Le premier démontage d'une maison paysanne (1972), une histoire de poêle

Dès les débuts des travaux de notre groupe, nous étions conscients qu'un jour nous aurions à nous attaquer à des sauvetages d'urgence, au moyen du démontage poutre par poutre de bâtiments qui ne pourraient pas être maintenus in situ. Mais, de l'intuition et du constat au passage à l'acte, le chemin ne fut pas rationnel et organisé. Nous étions allés voir, bien sur, le « Freilichtmuseum Vogtsbauernahof », à Gutach en Forêt Noire, musée de plein air le plus proche. Nous en étions revenus désespérés : jamais nous n'arriverions à démonter et remonter des maisons, nous qui avions déjà beaucoup de peine à assumer nos engagements à restaurer des maisons in situ.
Pourtant tous les jours, des maisons disparaissaient. Par quel bout commencer ? Le hasard et la passion nous mirent au pied du mur, plus vite et plus brutalement que prévu.
J'avais un vrai coup de foudre pour les poêles sundgauviens en terre cuite vernissée, en particulier ceux des poêliers et potiers Wanner établis à Linsdorf au XVIII e siècle, et qui produisit jusqu'en 1874 selon, sauf erreur, une technique entièrement manuelle et potière, sans utilisation de presse mécanique. Ces poêles étaient allègrement détruits, et j'en ramassais régulièrement des fragments sur les décharges publiques. Je fouillais ces dernières notamment au retour de mon travail de nuit à la poste de Bâle –il fallait bien financer mon activité bénévole !- et j'avais constitué une belle collection, à force de découvertes transportées sur le porte-bagages de la mobylette. Les clapiers étaient aussi grand pourvoyeurs de carreaux de poêle , car ceux-ci, retournés face décorée contre sol, font d'excellentes mangeoires à lapins.
Mais il manquait un poêle complet. Au cours de mes tournées, je regardais bien sur toujours à l'intérieur des ruines, il y avait toujours un torchis effondré qui permettait de scruter l'obscurité des Stuva désertées. A Wahlbach, je captai l'éclair vert lumineux d'un tel poêle dans une maison inhabitée.

Figure 1: corniche du poêle de la maison de Wahlbach avec l'inscription "Wanner Hafner in Linsdorff 1872", Wanner potier à Linsdorf.




Figure 2: la maison de Wahlbach (1668 ?) in situ avant son démontage

Comme très souvent, le propriétaire et ancien habitant de cette maison avait construit une maison neuve à côté de l'ancienne ; je sonnai à sa porte pour lui demander l'autorisation d'aller voir l'intérieur de la vieille maison et poser ainsi des jalons pour la récupération du poêle. Nous allâmes voir la « bête » et évidemment mon excitation était visible. Le propriétaire m'annonça un prix, modique par rapport à la valeur sur le marché suisse de l'antiquité, mais représentant trois mois de mes revenus. A vrai dire, il se doutait que je n'avais pas les moyens d'acheter le poêle. Il me dit alors « je vous donne gratuitement toute la maison, et le poêle va avec ».
C'est ainsi, parce que je n'avais pas 500 francs, que je me suis retrouvé au pied du mur, face à une maison à démonter. Nous n'avions strictement aucun moyen technique, et aucune expérience d'un démontage. Cela s'est fait pendant l'été 1972, un été particulièrement torride. Nous n'étions pas bien nombreux sur ce chantier, et à vrai dire je suis incapable de me rappeler comment nous sommes venus à bout de cette affaire. Pour une première, ce n'était pas spécialement une petite maison. Je ne me rappelle que l'immense soulagement quand la dernière poutre fut chargée sur le camion mis gratuitement à disposition par l'entrepreneur thannois André Lutringer : l'engagement pris vis-à-vis du propriétaire avait été respecté et la mission était accomplie.


