Le premier remontage de maison paysanne à l'écomusée (1980): des histoires de Koetzingue

A travers la relation de la reconstruction, épique, de la première maison sur la lande désolée d'Ungersheim, j'invite à des allers et retours entre le village de Koetzingue et l'Ecomusée d'Alsace. Etudes, expérimentations, imaginaire, ont nourri autant la réhabilitation in situ que l'expérience muséale.

Gommersdorf fut la matrice du mouvement des « Maisons paysannes d'Alsace », lieu d'apprentissage où l'on pensa et expérimenta des manières nouvelles de regarder et de faire travailler le patrimoine d'architecture vernaculaire, dans une vision de développement local et durable avant la lettre. Koetzingue fut une première transposition de l'essai dans un autre cadre. Toujours un village, certes. Mais un village moins agricole, dans son activité, dans l'expression des forces en présence. Et un patrimoine architectural très différent de l'austère Gommersdorf, car le sens artistique, le goût de la décoration, y avaient été portés à un niveau très élevé ; la relative stabilité que l'on y rencontrait comme dans tout le nord -est sundgauvien – par opposition à la dynamique de Gommersdorf- avait favorisé le maintien des choses, maisons, intérieur et en partie le paysage, en l'état.

La première histoire de Koetzingue

Avec mon collègue Michel Durst, nous avions jeté notre dévolu sur ce village qui nous intéressait en raison de la variété de son architecture, en pierres et en pans de bois, couvrant une période très longue du milieu du XVIe s. à la fin du XIX e s. puisque c'est là que fut construite une des dernières maisons à colombages du Sundgau en 1893. A cette époque, je travaillais aussi sur les désertions de villages au Moyen-âge. Koetzingue possédait sur son territoire un site très intéressant, Gutzwiller, dont le ban resté plusieurs siècles autonome après l'abandon des habitations était parfaitement reconnaissable. Il y avait donc là, parallèlement à l'expérience intérieure qui se vivait à Gommersdorf derrière des façades répétitives et dans un territoire ratissé « à la herse fine », des chose d'une nature différente : ici s'exposait la richesse d'une collection de maisons, récit ethno-historique en dur , ici la force d'un site secret autrefois habité faisait rêver.
Enfin Koetzingue avait son secret bien à lui. On voyait un village « normal », avec ses pignons bien sagement rangés le long des rues. Il fallait être d'ici pour savoir que les alignements bâtis faisaient une sorte de carapace protégeant le secret de Koetzingue, un vaste espace central de prés et vergers
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figure 1 : le carré central de Koetzingue vers 1970, le haut pignon à gauche est celui de la maison Kessler dont il sera question plus loin

Je ne m'engage pas ici dans une monographie de Koetzingue, que nous rêvions de réussir Michel et moi, mais que nous n'avons jamais conduite à terme sous forme écrite. Mais d'une certaine façon, la synthèse de Koetzingue, en tant que formation bâtie, est livrée dans l'organisation spatiale de l'Ecomusée. On peut dire que si Gommersdorf a insufflé l'esprit, Koetzingue a donné un corpus de formes d'organisation. J' y reviendrai. Pour l'instant en, me fondant en partie sur des « notes rédigées» de 1992, je vais renouer la maille des expériences et réalisations, liens invisibles et oubliés entre Koetzingue et l'Ecomusée.


 
figure 2 : Michel Durst et moi sur le toit de l'appentis de la maison Kessler (1972)

Nous lançons un inventaire du patrimoine de Koetzingue en 1972 ou 73. C'était en hiver. Koetzingue est pour des automobilistes normaux à moins d'une demi-heure de Mulhouse, mais nous y allions dans la Traction Citroën de Michel Durst, qui n'avait pas de chauffage. Michel devait donc conduire en gardant la tête au dehors pour voir la route. A Koetzingue il y avait le café de Rosalie Fuchs dans une magnifique maison Renaissance. Le village était pour le moins que l'on puisse dire convivial. Je n'avais qu'une idée en tête, c'est que tout le monde soit saoul de façon à ce que je puisse démonter en douce une magnifique surface de carreaux vernissés, que personne ne voyait car ils étaient masqués par une grasse peinture. Malgré la brume ambiante s'épaississant de pensées vineuses et de fumée de tabac, je ne pus jamais aller au bout de mon désir. Et il fallait quand même rentrer dans la Traction (version luxe),dans la 2CV voire en mobylette auquel cas la question de la glace sur le pare-brise ne se posait plus.


