Céramiques de poêle du XVIe s. au XXIe s.décorées au pochoir

Les maisons restaurées par l'association « Maisons paysannes d'Alsace » avec des volontaires, ou qu'elle démonta dans les décennies 1970 à 1990 lorsque leur maintien sur place n'était pas possible, étaient le plus souvent vides de mobilier. Mais il était rare que l'on n'y trouvât pas de fragments de poêle en terre cuite vernissée, oubliés sous les rampants du grenier ou réutilisés dans le clapier comme écuelles à lapins.

Par chance, le poêle entier subsistait parfois. Du reste, le premier démontage de maison, intervenu à Wahlbach en 1972, avait pour finalité bien plus la récupération du poêle que celle du bâtiment qui l'enveloppait. Mais enfin, c'était un lot à prendre ou à laisser. Avec le temps, une collection très importante de céramique de poêle fut constituée. Le projet d'exposition de la collection à l'écomusée, bien avancé, a été stoppé en 2006 en même temps que bien d'autres choses. Parallèlement à nos collectes dans le sud de l'Alsace (dans lesquels le poêlier Pierre Spenlehauer joua un rôle majeur), le collectionneur et chercheur Rolf H.Schatz a rassemblé 350 objets, fragments et poêles complets.
 
Figure 1. Couverture du fascicule édité par le musée du Kleines Klingenthal.
 
Cet ensemble a été présenté au musée du Kleines Klingenthal à Bâle de juillet à septembre 2011, dans le cadre d'une exposition remarquable de clarté, sous le titre « Grenzenlose Ornamente. Kachelöfen mit Schablonendekor in Basel und seinen Nachbarregionen ». Un élégant fascicule a été édité à cette occasion, en attendant la réédition des deux ouvrages fondamentaux de Rolf H. Schatz.
Cet évènement nous donne l'opportunité d'un retour à la collection et au projet avorté alsaciens, en nous appuyant sur une documentation très incomplète ; l'essentiel de cette dernière et les objets étant, on ne sait dans quel état de conservation, à l'écomusée. Les éléments exposés et publiés par Rolf H. Schatz dans le cadre de l'exposition de Bâle autorisent aujourd'hui un repositionnement du sujet dans un ensemble plus pertinent que le seul Sundgau alsacien. Celui-ci ne représente que l'extrémité nord-ouest d'une aire couvrant une partie de l'Allemagne du Sud (la Haute Forêt- Noire, la bordure rhénane de Constance à Fribourg-en-Brisgau) et de la Suisse (cantons de Soleure, Argovie, Zurich, Neuchâtel, Fribourg, Grisons …). Précisons que pour être très répandu, le décor au pochoir n'est pas exclusif d'autres techniques –avec lesquelles il peut être combiné- et que les poêles ne sont pas tous décorés.

 
La terre vernissée décorée au pochoir : éléments techniques

 
Un poêle en terre cuite vernissée est constitué de pièces à façade plane (les carreaux) et d'éléments profilés : les angles, socles, filets, corniches ou couronnements. La face plane du carreau est celle destinée à être vue.

 
Figure 2. Façade de poêle en terre cuite vernissée à Petit-Landau (Haut-Rhin) due au potier Josua Schumacher de Vögisheim (en pays de Bade, à faible distance de l'autre côté du Rhin) et daté 1798.
 
 
A l'arrière de cette face s'accroche un corps d'ancrage dont la fonction est double. Les intervalles entre les corps d'ancrage sont remplis d'un mortier d'argile, assurant la liaison entre les carreaux. La partie creuse du corps d'ancrage est remplie d'un mortier d'argile, d'une brique ou mieux d'un galet, dont la masse assure l'inertie thermique.