La maison a été transportée puis déposée à Gommersdorf, dans la cour de la « maison du bas ». Je l'ai publiée dans un numéro de la revue « Saisons d'Alsace » consacré au Sundgau, et les relevés et les dossiers sont dans la documentation de l'Ecomusée, où je n'ai pas accès. La maison a été démontée huit ans avant que je ne dispose du terrain sur laquelle la reconstruire. Comme deux ou trois de ses pareilles, elle n'était alors plus en état d'être remontée, et les bois encore sains ont servi de compléments pour d'autres reconstructions.


Figure 3: le démontage de la maison est bien engagé, les tuiles et les lattis sont déposés et le dégarnissage des pans de bois touche à sa fin. Au second plan, la nouvelle maison construite par le propriétaire, Monsieur Ernest Erbland (photographie Willy Plozner, 1972)



Figure 5: nous ne sommes pas bien nombreux sur le chantier ce jour là et je descends tout seul les chevrons de la charpente.

Figure 6: la charpente de la maison de Wahlbach est déchargée devant notre quartier général, la "maison du bas" à Gommersdorf. C'est le début de l'accumulation de ces milliers de mètres cubes de matériaux qui, huit ans plus tard, commenceront à reprendre forme à l'Ecomusée d'Alsace.

Le poêle, lui, a vu du pays. La même année 1972, je l'ai reconstruit et présenté dans e cadre de la première grande exposition que nous avons réalisée sur la maison paysanne, à Mulhouse. Je l'ai ensuite reconstruit et mis en fonction dans l'auberge du tisserand à Gommersdorf en 1976. De là il est parti pour l'Ecomusée, où Pierre Spenlehauer l'a à nouveau reconstruit début 1984 dans la maison de Waltenheim, où il se trouve toujours.


Figure 7: in situ à Wahlbach, le mur des foyers, côté cuisine. A gauche, l'alimentation du poêle (Kachelofa) en bois, et au-dessus l'orifice de rejet de la fumée. A droite, la prise de fumée chaude de la cuisinière (disparue) en vue de chauffer les banquettes de la Kunscht et au-dessus, la sortie de la même fumée. Les fumées des foyers s'échappaient dans le fumoir, trou dans le plafond de la cuisine communiquant directement avec les combles.
 

Figure 8: écorché du poêle en cours de démontage. Le niveau inférieur, posé sur un socle en bois, est le foyer alimenté depuis la cuisine. A mi-hauteur de la construction, des barres métalliques supportent un four, qui s'ouvre sur la façade à droite par une double porte laitonnée. Ce four est utilsé pour le séchage de quartiers de fruits, et pour la "charge" des transporteurs de chaleur: briques chauffe-lit, sachets de lin remplis de noyaux de cerises. Au dernier niveau, une masse centrale vient contraindre la fumée chaude à lécher la face interne des carreaux. Ces derniers sont assemblés par des crochets en fil de fer et hourdés par un fin mortier d'argile, qui remplit également avec des fragments de tuiles plates, le corps creux des carreaux.


Figure 9: je procède au relevé et au démontage du poêle. A gauche, la Kunscht faite de carreaux hétérogènes.

 

Figure 10: le poêle de 1872, remonté en 1984 dans la maison de Waltenheim à l'Ecomusée d'Alsace après bien des pérégrinations

Figure 11: à l'Ecomusée d'Alsace, la maison de Waltenheim était habitée par une sympathique équipe de dames bénévoles, couturières et brodeuses. Ici, Marie-Louise Bisel quelques jours avant mon départ de l'Ecomusée d'Alsace et lors de mon dernier regard sur ce poêle "historique".

Comme c'est quasiment la règle, le poêle était doublé d'une « Kunscht », appareil à banquettes qui récupère la fumée chaude de la cuisinière situé de l'autre côté du mur. Souvent, les Kunscht sont un véritable archivage d'échantillons des poêles successifs : lorsqu'un vieux poêle est remplacé par un appareil neuf, ses carreaux encore en bon état sont réemployés dans la Kunscht. La Kunscht de Wahlbach comportait ainsi des carreaux provenant de quatre poêles différents, de la Renaissance (fin XVIIe siècle, contemporain de la construction de la maison) jusque vers 1840).
Certains de ces carreaux m'ont suivi assez longtemps. Leur décor est formé de quatre carrés en relief, coupés aux angles en quart de rond, ce qui permet d'obtenir un décor régulier même si les carreaux sont montés en quinconce. Dans les exemplaires de Wahlbach, le décor était bleu sur fond blanc. Par la suite, j'ai trouvé des carreaux issus du même moule, à décor monochrome vert ou brun, moucheté brun sur fond jaune, ou brun et vert sur fond jaune.

