Course contre la montre pour sauver une rare maison du XVIe s. à Buschwiller (Haut-Rhin)

Figure 1. Le 18 novembre, le démontage touche à sa fin...

Engluée dans une épaisse gangue de crépi, elle n’avait pas fière allure. Un panneau de chantier annonçait la création prochaine d’un petit lotissement à son emplacement. Ce n’était pas de nature à susciter une grande émotion, car la maison n’avait rien pour plaire.

Mais le flair de deux jeunes et fins connaisseurs de l’architecture rurale du Sundgau, Jérémie Viron et Hugo Digiano, les a poussés à aller examiner la chose de plus près le 2 novembre 2022. Dans les combles, le pan de bois de la partie supérieure des murs pignons était apparent, révélant une structure du milieu du XVIe s. de toute beauté, avec des bois de forte section en parfait état, organisés en double registre de croix en X.

Cette découverte inattendue et pour tout dire, stupéfiante, a incité les « découvreurs » à décrépir une partie du pignon sur la rue. La façade ainsi révélée par petites touches, jour après jour, offre un des tous derniers exemples parfaitement conservés de construction de ce genre et de cette période.

La démolition inéluctable de ce patrimoine d’intérêt majeur devait intervenir à la fin du mois de novembre 2022. Un groupe informel s’est constitué afin de constituer le dossier scientifique : relevé d’architecture, inventaire photographique, puis collecter des fonds avec de nombreux appuis dont on donne le détail plus loin. Le sauvetage par démontage s'est achevé le 18 novembre, soit deux semaines après la découverte de l'objet. Du rarement vu ....

Un préalable scientifique : la datation précise de la maison

L'élégante robustesse  de cette maison, la révélation surprenante de sa beauté, sa fragilité aussi face aux enjeux présents, sont suffisants à émouvoir et éveiller le désir de la sauver. Cependant l'émotion se doit d'être confrontée à des données objectives, qui justifient la sauvegarde selon des critères scientifiques. Existe-t-il d'autres constructions similaires dans la région, ce qui permet (la mort dans l'âme) d'admettre la disparition de celle-ci ? Est-elle un témoin représentatif de l'art de construire et d'habiter à une époque donnée, ou a-t-elle subi des modifications successives qui minorent son intérêt ? Il faut choisir car on ne peut conserver le peu qui reste du patrimoine rural, même si parfois on en rêverait.

La dendrochronologie, science de la datation des bois, est un élément fondamental pour un choix rationnel des bâtiments à conserver prioritairement. Elle repose sur la mesure et l'analyse des cernes de croissance des arbres mis en oeuvre dans la construction, en livrant la date précise de leur abattage. Contrairement à une croyance répandue, les bois étaient taillés et façonnés verts, dès leur coupe. Précision : la plupart des bois de cette maison sont des feuillus, du chêne et aussi d'autres essences.

Le travail sérieux de laboratoire spécialisé a son coût, cela va de soi. 
Un vieil ami des « Maisons paysannes d’Alsace », Martin Schilling, qui fut acteur du chantier bénévole de restauration du « Tribunal » de Lutter au début des années 1970 et qui s’occupe activement de l’urbanisme du centre historique d’Allschwil, a décidé de financer sur ses propres deniers la datation de la maison par dendrochronologie. Manifestation de l’intérêt de la maison,  le Laboratoire romand de dendrochronologie s’est rendu à Buschwiller toutes autres affaires cessantes, pour effectuer des prélèvements le 8 novembre. 


L'équipe du laboratoire (M.M. Jean-Pierre Hurni et Bertrand Yerly) a prélévé 7 échantillons, par carottage dans des pièces de charpente soigneusement identifiées comme appartenant  à la structure d'origine. Le verdict est sans appel : 5 pièces sur les 7 sont datées de l'automne/hiver 1553/1554 ou de l'été 1554. La date à retenir pour la construction de la maison est donc 1554, éventuellement début 1555.

Cette date a été corroborée par la découverte par Hugo Digiano et Jérémie Virion d'une tuile datée 1554, le 15 initial et le 54 final étant séparé par une suite inexpliquée de trois 5.

Figure 2. La date 1554 figurant sur une tuile confirme que les bois de la construction (du chêne mais aussi d'autres feuillus et un peu de sapin) ont été mis en oeuvre dès après leur abattage

Figure 3. Cette clef d'arc était remployée dans un mur de l'extension réalisée au XVIIIe s. On peut y lire à droite le chiffre 54, qui pourrait correspondre à la date 1554. Les chiffres à droite comporternt égakement un 5 et un 77 correspondant peut-être à une gravure ultérieure. Le décor en queue de paon stylisée est typique du Jura (Lutter, Fahy) au milieu du XVIe s.