Figure 3. Ecomusée, maison « Hésingue II », exposition avortée sur le chauffage (photographie 2006). Cette installation montrait l'angle de deux parois de carreaux de poêle, vu de l'intérieur. Certains corps d'ancrage, sur la paroi de face, sont encore remplis. Là où les corps d'ancrage manquent, on voit comment ils ont été rapportés, par collage à la barbotine, au carreau plan.
Figure 4. Bâle, Musée du Kleines Klingenthal, exposition de la collection Rolf H. Schatz : découpage du carreau dans une plaque
Figure 5. Bâle, Musée du Kleines Klingenthal, exposition de la collection Rolf H. Schatz : scarification à l'arrière du carreau permettant une bonne adhérence du corps d'ancrage, collé à la barbotine
Figure 6. Une autre technique, montrée à l'écomusée d'Alsace (photographie antérieure à 2006) lors d'un exercice d'archéologie expérimentale. En première étape, un corps façonné au tour est collé au carreau.
Figure 7. L'ouverture du corps d'ancrage tourné est ensuite façonnée en carré, par pinçage de quatre angles.
Figure 8. Retour à l'exposition de la collection Rolf H. Schatz au Musée du Kleines Klingenthal à Bâle. Sur la face vue, encore humide (« consistance du cuir » disent les potiers), un décor est appliqué au pochoir. La matière est une terre blanche (engobe). A droite est montré un carreau identique après cuisson. Celle-ci confère à l'argile une couleur rouge prononcée, contrastant avec le blanc du décor à l'engobe. La démonstration est faite ici dans un but pédagogique, car la production des carreaux de poêle est mono-cuisson : on cuisait en une fois la matière, le décor et la glaçure.
Figure 9. A droite, le même carreau après glaçurage et mono-cuisson. Ici, on a montré le cas le plus répandu d'une glaçure translucide au plomb, coloré en vert (oxyde de cuivre). Sous cette glaçure, fond naturel et décor à l'engobe ressortent en deux tons de vert.
Figure 10. Carreaux anciens provenant du Sundgau, celui de droite associé à la Kunscht de Folgensbourg remontée à l'écomusée. La même technique et le même décor (ci le même pochoir a été utilisé pour deux poêles différents) peuvent produire des effets chromatiques différents, suivant la position du carreau dans le four pendant cuisson et autres aléas.
Figure 11. Un exemple de large diffusion d'un genre de décor : composition d'œillets sur un poêle au Schneiderhof à Kirchhausen (Forêt-Noire)
Figure 12. Décor original et rare sur un carreau de Leymen. J'avais signalé en 1970 ce poêle au Musée Alsacien de Strasbourg, qui a pu le sauver. Il est aujourd'hui visible dans ce musée, dans un format réduit par rapport à l'original
 
Moins fréquemment que la dominante en deux tons de verts, d'autres coloris peuvent être obtenus au moyen d'un engobe. Tout en réservant l'engobe blanc pour le décor au pochoir, on peut jouer sur la couleur du fond.
Figure 13. Carreau de provenance non localisée (peut-être Orbey, hors de la zone de diffusion classique de cette technique) présentent un fond recouvert d'un engobe coloré au manganèse, d'où la couleur noir ou brun-noir. Le décor au pochoir est à l'engobe blanc. Le tout est couvert d'une glaçure au plomb incolore, ce qui confère à l'engobe blanc un aspect légèrement ocré.
Figure 14. Autre exemple de la technique décrite pour le carreau figure 13, provenant de Raedersdorf. Une banquette réalisée avec ces carreaux est adjointe au poêle de Leymen (figure 12) au Musée Alsacien de Strasbourg.
Figure 15. La couleur d'engobe de fond de ce beau carreau de Courtavon, n'eût été un aléa de cuisson, est probablement noire (photographie prise par Thierry Fischer). Fait assez rare, l'engobe du décor au pochoir est coloré en vert. Les fleurs blanches des angles sont appliquées semble-t-il au barrolet.
Figure 16. Carreau d'angle d'un poêle de Schwoben, présentant la même technique mixte que le cas précédent. Le fond est engobé en blanc (ressortant en jaune sous la glaçure trasparente). Le décor de losanges et œillets appliqués au pochoir est en vert. L'angle et la corniche sont décorés au barrolet. Un angle d'un poêle identique est reproduit dans Klein (1989) pl.199. Le même style de décor au pochoir vert sur fond jaune dans le Kaiserstuhl, cf figure 129, p. 96 in Roth-Heege 2012 (bibliographie).
Figure 17. Pareillement, ces carreaux collectés à Muespach-le-Haut voient leur fond recouvert d'engobe blanc, décor d'engobe coloré au manganèse appliqué au pochoir sous glaçure transparente.

