par une dérision ouverte. Il rejoint ainsi une certaine norme du théâtre de marionnettes européen, et se coupe progressivement de son origine carnavalesque.


matériaux pour l'histoire de Kasperla

vers 1170: sous la rubrique ludus monstrorum  Herrade de Landsberg consacre une miniature du Hortus Déliciarm à un combat de marionnettes, illustrant le verset de l'Ecclésiaste "Mépriser le monde, ne mépriser personne, se mépriser soi-même, mépriser le mépris qu'on fait de soi, ce sont quatre bonnes choses".

Le jeu de marionnettes est ainsi l'expression de la pensée de Salomon sur la vanité de l'homme, roi de la Création soumis à l'action d'un fil de marionnette.

XIIIe siècle: le poète Hugo de Trimberg dans "Der Renner" cite les jongleurs qui portent des statues de farfadets (Kobolde) et les tiraient "de dessous leur manteaux et leur faisaient échanger des railleries pour faire rire toute l'assemblée avec eux".

Le poète Ulrich von Thürheim écrit "la joie du monde est un jeu de marionnettes", et maître Sigeher en 1253 affirme que "l'italien (le pape) joue avec les souverains de l'Allemagne comme un jongleur avec des marionnettes" (2)


1450: à Bâle, le conseil fixe le droit d'entrée pour les montreurs d'"Himmelreich" terme qui désigne le théâtre de marionnettes peut -être en raison de leur répertoire d'inspiration sacrée, peut-être aussi parce que les marionnettes tombent du ciel.(5)

 

1494: apogée du genre satirique avec la Nef des Fous de Sebastian Brant. Brant décline les défauts de Hans Narr, Jean le Fou. Hans est le prénom le plus répandu de son temps, et nous voyons défiler au fil des satires Jean Bourricot, Jean Bat la Breloque, Jean-Merde (Hans Mist). Hanswurst n'est pas loin...

 


Figure 11 : « Dero Narren lache ich Allen », gravure de Heinrich Vogtherr

1515 Edition par Murner à Strasbourg de Till Eulenspiegel (f sources n°10)

1515 :  dessin de Holbein cf figure 10


Martin Luther fait intervenir le personnage de Hanswurst dans ses conversations, en fait le titre d'un pamphlet contre le duc de Brunswick "replet et corpulent".

1521 : des bourgeois d'Ammerschwihr jouent à Colmar le Hiltebrand, fin 1521 les gens de Kienzheim viennent montrer le Tannhaeuser (3)

 

1522 : l'alsacien Pauli fait paraître "Schimpf und Ernst" recueil de 693 histoires qui vont inpirer Hans Sachs de Nuremberg pur 180 chansons et des pièces de Carnaval.(4)Hans Sachs est le seul auteur de pièces pour marionnettes au XVIe siècle ; en 1551, il écrit une pièce pour le carnaval , paraît-il reprise jusqu'à nos jours, dans laquelle Hans Wurst-Kasperl joue l'exorciste (5)

 

1531 : Wickram fait jouer Les dix âges de la vie au carnaval de Colmar en 1531, et Das Narrengiessen au Carnaval de 1537.(3)

 

1575: Johann Fischart introduit le personnage de Hanswurst dans sa traduction de Rabelais (1)

 

1582 : pièce biblique de marionnettes à Nördlingen, 1583 la Passion à Augsboug, 1590 à Tratenau (Bohème) : une pièce par un étranger "qui ressemble, à cause des poupées qu'il montre, à ces bateleurs qui parcourent le pays". (5)

1588 : date supposée de la première représentation de Faust à Tübingen.(5)la controverse religieuse assure le succès de la pièce Prodigieuse et lamentable histoire du docteur Faust". (2), mais aussi la multiplication de pièces religieuses pour marionnettes.

début du XVIIe siècle: certains acteurs de marionnettes s'installent dans des salles couvertes, parfois permanentes (2)

 

1657: marionnettes italiennes à Francfort (2)

 

1667: marionnettes  italiennes au Carnaval de Vienne(2)

 

1680 à 90 : opposition du clergé protestant à la comédie, se traduisant par exemple à Odrecht par l'interdiction des représentations de marionnettes de 1688 à 1754 (2)

 

1683 : première apparition de marionnettes à Bâle, mélangées à des comédiens grandeur nature (6)

 

1695 : le bourguignon Simon du Choy peut montrer son théâtre de marionnettes et d'ombres pendant toute la durée de la foire de Bâle.  Lui succèdent le montreur Bart de Bavière (1696), le parisien Lerouge (1697), ,Stéphano Landolt de Malte (1698), l'anglais André Fassel (1700) tandis que la même année Hedom de Leyde se voit refuser la prorogation de son autorisation. Refus en 1701 du normand Charles Nassy, acceptation du vénitien Claudius Semado (qui était passé par Zurich, Berne et Schaffhouse) et de Carolus Leixeniz de Londres.(5)