Pendant notre inventaire et nos relevés, nous allions d'émerveillement en émerveillement. Mais notre maison préférée était celle de Monsieur Edouard Kessler. Les époux Kessler étaient des gens absolument adorables, avec qui nous avons vécu dans une assez grande proximité puisque Michel s'était mis en tête de relever toute la maison à l'échelle du 1/20e, en mesurant tout. Les jours passant, et M. et Mme Kessler s'ouvrant devant nous de leur tristesse de n'avoir pas d'enfants qui assurent la continuité de la maison familiale, nous nous sommes mis en tête de faire sauver cette maison par la commune, et d'en faire un lieu d'intérêt collectif.
Nous en parlons à Jean-Louis Pflimlin, maire de Koetzingue – à propos apprenez à prononcer RRetziga, le K se prononce ici comme le Kh arabe, bien gratté et expiré du fond de la gorge-. Maire atypique : Jean-Louis Pflimlin, d'une très ancienne famille du village, est écologiste et PSU. En 1972-73, c'est une curiosité qui serait notée trois étoiles au Michelin de l'insolite. Le maire est rapidement convaincu, et par la suite les époux Kessler cèderont la maison à la commune. Le charisme de Jean-Louis fera le reste et la majorité de la population adhère au projet : cette maison sera le « Dorfhuss », la Maison du village.
C'était une idée complètement à contre-courant de la pratique habituelle. A l'époque, la modernité du Sundgau passait par la trilogie rituelle assainissement- trottoirs- salle polyvalente. Plus ou moins belles, plus ou moins grandes, mais toujours chères, ces salles polyvalentes accompagnaient le déplacement des activités du centre village vers sa périphérie, un peu dans le même mouvement et selon les mêmes canons architecturaux que les sorties d'exploitations agricoles.
L'idée développée à Koetzingue était qu'une telle salle avait sa place au coeur du village, a la fois symboliquement et socialement. Il fallait associer au symbole de développement qu'était la construction d'un équipement culturel, l'affirmation du caractère de la commune et un projet politique : concilier la reconnaissance de l'histoire et les besoins nouveaux, d'une population en grande partie elle aussi nouvelle. Les anciens du village devaient avoir un lieu à eux, qui leur parle et les réchauffe, au milieu de l'activité des jeunes. Ainsi naquit cette idée en son temps visionnaire du "Dorfhuss", de la "maison du village". La vieille Maison Kessler fut patiemment restaurée pour être transformée en salles de réunions, où les personnes âgées, les associations se retrouvaient dans l'ambiance du vieux Koetzingue. A côté, intégrant une partie des vieilles granges, la grande salle offrait des prestations d'une qualité supérieure à la plupart des autres salles de la région. L'opération, menée avec un bénévolat local aussi bien qu'apporté en été par des chantiers internationaux de "Maisons paysannes d'Alsace" ne fut pas plus coûteuse qu'une réalisation standard. A l'expérience, le concept se révéla juste et fructueux, et plusieurs communes s'en inspirèrent. Ce fut la première fois qu'une commune s'appropria les idées que nous défendions, et en fit un vrai projet.

 

figure 3 : le Dorfhuss encore habité par M. et Mme Kessler (1972)

figure 4 : le Dorfhuss en 2006

Fin, heureuse, de la première histoire, bien oubliée puisque le panneau d'informations placé devant la maison ne dit mot sur la genèse de la réalisation.