Figure 12: montage de carreaux de poêle, ceux de la Kunscht de Wahlbach sont les bruns manganèse, les plus foncés, en bas à gauche. Les autres carreaux sont des versions colorées tirées du même moule, provenant de Bruebach, Brunstatt et Rantzwiller, soit du même nord-est sundgauvien que Wahlbach.

Figure 13: montage de carreaux de la Kunscht de Wahlbach

Depuis des années, j'avais pour projet de consacrer une maison de l'Ecomusée au chauffage et aux poêles, un projet énorme compte tenu de la masse de matériel collecté : à mes propres collectes s'était ajouté la fabuleuse donation du poêlier Pierre Spenlehauer. Nous avons ainsi rassemblé une collection tout à fait exceptionnelle par sa variété et sa représentativité. La plupart des objets étaient très correctement documentés, et nous disposions parfois de suffisamment de pièces différentes d'un même poêle pour pouvoir procéder à des restitutions partielles. Il est difficile pour le public, à part les passionnés, de trouver un intérêt à la présentation de carreaux isolés. Trouver un mode de présentation approprié était donc un casse-tête, car il n'était pas question de mettre en cause de quelque manière que ce soit l'intégrité des objets. C'est en visitant une exposition archéologique à Montbéliard que je vis que d'autres avaient inventé une solution très habile : une grille faite sur mesure permettait la fixation par des pattes, des objets les plus compliqués volumétriquement : fragments de carreaux plats avec leur corps d'ancrage, angles, corniches. Cette solution présentait en outre l'avantage considérable de laisser l'arrière des carreaux apparent et disponible pour l'étude.

Je fis ce travail avec Jean-Luc Wendling, le forgeron de l'Ecomusée. C'était un vrai plaisir de voire ces petites merveilles d'art populaire enfin sortir de leurs caisses et venir recomposer des « extraits de poêle ». Nous y passâmes quelques années, à trier, identifier, classer et regrouper des milliers de céramiques, et les panneaux réalisés par Jean-Luc sont de toute beauté. Les évènements des années 2005 et 2006 ne permirent pas d'aller au bout du projet et cette richesse est aujourd'hui enfouie sous la poussière. 

Figure 14: le très médiatique forgeron de l'Ecomusée d'Alsace, Jean-Luc Wendling, en train de terminer le montage des carreaux de la Kunscht de Wahlabach avec mon fils Jean-Baptiste (1996, photographie Jean-Luc Hédouin)


Figure 15: Pour cette scène, le peintre de Bernwiller Jean-Jacques Henner a triché sur le format des carreaux, identiques à ceux de la Kunscht de Wahlbach. Chaque carreau représenté par Henner correspond en réalité à un quart de carreau, il a donc doublé leur taille réelle. Le sujet représente une jeune sundgauvienne posant les mains sur le poêle froid. C'est une métaphore de l'Alsace glacée par l'annexion à l'Empire allemand, dans l'attente de revivre dans la chaleur de la Patrie retrouvée.

On ne voit pas très bien qui aura, c'est le cas de le dire, la flamme pour reprendre ce projet et à travers lui transmettre toutes les émotions de ces découvertes… et leur prix, car ce qui a été fait représente un énorme effort. C'était un beau projet, car fonctionnellement, anthropologiquement, le poêle est le cœur de la maison et son décor permet d'aborder énormément de sujets, stylistiques, symboliques, évènementiels et sociaux.

Marc Grodwohl

(février 2007)


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