Une mobilisation citoyenne qui a dépassé toute espérance

Figure 4. De gauche à droite Katharine Dickel, Jéréméie Viron, Hugo Digiano, Jean-Pierre Kurtzemann, Nicolas Thomas à la fin d'une des premières journées de chantier


Le groupe informel a décidé de s’investir au maximum pour démonter la partie la plus significative de la maison avant la démolition programmée pour le 28 novembre.

L’entreprise de Vieux-Ferrette « La boîte en bois » a, elle aussi,  eu un coup de foudre pour cet objet et s'est proposée de le démonter au coût très raisonnable de 10 000 €. La commune de Buschwiller et sa Maire, Mme Christèle Willer, ont immédiatement soutenu le projet en mettant à disposition le lieur de stockage des éléments démontés. Le Cercle d’Histoire Buchholz (Buschwiller-Wentzwiller) a participé activement lui-aussi, entre autres en offrant le support de la collecte de fonds en chèques ou espèces. Sur le chantier, les bonnes volontés ont afflué pour préparer un  démontage rapide et dans de bonnes conditions.

La cagnotte en ligne ouverte sur Leetchi  :

https://www.leetchi.com/c/course-contre-la-montre-pour-sauver-une-maison-alsacienne

a été clôturée dès le 13 novembre, avec une avance de 8 jours sur les prévisions ce qui assure de meilleures conditions pour le démontage.

Par le biais de cette collecte en ligne, on a pu réunir  10 715 €, apportés par 113 donateurs dont voici la liste:
 

Alice. ALTENBURGER Eric. Anonyme (4). BACH Micheline. BASSLER Myriam. BAUDOUIN-FEIG Valentin. BEBNIARZ Jean-Claude. BEILE Patrick. BERARD Jean.  BISCHOFF Georges. BOEGLIN Jean-Paul. BOHLER Luc.
 

CLADEN Rémy. CORDON Muriel.

DE BUTLER Simone. DE LHERMITE Hubert. DELANNOY Dominique.  DIEMER Eliette.  DIETRICH Antony. DISS Eric. DISS Julien. DRESSLER Sophie. DREXLER Sabine.  DUMONT Marie-Claire. DURLEWANGER Hubert.

 

EBERHART Raymonde. EIGEL Eliane.

FERREIRA Dina. FLESCH Christine. Florence LAVAULT et Francis LINK. FOUCAULT Vincent. FREUD Sigmund (sic !).  FREYBURGER Yoann. FUCHS Laurent. 

GISSY Bertrand. GOERKE Frédéric. GOETSCHY Catherine.  GOETSCHY Maurice. GRODWOHL Frédéric.  GRODWOHL Marc. GSCHWIND Patrick. GUETH Isabelle.

HARQUET Frédéric-Julien. HATT Thierry. HAUSHERR Hubert. HAXAIRE Thierry. HECHT Denise. HELFTER Philippe. HERRMANN Nico. HEYM Dominique. HILDWEIN Guy. HUNT William. HUPFEL Jean-Jacques. HUSSLER Frédéric.

JAECKER Samuel. JAEGER Denis. JOHNER Sebastien. JORDAN Daniel.

KEHR Monique. KRAFFT Robert. KROPIK Christa et Martin. KUENTZ Nicole. KUNTZ Blandine.

LANGENFELD Pierre-Etienne. Laure. LE SAUX Christiane. LIENHARD Jürg-Peter. LIETCHI Désirée. LUTZ Olivia.

MANCA Nicolas. MANG Jacqueline. MAURER François. METZ Bernhard. MEYER Céline. MEYER Jean-Christophe. MICHAUD Thierry. MIESCH Maurice.

NAAS Marie-Claude. NEUER WANDERBUND. NIGLIS Margaux.

PANCAUT Renée. PIERRA-GROELLY Jean-Luc.

REICHERT Thibault. RIBAUD Denis. RILLIARD Florence. RISCH Claire. RUDLER Dominique. S Aline.

SALADIN Hans Rudolf. SCHAAFF Marc. SCHAFFNER Marc. SCHMITT Camille. SCHMITT Huguette. SCHMITT Thierry. SCHNEBERGER Carine. SCHOCH Christine. SIFFER Florian. SMYTH Ralph. STEEGMANN Nicolas. STUDERUS.

TOMASINI Dominique.

URICHER Clément.

VERRY Christine. VIRON Jérémie. VITOUX Marie-Claire.

WANNER Jérôme. WICKY Tobias. WILLER Christèle. WIRA Céline.