La deuxième histoire repasse par Koetzingue

On a compris, à travers la première histoire, notre ambition de voir les villages s'"approprier" leur histoire et leur patrimoine, et si possible faire travailler ce capital au bénéfice du développement global de leur collectivité. Des décennies durant, on m'a fatigué de la rengaine « il vaudrait mieux sauver les maisons sur place que de les démonter et les remonter à l'Ecomusée ». Impossible de sortir de ces faux débats archaïques. Les deux actions pour moi ont toujours été liées, répondent à des façons différentes de poser le problème du patrimoine et d'y apporter des réponses non dogmatiques. Outre que c'était un peu fort de café de nous inscrire dans le rôle du déplaceur –donc prédateur- de patrimoine après tout ce que nous avions consacré d'efforts à la réhabilitation in situ.
Comment l'idée d'un musée alsacien de plein air a-t-elle été mise sur la table, je ne le sais vraiment plus. En tout cas, elle sort dès 1972 dans notre petit groupe, la future association "Maisons paysannes d'Alsace" constituée de bénévoles actifs sur les chantiers, et de personnalités comme l'on dit, établies. Parmi celles-ci, Jean-Michel Tuchscherer, conservateur du Musée de l'Impression sur Etoffes a Mulhouse. C'est peut-être lui qui amène cette idée, lors d'une réunion dans le grand salon du Moulin Haas de Sierentz, où Françoise Haas nous accordait régulièrement l'hospitalité. Ou alors vient-elle d'un entrefilet paru dans "Saisons d'Alsace", dans lequel Antoine Fischer profite de l'inauguration de l'Ecomusée de Marquèze pour rappeler sa proposition faite dix ans plus tôt de créer un « Skansen » alsacien ?
En tout cas nous démontons à Wahlbach, village voisin de Koetzingue, notre première maison, visitons le Musée de plein Air de Forêt Noire à Gutach. Une première idée va survivre assez longtemps, en alternative à d'autres plus mouvantes: la reconstruction de maisons démontées pourrait se faire à Gommersdorf même. Le musée de la sorte serait connecté a un bâti réhabilité in situ, et à des exploitations agricoles modernes en développement. Cette idée est la seule qui fut vraiment originale et tout à fait intéressante, par sa dialectique du vrai et du faux village. Il est cependant heureux qu'elle n'ait jamais pu se réaliser car l'interdépendance de quatre familles d'intérêt (l'habitat de tous, l'agriculture, l'habitat de loisirs et la muséographie) aurait suscité trop de tensions.
Grâce à nos amis Petitdemange, nous avons un contact à Ste- Marie-aux-Mines, où nous visitons un terrain à huit cents mètres d'altitude, pas exactement idéal pour la reconstitution d'habitations paysannes de plaine. Mais nous sommes encore un peu jeunes pour pouvoir donner un contour précis au projet qui nous est demandé par la commune, et en réalité nous ne cherchons pas autre chose qu'un terrain où commencer; nous sommes perdus dans le maquis des autorisations de défricher, des permis de construire et j'en passe ; l'affaire ne se fera pas.
Un peu découragés, nous arrivons à Feldbach, où l'idée consisterait a mêler des maisons anciennes à un lotissement. Par chance, cette piste intellectuellement stimulante mais très peu opérationnelle ne débouche pas. Les prospections continuent dans la région frontalière où nous sommes poussés par André Weber, puis autour de Guémar car nous nous sommes laissés dire qu'un terrain plus central en Alsace donnerait de meilleures chances au projet. Nous nous égarons à Ribeauvillé entre deux lotissements, bifurquons vers le Ried car on nous dit que le maire de Guémar serait accueillant a ce genre d'idées. Je me rappelle le site des Sept Communes que m'avait fait découvrir Jean-Pierre Stoll.
Ce site des Sept Communes est fabuleux, car éloigné de tout. D'où que l'on vienne, il faut d'abord traverser des kilomètres durant la forêt de l'Illwald, franchir rivière après rivière dont certaines creusées dans l'argile bleue ont la couleur et la limpidité de l'azur, ce qui n'est plus tellement fréquent en Plaine d'Alsace. On débouche tout d'un coup sur une immense clairière, dominée par le cône du Haut-Koenigsbourg qui se présente depuis cet endroit sous son aspect le plus incongru. Au centre de la clairière, souvent totalement inondée, un îlot émerge sur une petite butte: c'est une très ancienne bergerie, autrefois commune aux sept villages qui possédaient ce pâturage en indivision. Un enclos carré contient une grande halle aux côtés couverts, dont le toit à quatre pentes est porté de place en place par des piliers de grès, chargés et surchargés d'inscriptions gravées. A un angle, gardant le portail, la petite maison du berger.
A nouveau, voici un site idéal, qui présente de surcroît l'avantage de chevaucher les deux départements alsaciens. Mais lorsque nous allons voir l'élu responsable de la gestion de site, nous recevons un accueil certes attentif, mais tombent rapidement les mots"compensation du loyer de la chasse", "garanties bancaires de bonne fin" et quelques autres pas complètement du chinois, puisque nous en avions à peu près compris le sens.

L'hypothèse de Koetzingue s'imposait. Nous explorons avec Jean-Louis Pflimlin le site du village disparu de Gutzwiller. Voici enfin le site idéal: il fut occupé autrefois, et la construction du musée pourrait être simultanée a des fouilles archéologiques ouvertes au public. Une partie du musée pourrait du reste être affectée à la reconstitution expérimentale du Gutzwiller disparu.
Le site est superbe, un vallon traversé par un ruisseau, dans un très beau paysage sundgauvien. La forêt a envahi la crête, qui conserve ainsi fossilisée la structure agraire du vieux village, reconnaissable à ses champs bombés. Au moment de cette exploration, nous rencontrons deux paysans qui nous racontent les légendes du vieux Gutzwiller , ruiné selon par les Suédois pendant la Guerre de Trente Ans (on raconte cela pour tous les villages désertés) et dont la cloche engloutie dans le ruisseau tinte encore le soir de Noël.
C'est vraiment le site idéal... trop même. Finalement, pas plus Jean-Louis Pflimlin que moi n'avons envie d'aller déterrer les morts de Gutzwiller qui sont bien là où ils sont, comme ce vallon qui ne demande rien à personne.