 
En vue de leur présentation dans l'exposition avortée à l'écomusée, les carreaux avaient été montés sur une trame métallique. Cela permettait de les assembler sans recourir à des mortiers ou autres solutions lourdes qui auraient altéré les objets.
Figure 18. Panneau d'assemblage de carreaux provenant de Durlinsdorf et Moyen-Muespach, montrant des variations de couleurs du décor au pochoir sur le même fond.
Figure 19. Carreau d'angle en technique mixte (émail à l'étain et glaçure au plomb sur décor au pochoir) et carreau simple entièrement décoré au pochoir sous glaçure verte au plomb (provenance : Riespach).
 
La céramique de poêle décorée au pochoir : éléments chronologiques.
 
Dans le Sundgau, je n'ai pas trouvé de carreau dont le décor au pochoir intègre une date. Les dates sont en règle générale appliquées au barrolet ou au pinceau, ou incisées dans les frises ou corniches. Aussi, concernant les poêles les plus anciens, plusieurs fois remaniés, il est assez difficile de relier les éléments datés et les éléments décorés au pochoir, sauf lorsque leur technique et leur style sont combinés sur un même carreau. Un seul cas s'est présenté, celui d'un poêle de Hésingue dont les corniches, la frise datée 1757, et les filets, toutes pièces au décor bleu sur fond blanc, sont cohérents avec les carreaux d'angle qui associent cette technique au décor au pochoir en deux tons de vert. Un poêle similaire daté 1770 est conservé au musée d'Altkirch.
Figure 20. Fragments de poêle, homogènes, provenant de Hésingue, daté 1757 sur la corniche, date également valable pour le décor au pochoir.
Figure 21. Carreau d'angle provenant de Biederthal, décor au pochoir similaire au précédent daté 1757
 
La technique est plus ancienne. Rolf H.Schatz donne des exemples de poêles complets à Davos (daté 1664), Constance (daté 1566) et Bâle, situé au Nadelberg 4 et daté 1570. Lors du démontage d'une maison fin XVIIe siècle à Buschwiller (à une dizaine de kilomètres de Bâle) a été trouvé (hors sol) un carreau identique à ceux de Bâle 1570. Certes un même pochoir peut servir longtemps, et des maisons à la campagne peuvent réutiliser des poêles démontés en ville. Réciproquement, les poêles d'une maison rurale peuvent au moins en partie réemployer les éléments encore utilisables du poêle de la maison précédente. Au final, le carreau de Buschwiller peut aussi bien être in situ que transporté. En soi, il n'y a rien de choquant de trouver à la campagne et en ville les mêmes carreaux de poêles, du moins à cette période où la construction rurale est, nous l'avons montré ailleurs, irriguée par des références théoriques et stylistiques communes avec l'architecture urbaine. La technique du décor appliqué au pochoir concerne peu la poterie culinaire; ses formes ne s'y prêtent pas, et le décor sommaire au barrolet est plus rapide. L'un des rares exemples de poterie culinaire(?) décorée au pochoir est daté 1568 et décoré d'une perruche (Klein 1989 pl.51), contemporain des plus anciens poêles datés.