Les incidents n'étaient en effet pas rares, à la suite du passage d'une troupe de 12 comédiens qui joue Faust survient un décès d'un spectateur par accddient, et le chroniqueur ne comprend pas que l'on laisse ces comédiens impies montrer autant Satan.(1696)   Conrad Ernst Ackermann a des démêlés avec les autorités en 1757 à 1760, et en 1757 le dernier grand Hanswurst, Franz Schuh, dit de lui même que "dès qu'il endosse la jaquette de Hanswurst, ce ne serait pas autrement si le diable lui-même l'inspirait".(6)

Les jeux se passaient dans les salles des corporations, les auberges.

En Suisse, sur 200 comédiens ambulants entre 1670 et 1800, on dénombre 60 montreurs de marionnettes, regroupés dans une corporation dont les statuts interdisaient de mettre par écrit les pièces, et imposaient un costume professionnel, chapeau noir à large bord et manteau noir. Le métier était ouvert aux femmes.(5)

 

vers 1700 : le viennois Joseph Anton Stranitzky (1676-1726) est considéré comme l'inventeur de Hanswurst, en tant que marionnette à gaine (5).

 

1702 : opéra chanté par des marionnettes à Lüneburg (5)

 

1705 à Berlin : tentative d'interdiction du spectacle de marionnettes "La vie, les actes et la descente aux enfers du docteur Jean Faust" (2)

fin XVIIe siècle , le concept de Haupt und Staatactionnen  impose au théâtre de contenir beaucoup d'incidents et de spectacle, d'être soutenu par de la musique instrumentale, et d'être égayé par les bons mots d'un personnage bouffon. Les marionnettes deviennent ainsi liées au théâtre, avec identité des troupes de comédiens et montreurs.(2)

Par exemple Weltheim forme en 1679 une troupe, qui la première joue Molière en Allemagne. Dans ses marionnettes, il remplace Hans Wurst par le Pickelhäring, d'origine hollandaise.(2)

 

Ferdinand Beck directeur de la troupe des cours de Saxe et de Waldeck, donne entre autres à Hambourg en 1736 un drame en musique sur la chute d'Adam et Eve, selon un témoin occulaire; "Les rôles y compris celui du serpent étaient remplis par des marionnettes. On voyait le reptile tentateur, roulé autour de l'arbre de la science, darder sa langue pernicieuse. Hanswurst, après la chute de nos premiers parents, leur adressait des railleries grossières qui divertissaient beaucoup l'auditoire" (2) On le trouve en 1729 à Bâle, en tant que Hanswurst avec marionnettes. Il porte un chapeau pointu, une fraise, une jaquette et en dessous une tunique avec les initiales H.W.

 

Figure 12 : le Hanswurst Ferdinand Beck (cf sources n°6)
 

Figure 13 : ma propre interprétation de Hans Wurst , en tant que Jean-Saucisse littéral, au carnaval de l'Ecomusée (1995)

1731: théâtre de marionnettes politique sur le prince Menzicoff, avec Hanswurst, interdit à Berlin. La Prusse surveillait sévèrement les théâtres de marionnettes et prit un arrêté d'interdiction en 1794 pour préserver les moeurs.(2)

 

Réforme du théâtre par Gottsched. Les marionnettes reviennent à leur sphère d'origine, légendes et drames bibliques. (2)

 

Goethe reçoit comme cadeau de Noêl un théâtre de marionnettes, "aiguillon de son naissant instinct dramatique". Vers 1769, âgé de 20 ans, il écrit une bagatelle "Fêtes de la foire à Plundersweilern"  pour marionnettes, avec Hanswurst dans une évocation de la fête foraine. Dans la foulée, il écrit "Ce qu'il y a de plus nouveau à la foire de Pludersweilern" et réunit les deux oeuvres satiriques dans un volume (vers 1780) (2)

 

 

1759 (1) ou 1769 (5) : L'acteur viennois Joseph Laroche inventerait le personnage de Kasperl, présent notamment dans Faust que l'on n'arrêtait pas de jouer., ou Don Juan, mais également dans d'autres pièces où son personnage dénotait: Hamlet, Roméo et Juliette, Jason et Médée etc..

 

 

1768 : Mozart se plaint que les seigneurs viennois lui réclament des Hanswurstiades. Il signe certaines de ses lettres du nom de Hanswurst ou Kasperl

Il les chante dans le canon Gehn wir im Prater (...) gehn wir zum Kasperl (Koechel 558). Il s'identifie volontiers à Papageno, Hanswurst-Kasperl, dont la "bouche cadenassée chante encore hm,hm,hm...(....) lucide parole de la marionnette muselée qui, manipulée, mais le sachant, arrache malgré tout au tragique et à l'oppression le plaisir de vivre et même de chanter, ne serait-ce que bouche fermée".