Si même à Koetzingue, c'est impossible…toutefois, l'idée d'ancrer notre projet sur un territoire et d'en faire le cœur d'un écosystème s'incruste alors durablement dans l'imaginaire du projet.
Les années passent et le terrain reste décidément introuvable. Les premières maisons démontées, invraisemblables amoncellements de poutres dans les cours de Gommersdorf et d'ailleurs, sont déjà bien attaquées. Je suis totalement découragé.
Mais les chantiers de jeunes se poursuivent, notamment celui de la restauration de la « Maison Perronne » à Montreux-Jeune (une autre belle coopération avec une commune). Sur ce chantier se renouvellent les cadres de l'association, avec des jeunes enthousiastes, aimant l'aventure : en furent issus Véronique Wurth et Thierry Schreiber qui jouèrent un rôle essentiel par la suite.
Fin 1979, un article paraît dans la presse, présentant les ambitieux projets du maire d'Ungersheim, Gilbert Fricker. Il est question de réaliser sur trois cents hectares un parc de loisirs. Cette sorte de projets plus ou moins fumeux ne m'était pas complètement étrangère, car quelques années auparavant, une grande limousine noire immatriculée a Zurich s'était arrêtée devant notre minable bureau de la Grand'rue à Mulhouse: c'étaient les promoteurs du projet Fabylon à St Louis qui voulaient s'attacher notre collaboration pour la réalisation d'un parc d'attractions avec cité médiévale, cracheurs de feu, artisans etc... en région frontalière. Sans avoir analysé davantage ce secteur, encore totalement inconnu en France, j'étais peu emballé par ce projets dont l'avarice d'idées me soulevait le coeur.

Le contact avec Gilbert Fricker est rapidement pris. il est d'une autre trempe que mes zurichois de naguère. Il ne lui manque ni l'argent, qu'il a durement gagné en partant de zéro, ni les idées. Il m'emmène sur le site, me fait crapahuter sur les terrils, lui deux fois âgé que mois et grimpant trois fois plus vite, pour me faire découvrir la vision panoramique du désert qu'il veut transformer en Eldorado du tourisme. Derrière nous, la Mine Rodolphe, sinistre, écrasante -la moitié des bâtiments ont été démolis depuis- . Sous nos pieds, la boue gorgée de sel des terrils de potasse. Et, à 180 degrés, une lande de roseaux ponctuée de place en place par un groupe de squelettes d'arbres morts, noircis par le sel. Une vision d'apocalypse, peut-être d'après une catastrophe nucléaire, un décor de film d'épouvante pour tout dire, même en été.

 Figure 5 : le terrain d'Ungersheim fin 1979. Les arbres morts du premier plan correspondent peu ou prou à l'emplacement de la maison-forte.
 
Figure 6 : vue aérienne du terrain d'Ungersheim avant le début des travaux de construction de l'Ecomusée ; il couvre 10 hectares, soit un carré d'environ 330 m de côté.


De surcroît les terrains ne sont pas encore tous vraiment à la commune. On m'a déjà fait le coup..., mais au moins sur d'autres sites cela valait la peine de rêver et d'espérer, le temps qu'arrive la réponse finalement négative. Là ce sont vraiment de très affreux terrains.
Les évènements s'enchaînent ensuite et précipitent la décision. Sommés par un propriétaire de vider une grange dans laquelle se trouvaient une partie de nos maisons démontées, il nous faut bien opter pour un nouveau site d'entreposage. Pourquoi pas Ungersheim? Dans l'intervalle, le président du Conseil général, Henri Goetschy, découvre notre équipe, son projet, et nous dit aussi: pour me faire plaisir vous auriez dû choisir Soultz –il y était maire-adjoint-, le maire d'Ungersheim est socialiste, mais malgré tout pourquoi pas Ungersheim?
Avant que rien ne soit conclu, l'opportunité d'Ungersheim s'impose et du coup le projet risible proposé partout, refusé partout, devient suffisamment réalité pour trouver ses premiers opposants. Le site est hideux, nous dit-on. On s'en était aperçus, merci. Même le Syndicat de traitement des ordures ménagères par compostage n'en a pas voulu... " On vous trouvera mieux, ne soyez pas impatient, sachez que nous sommes prêts à vous aider puissamment mais soyez aidables..."
Même au Conseil d'Administration de l'association, la tempête fait rage. Certains en ont assez de ma détermination perçue comme autocratisme. On sait que les terrains d'Ungersheim vont s'affaisser de plusieurs mètres et qu'il faudra tout construire sur fondations spéciales. La terre est tellement brûlée par le sel des potasses que l'on devra creuser, pour les plantations d'arbres, de grandes fosses étanches dans lesquelles il faudra déverser quantité de terre propre. Et ainsi de suite.
Heureusement, Joël Sire du Mouvement Chrétien pour la Paix, assiste à cette réunion. Il a voix au chapitre, car c'est lui qui nous a aidé, trois ans auparavant, à établir la programmation du projet. Pour coller à la phraséologie administrative en vogue à l'époque, il avait été intitulé "CRIDAT- Centre de recherches, d'initiatives et de documentation sur les arts et techniques de la maison rurale-. Il ne faut pas en rire, le projet devait camoufler son ambition et se fondre dans la soupe sémantique adéquate.