ZILLIOX Nicolas

Une très importante contribution de l'Association pour la sauvegarde de la maison alsacienne (ASMA)

Créée voici un demi-siècle (au même moment que l'association "Maisons paysannes d'Alsace") l'ASMA (lien) oeuvre avec un dynamisme toujours croissant en faveur du patrimoine de  maisons rurales. Elle joue un rôle clef en mettant en réseau amateurs, propriétaires de maisons anciennes, maîtres d'oeuvre et artisans qualifiés qui peuvent ainsi trouver les réponses à leurs besoins, échanger leur expériences et se soutenir mutuellement. L'association organise des formations très utiles tant aux professionnels qu'aux auto-restaurateurs.

L'ASMA grâce à sa connaissance du terrain et à son réseau peut également suivre de près l'évolution du patrimoine rural, s'informer des projets de démolition qu'elle n'hésite pas à contrer par voie juridique si ceux-ci s'avèrent injustifiés voire illégaux.

L'ASMA a voulu soutenir l'action que notre collectif informel a menée à Buschwiller, action dont la partie "sauvetage par démontage" est en voie d'achèvement.

La somme collectée par l'ASMA s'élève à 6 300 €, apportés par les généreux donateurs suivants:

 L'ASMA elle-même
BILGER Denis
DUHEM Bernard
EICHWALD Claude
ELBEL Denis
FUCHS Christian
HANN Daniel
H
ÉBERLÉ Élodie
HISS Jean
KIELWASSER Jean-Jacques
MAYEUX Jean-Paul
MUNSCH Daniel
RAPP Jean

 

 

Clôture de la souscription

Par ailleurs, des contributions importantes dont le détail sera prochainement publié ont été recueillies par le :

Cercle d’histoire Buchholz
M. Thierry Stéphan.
18 rue de Hégenheim.
68220 BUSCHWILLER

qui peut recevoir les chèques.

A présent que l'objectif de sauvetage in extrémis est atteint, nous allons pouvoir travailler à la suite du projet, en vue de la reconstruction de ces rares vestiges dans les meilleurs délais. Nous vous tiendrons informés sur cette page.

Journal du démontage : premiers constats

Figure 5. Pignon sur rue au tout début de nos investigations

Figure 6. Une chance : M. Kurtzemann possédait dans ses archives une photographie de cette maison (sous le même angle que ci-dessus) avant sa modification partielle de pente de toit et crépissage, au tout début du XXe s.

Figure 7. La partie supérieure du pignon sur rue après dégagement de l'enduit

Figure 8. Le poteau central est large de 38 cm (!).Il est sommé d'une console sculptée d'un motif en X

Figure 9. Le poteau d'angle du pignon côté cour était également sculpté d'une console en écu (abimée). En-dessous on distingue l'assemblage d'un auvent qui protégeait la façade côté cour

Figure 10. Le haut du pignon côté rue, vu de l'intérieur

 

Figure 11. Beau détail d'assemblage en haut de pignon côté rue (correspond au haut de poteau à gauche sur la figure 7)

Figure 12. Le pignon arrière en cours de dégagement

Figure 13. Une ferme maîtresse caractéristique de cette période, avec l'assemblage de l'aisselier et de l'entretoise à mi-bois et queue d'aronde

Figure 14. Curieusement l'étage de la travée arrière ne comporte pas de plafond et interroge sur la fonction de ces locaux, et plus généralement celle de la maison réputée "dimière"

Figure 15. Un des panneaux de remplissage en torchis susbsistant de la construction initiale, caractéristique du XVIe s. (palançons non refendus ligaturés par un bois souple type noisettier ou saule). Détails techniques figures 20 et 21

Figure 16. Poteau de cave de section octogonale

Figure 17. Ce trésor n'a pas sombré dans le néant, comme le cas malheureux de la maison ci-dessous...

Figure 18. A Heimersdorf, une maison "cousine" de la maison de Buschwiller, datée 1579 par une inscription en haut de poteau central, détruite...

Journal du démontage, suite

Figure 19. Le 12 novembre, toute l"équipe de chantier à l'occasion de la visite de M. Denis Elbel, Vice-Président de l'Association pour la sauvegarde de la amsion alsacienne et de Mme Willer, Maire de Buschwiller

Figure 20. Un exemple d'observations faites pendant le démontage : l'angle entre Stube et travée centrale. En haut le torchis de 1554 après dégagement de l'enduit de surface. En bas cet angle vidé de son remplissage.

Figure 21. Les palançons (non refendus cf figure 11) sont fichés en haut dans des logements forés à la chignole, en bas dans une rainure