1773-1780 : Haydn écrit 5 opérettes pour les marionnettes du prince Esterhazy(installées en 1766) à Eisenstadt. "Fiera dei fanciulli" est une symphonie bouffonne écrite après que Haydn se soit rendu dans une fête de village et y acheta un plein panier de mirlitons, sifflets, coucous, tambourins et petites trompettes (2). Ce théâtre était tellement magnifique que l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche décida de le faire venir au château de de Schönbrunn.(5)

1769: arrivé à Strasbourg, Goethe forme le projet de concevoir une épopée dramatique à partir des théâtres de marionnettes Faust et Goetz von Berlinchingen. (2)

1773-75 : écriture de la première version du Faust de Goethe dans le Faust de Goethe, se référant expressément  au théâtre de marionnettes de Strasbourg ; dans la scène du Sabbat Méphistophélès promet à Hanswurst une monture avec laquelle il galopera dans les airs; mais, au lieu d'un cheval ailé que le sot attendait, il lui envoie un bouc, avec une lumière sous la queue." (2)

 

1807 : Parmi d'autres Schutz à Berlin joue Faust tel que réinventé par Goethe, mais aussi "Casperle et sa famille" (2)

 

1821 : dans le Freischutz, opéra de Carl Maria von Weber, Kasper est un apprenti chasseur ayant fait un pacte avec le diable. Il dispose ainsi de balles qui ne manquent jamais leur but. Mais cela va susciter l'arrivée de la Horde sauvage et du diable.

Avant 1870: dans les Messti de Hochfelden, Holscloch, Dettwiller, un "pauvre diable" est déguisé par exemple d'un vêtement de Hanswurst  (8)

1910 : une troupe de comédiens ambulants est installée à Steinbrunn-le-Haut et joue Kasperle et "Puppenspiele" (7)

1949 : Pierre Kraft relate une séance de Kasperla en plein air dans le Vieux Mulhouse, rue Bonbonnière. Le public est assis par terre et le marionnettiste joue à genoux derrière le castelet, panneau peint d'un rideau et de la mention Kasperla Théâter. La pièce jouée est « Kasperle und seine Verlobten Joséphine im spukhaften Schloss von St Glui-Glui ». Le joueur, âgé de 14 ans, est Jacques Ehrhard, à qui son grand père, qui jouait dans son restaurant, a transmis le métier. Mais le jeune homme dit qu'il sait jouer encore d'autres choses, des danses nègres et des histoires de gangsters de Chicago.(9)

 

Figure 14 : Nous sortions volontiers Kasperla et ses co-héros des murs de l'Ecomusée d'Alsace. Ici au Salon du Tourisme et des voyages de Colmar en novembre 2005, Isabelle Juanes est une cuisinière sans cesse dérangée par Kasperlé, ses camarades qui veulent goûter les gâteaux de Noël avant l'heure. Même Hans Trapp et l'âne s'y mettent, et St Nicolas jailli lui aussi d'à travers le mur n'arrive pas à mettre bon ordre à cette cacophonie. Ainsi était l'Ecomusée d'Alsace de notre temps, dans une improvisation pétillante …toujours professionnelle !
 

 

Marc Grodwohl

Texte inédit (1996 ?), comme beaucoup d'autres, rédigé à l'intention de nos guides animateurs pour qu'ils puissent « habiter » leur personnage avec un minimum de références historiques et littéraires.

Retouché en août 2007

 

références

(1) DEMET Michel François, Hanswurst, Kasperl et Mozart, in Les Marionnettes, collectif sous la direction de Paul Fournel, 160p, Paris 1995(2) MAGNIN Charles, Histoire des marionnettes en Europe depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, 346 p, Paris 1852
(3) MOSSMANN Xavier, les origines du Théâtre à Colmar, 17p, 1878
(4) DENTINGER Jean, L'Age d'or de la littérature en Alsace, 260p., Mundoslheim 1986
(5) SIMMEN René, Le Monde des marionnettes, 119 p., Zurich 1972
(6) FURSTENBERGER M., RITTER E., 500 Jahre Basler Messe, 178 p., Bâle 1971
(7) anonyme Steinbrunn-le-Haut, un village et sa culture, in l'Alsace 15.03.7
(8)
KASSEL August, Messti und Kirwe im Elsass, 197 p., Strasbourg 1908
(9) KRAFT Pierre, « Trarira…Kasperle ist da ! », in l'Alsace illustrée, n°6, 15 mars 1949
(10) Collectif, Sebastien Brant, 500e anniversaire de La Nef des Folz, Das Narren Schyff, 24 p., Bâle 1994

 

 


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