Figure 7 : sur le dossier de permis de (re) construire de la maison Heinis de Koetzingue, l'énigmatique sigle "CRIDAT"

Le Jour de l'an 1980, après un réveillon fêté joyeusement à Gommersdorf, nous explorons le lieu, inondé par une crue de la Thur. Il y a les "jeunes" qui n'ont pas connu l'usure du travail dans le Sundgau, les durs à cuire comme Pierre Spenlehauer et Guy Macchi qui ont tout vu et en redemandent.
Le 1er mai 1980, nous démontons le pigeonnier d'Oberhergheim et à l'issue du chantier visitons à nouveau le terrain, dont nous ne connaissons pas encore exactement les contours. Il est verdoyant, embaumé par les prunelliers et les sureaux en fleurs, et qualité suprême, n'est nulle part: ni route ni chemin n'y conduisent, c'est une surface cadastrale dans une lande, sans histoire ni trace de construction, ni point d'eau ni quoi que ce soit de quoi créer de toutes pièces un territoire nouveau, faute de pouvoir se lover dans un écosystème façonné par la longue durée des activités agricoles.
Notre ami architecte Patrice Annenkoff esquisse, bénévolement bien sûr, un plan masse qui sur un vingtième du terrain, implante les cinq premières constructions en ligne, qui figurent le côté d'une rue. Ce n'est pas vraiment le projet, c'est trop ambitieux ou pas assez, mais cela permet d'introduire des dossiers de demande de subvention et de permis de construire. Rien ne vient si ce n'est une aide du Conseil général pour le démontage du pigeonnier d'Oberhergheim.
Début Juillet de la même année 1980 arrivent les premières équipes de bénévoles, logées dans l'ancienne école du village. Il pleut tout le temps sans interruption. Gilbert Fricker nous prête un vieux camion pour transporter les matériaux, et dans un premier temps une équipe fait converger vers le terrain (le lieu n'a pas d'autre nom) les tonnes de matériaux, poutres, planches, tuiles et pierres accumulées en divers lieux depuis neuf ans.

 Figure 8 : sur le terrain d'Ungersheim, les premiers empilements de poutres de maisons démontées en juillet 1980

 

Figure 9 : des millions de tuiles qui seront ensuite triées, calibrées…

Le soleil revenu, une deuxième équipe creuse les fondations des premières maisons à la main. Le Président du Conseil général visite le chantier, donne des conseils a un jeune qui s'y prenait assez mal pour scier une souche, se fait rabrouer "on n'a pas besoin des vieux ici pour nous commander" et nous envoie le lendemain une pelle mécanique départementale pour avancer un peu plus vite les terrassements.

 
Figure 10 : le terrain est déjà un lieu de formation : j'apprends à un stagiaire l'utilisation de la pelle, de la pioche et de la brouette pour creuser les fondations de la première maison, celle de Koetzingue.


Les entreprises des environs se font au début tirer l'oreille pour approvisionner le chantier en matériaux: on ne sait pas trop ce qui se trame sur cette lande isolée, et qui paiera. Nous arrivons quand même à créer le grand plancher de bois, d'environ 10 mètres sur 20, sur lequel seront assemblées les charpentes.
En effet, les matériaux déchargés à Ungersheim sont numérotés et relevés, mais pour en refaire des maisons il faut passer par une phase préparatoire.


 

Figure 11 : la maison de Koetzingue en cours de restauration sur le plancher de trace en été 1980

Façade par façade, les bois devront être ré-assemblés à plat, pour vérifier que tout est là, pour greffer les poutres endommagées, remplacer celles qui ont pourri. Les anciens ne faisaient pas autrement.
La vie s'organise autour de ce plancher de trace, centre de l'activité, résonnant du bruit des maillets, des ciseaux et de la tronçonneuse. Mais tout cela, il avait bien fallu l'apprendre.


Et Koetzingue ? troisième histoire des premières poutres de l'Ecomusée d'Alsace
Après la réhabilitation de la maison Kessler, bien engagée, la commune s'est engagée dans la deuxième phase du projet du « Dorfhuss ». A l'emplacement de l'ancienne grange a été construite la grande salle d'activités, un grand bâtiment qui veut se fondre dans son environnement. Les façades qui donnent sur la cour et sur le verger demandent à être habillées par du pan de bois. Evitons les débats sur le vrai et le faux, le pastiche et la modernité : la réponse mise en œuvre à Koetzingue était appropriée au problème posé et 25 ans plus tard, elle est toujours aussi pertinente.
Entre Pâques et l'été 1980, j'ai saisi l'opportunité de ce chantier. Il y avait quand même quelque chose comme 25 mètres linéaires de colombages à tailler à neuf dans des poutres de récupération. J'ai dessiné un catalogue des formes de pans de bois du village, ce qui fait que l'annexe de la maison commune est un peu la synthèse de toutes les autres. Mais l'intérêt de la chose était surtout de disposer, grandeur réelle, d'un maximum de cas techniques de difficulté croissante. Aucun d'entre nous n'était charpentier, et la reconstruction de maisons entières à l'Ecomusée nous attendait… Ce chantier du Dorfhuss de Koetzingue était un support d'apprentissage rêvé. Des hommes de l'art, entrepreneurs, ou notre ami charpentier Alfred Durst, passaient, donnaient des conseils et du matériel. Nous en prenions et en laissions
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Figure 12 : en haut, la réalisation par un chantier de bénévoles de maisons paysannes d'Alsace des pans de bois du « Dorfhuss »(1980) ; en bas, un aspect de cette réalisation terminée (2006).

Nous avons été plusieurs à apprendre ainsi sur le tas, et je n'étais pas celui qui se débrouillait le plus mal. A l'issue de ce gros travail, nous étions prêts à reconstruire des maisons. Et je n'avais plus peur. Mes débuts hésitants de Gommersdorf m'avaient inspiré la phobie des bonnes idées mal réalisées.
Mais quelle maison remonter à Ungersheim? Celles que nous avions en stock étaient de véritables monstres, trop gros pour une première. Pendant notre apprentissage au « Dorfhuss », une petite maison voisine s'écroulait. Nous avons « casé » son démontage dans le programme, cela enrichissait la formation des nouveaux membres de l'équipe et nous donnait un premier objet à reconstruire.


 
Figure 13 : les chantiers « maisons paysannes d'Alsace » 1980 à Koetzingue : en bleu le Dorfhuss, ancienne maison Kessler, en vert les colombages de la salle, en bleu la petite maison Heinis .

Cette maison comportait un seul niveau, représentant une surface habitable de 42 m2 au rez-de-chaussée. Probablement, une troisième travée, disparue, comportait-elle également une ou deux chambres. En tous les cas, c'était assez exigu pour justifier une surélévation partielle de la maison côté cour, éclairée par une lucarne, permettant la création d'une chambre supplémentaire. La maison était habitée en dernier par la famille Jean Heinis, qui y élevé 7 enfants avant de construire en bordure de rue une nouvelle maison.


Figure 14 : plan du rez-de chaussée de la maison Heinis. 1: entrée. 2:cuisine. 3:Stube. 4:escalier vers le comble. 5: Kachleofa. 6:Kammer. 7:lit clos

Figure 15 : croquis du lit-clos de la maison Heinis

C'était vraiment la maison typique du paysan sans charrue, du petit propriétaire travaillant sur les terres des autres et complétant ses besoins par un petit peu d'élevage. Elle datait probablement de la fin du XVIIIe siècle. Un entrait était fait d'une poutre de réemploi portant la date 1801.


La maison est peut-être un peu plus ancienne. A l'intérieur, comme c'est de règle à Koetzingue, la Stube est coupée par une cloison de bois, dans laquelle s'ouvre la porte de la chambre à coucher. Dans la même cloison est pratiquée l'ouverture du lit clos, dont les volets s'ouvrent sur la Stube. Nous n'avons pas reconstitué ce lit-clos, mais on en verra un sur le même modèle dans une autre maison de l'Ecomusée, celle de Waltenheim, village voisin de Koetzingue.
La maison était en piteux état. L'angle de la Stube, sur rue et cour, était évidé. Le colombage de la Kammer avait été remplacé par une maçonnerie de briques. Pour tout dire, c'était une assez vilaine petite maison pour un vilain terrain, mais l'enthousiasme et la raison aidant, nous avons décidé de faire avec ce que nous avions.


 

Figure 16 : le pignon et la façade sur cour de la maison Heinis in situ avant démontage

C'est donc cette première maison qui est mise sur le plancher de trace pendant l'été 1980. L'objet est petit, modeste, mais n'en pose pas moins des problèmes de doctrine. Dans quel état présenter ce bâtiment tellement modifié, altéré ? Je décide de restituer les colombages disparus, les informations étant suffisantes pour ne pas commettre d'erreur, et de conserver la surélévation tardive, comme témoignage d'histoire sociale.
Mais nous n'avions toujours pas de permis de construire.
Ce souci administratif commençait à peser et à hypothéquer la réalisation du projet. La commune n'avait pas le droit d'aliéner le terrain au profit de notre association avant que celui-ci ne fût distrait du régime forestier. En effet, une aberration faisait que cette lande, sur laquelle ne poussait plus aucun arbre, était encore administrativement considérée comme une forêt. Il fallait donc obtenir une autorisation de défricher, que le ministère concerné ne paraissait pas empressé d' accorder, par crainte tout à fait légitime de créer un précédent dans une région où l'espace forestier était très convoité
Dans la même logique, l'Equipement ne pouvait pas délivrer de permis de construire pour des bâtiments érigés dans une forêt administrative.
On a souvent reproché au président du Conseil général, Henri Goetschy, sa manière de brusquer les évènements et les procédures. Force est de constater que deux décennies plus tard, ses successeurs manient bien plus la brutalité que la brusquerie, et pour des objectifs moins généreux. Henri Goetschy nous somma de passer aux actes et de construire la première maison, en nous assurant prendre sur lui toutes les conséquences de cette illégalité. Cela lui permit aussi de tester nos capacités. En effet, il nous accordait trois semaines pour construire la maison, de façon à pouvoir y réunir une commission du Conseil général, prouvant ainsi le mouvement en marchant et estimant avec bon sens qu'il vaut mieux juger les capacités de gens sur une maison réelle plutôt qu'un plan.

 Figure 17 : les enfants jouent dans la façade de la maison Heinis, sur le plancher de trace.

 Figure 18 : les grands enfants posent devant la maison Heinis, avant de la désassembler ; de gauche à droite Paolo Canonico, Frantz et Véronique Wurth, Béatrice Grodwohl, Thierry Schreiber, Pierre Leconte. L'arbre au second plan à droite n'est autre que ce qui deviendra l'énorme acacia de la place des charpentiers. Au fond, la masse encore énorme du terril de la mine Rodolphe.

En temps normal déjà ruche bourdonnante, le chantier entra en excitation continue, et cette première maison sur le "terrain" fut construite en moins d'un mois, en Septembre 1980. Nous travaillions également la nuit, l'éclairage étant fourni par les phares de voitures puisqu'il n'y avait pas d'électricité sur le terrain. Il n'y a avait pas non plus une goutte d'eau, courante ou pas. L'approvisionnement du chantier en eau était assurée par une énorme, et fort coûteuse, citerne. Jusqu'alors l'eau était acheminée par une citerne agricole, remplie au village à trois kilomètres, et tractée par une deux chevaux fourgonnette remplie de bénévoles à ras- bord pour faire contrepoids.


Figure 19 : après la pose du cadre des sablières basses, le remontage va bon train.

Vers la fin septembre, il se tint dans la maison de Koetzingue la réunion de cette commission du Conseil général: nous avions relevé le défi, même si certains participants avaient cru devoir se protéger d'éventuelles chutes de tuiles en s'abritant sous leur parapluie ouvert. Une première subvention de plus de 300.000 francs nous fut attribuée, nous n'avions jamais disposé d'autant d'argent !

Nous avions vraiment travaillé comme des forçats. Guy Macchi après sa rude journée de travail de maître maçon, rejoignait le chantier en fin de journée et y passait la nuit. Il faisait travailler aussi sa fiancée Marie-Thérèse. Les deux ont cessé de travailler quelques instants pendant ces trois semaines de folie, le temps de se marier. Cela nous a obligés à prendre une douche et à nous changer pour aller faire la haie d'honneur, avec des tuiles.


Figure 20 : le mariage de Marie-Thérère et Guy Macchi et leur…lune de miel à Ungersheim, sur le chantier de la maison de Koetzingue

Nous étions claqués. Nous prenions nos repas dans un restaurant de Pulversheim (à nos frais bien sur) et nous déplacions en Combi Volkswagen. Un jour, sur la route du chantier, je demande au conducteur de s'arrêter. Il faisait beau et chaud comme pendant tout ce mois de septembre. Je lance « et si on laissait tout tomber, St Tropez c'est dans cette direction ».


Figure 21 : la maison à la fin du chantier marathon de septembre 1980 , première construction édifiée sur le terrain d'Ungersheim.

Ce fut la première et la dernière fois jusqu'à ce que 26 ans plus tard,  je quittai la direction de ce qui était pour moi resté un « chantier ».
Voilà cette troisième histoire de Koetzingue. Il y en a une quatrième.

Figure 22 : la maison toute seule sur la lande

Figure 23 : quelques mois après l'échauffement du chantier de la maison de Koetzingue, nous nous sommes attaqués à un gros morceau : la maison de Hésingue.

Quatrième histoire : le plan-masse de l'Ecomusée

Bien que dotés maintenant de la première subvention du Conseil général, nous étions loin d'avoir une visibilité de l'ensemble du projet. Il fallait trouver un mode opératoire qui permette de travailler immédiatement, sans hypothéquer l'avenir. Prudemment, nous avons commencé à nous installer dans un angle du terrain, comme si nous commencions à écrire un livre –en fait nous avons écrit un livre- et j'ai créé un côté d'une rue, comme les premiers mots d'une phrase. Koetzingue a été le premier pignon à s'y aligner. Lorsque je publie ce chantier fin 1980, c'est bien la rue qui est représentée et le permis de construire déposé allait dans ce sens.

 
figure 24 : le croquis de la rue tel que nous l'imaginions fin 1980, avec la maison de Koetzingue fléchée en rouge, et le terrain à peu près au même moment


Le front de bâtiment sur rue présentait aussi l'avantage de créer une barrière visuelle nous isolant de l'énorme terril de résidus de la mine Rodolphe.
En même temps, le plancher de trace, organiquement, a créé l'empreinte en relief d'une place. Le plancher lui-même, sa périphérie de tas de poutres, la circulation libre autour de l'aire de travail, avaient créé un espace proportionné aux volumes des maisons, sans même qu'il ne soit nécessaire de le dessiner sur plan. Le plancher une fois retiré, nous avions une place magnifique.

 

Figure 25 : le plancher de trace constitue naturellement une place, de laquelle va partir une deuxième rue

J'avais la direction d'une rue, avec à une de ses extrémités une place à partir de laquelle pouvait naître une nouvelle rue. Cela m'a amené à adopter un parti d'aménagement en carré, laissant libre l'espace central. Sur ce carré périphérique, je greffais au fur et à mesure des opportunité les bâtiments, dans les zones qui leur étaient imparties , en fonction de leur origine géographique. Je n'ai jamais dessiné ce schéma, puisque je l'avais en tête…par imprégnation de ce que j'avais étudié et côtoyé à Koetzingue, village qui s'est construit de part et d'autre de quatre rues venant encadrer un vaste espace central de prés et de vergers.

 
figure 26 : les deux rues sont posées (vers 1986)
 
figure 27 : le carré se dessine (hiver 1989)
 
figure 28 : vue du village de Koetzingue (extrait de : Encyclopédie de l'Alsace, vol. 8, p. 4557,1984)

 figure 29 : vue de la partie « village » de l'Ecomusée d'Alsace en été 2006.

Nous avons ainsi fait l'économie de bien des études préalables, des «validations » à tous les étages et contourné tous les pièges d'un plan masse qui aurait été rigidement fixé à priori. Le principe de la rue appris à Gommersdorf et celui du carré central appris à Koetzingue ont largement suffi pour donner une ligne directrice à l'aménagement progressif, à la fois scientifique et organique, du site.

Marc Grodwohl
(1992- février 2007)

 
L'épilogue de ces histoires de Koetzingue et de la maison de Koetzingue à l'Ecomusée est triste. Au début la maison nous servait de cabane de chantiers, de logement des stagiaires et bénévoles, et à vrai dire nous l'avions un peu oubliée. Nous étions devenus des grandes personnes, et nous savions construire de grandes maisons. En 1990, nous avons créé notre premier spectacle, « A l'Ecole d'Alsace », avec le comédien Raymond Fechter. Nous avons ensuite créé de nombreux autres spectacles, et Raymond en a partagé la charge avec Michel Pierrat. Nos artistes (mariés tous deux) logeaient là pendant la saison en « célibataires ». La maison au cœur du musée était bien commode pour se rafraîchir entre deux représentations, changer de costume, se reposer. Elle est devenue au fil des ans une vraie maison, coquette et habitée, et les visiteurs étaient toujours surpris d'en voir entrer ou sortir des personnages d'un autre âge, vraiment crédibles dans leur costume d'instituteur, de maire du XVIIIe siècle, et même de Phylloxéra ! Mais Raymond Fechter, devenu avec le temps un ami très proche, est décédé peu après mon départ de l'Ecomusée. La maison de Koetzingue est maintenant bien vide et muette. C'est le lot des maisons de vivre sans nous. 


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