 
Figure 22. A gauche carreau de Buschwiller, à droite carreaux bâlois datés 1570 (photographie tirée du catalogue de l'exposition au Kleines Klingenthal)
 
Concernant la période d'abandon de la technique, l'atelier Wanner qui la privilégiait cesse son activité en 1874, néanmoins elle a pu être poursuivie ailleurs. Selon Benoît Bruant, un atelier d'Altkirch aurait probablement travaillé dans la même veine entre environ 1850 et 1900, la production des carreaux eux-mêmes étant mécanisée (contrairement à celle de Wanner qui est entièrement manuelle). En Suisse, la production se poursuit au XXe s. L'exposition au Kleines Klingenthal montrant un catalogue daté 1924 de la firme Kohler à Mett-Biel proposant différents modèles de « Kachel schabloniert » et une copieuse documentation et des pochoirs de la poterie Gisler à Dällikon (Canton de Zürich) qui a produit de tels carreaux jusqu'aux, sauf erreur, années 1970.
Grosso modo, cette technique de décor est employée, suivant la région, durant quatre à cinq siècles sans interruption.
 
L'atelier Wanner à Linsdorf
 
A partir des dernières années du XIX e siècle, la production est mieux connue. Jean-Paul Minne a exploité les livres de compte de la famille Wanner, établie à Linsdorf. Les Wanner sont les poêliers sundgauviens les plus connus et en tout cas les seuls à signer régulièrement leurs poêles.
La première mention est celle de Joseph Wanner (né en 1743 de Jean et d'Ursule Spenlihauer) en 1766. Cette date coïncide avec celle de la frise figure 23.

 
Figure 23. Frise signée « Joseph Wanner Haffner » pour « Iocob Meister 1766 », provenant d'une Kunscht composite de Lutter. Le décor bleu sur fond blanc est une transposition de la faïence à la terre cuite vernissée. Le fond est couvert d'engobe blanc, le décor appliqué au pinceau, le tout étant cuit une fois avec la glaçure incolore. La technique de vernissage est la même que celle des carreaux décorés au pochoir.
 
 
Le fils de Joseph Wanner, François-Joseph, naît en 1785. La frise ci-dessous (figure 12) témoigne qu'alors âgé de 22 ans, il assure la continuité de l'atelier en utilisant les mêmes décors rococo que son père, 40 ans auparavant.
Figure 24. Frise signée « Franz Joseph Wanner Linsdorf 1807 » pour « Joseph Wetzel in Husgauen 1807 » sur une Kunscht à Wahlbach. Cette frise a été déplacée de Hausgauen à Wahlbach, et à ce moment probablement complétée avec des carreaux neufs : un rappel à la prudence en matière de datation, une mention sur un carreau ne date pas la totalité du poêle.
Figure 25. Frise signée « François Joseph Wanner Potier à Linsdorf 1845 » pour « Jean George Schnebelen Maire à Zesinge », détail d'un poêle photographié vers 1918 à Koetzingue par le Musée Alsacien de Strasbourg.
 
 
Fils du précédent, François-Joseph Wanner II né en 1823 poursuit la production jusqu'à son décès en 1874.
Figure 26. Poêle de François-Joseph Wanner II, provenant de Wahlbach, signé et daté 1872.

 
La production de la dynastie Wanner est assez bien connue grâce à Jean-Paul Minne qui a pu consulter les livres de comptes de l'atelier, courant de 1798 à 1874. La diffusion de la production s'effectue dans un quadrilatère de 35 km de côté. La base en est la frontière suisse, dont Linsdorf, siège de l'atelier, est très proche. A l'est, la limite est le Rhin, à l'ouest la vallée de la Largue, au nord la limite aborde ou inclut Mulhouse. En dépit de la proximité de la Suisse, les Wanner n'y livrent que trois poêles en 77 ans.
D'après les comptes, 1 100 poêles ont été produits, chaque poêle représentant une moyenne de 80 éléments. Les décors « au patron » (« patroniert ») constituent la majorité des livraisons. Sur les 1 100 poêles, seuls 76 comportaient selon les comptes une ou des frises à motifs bleus sur fond blanc. Ce chiffre paraît faible eu égard à la fréquence (ressentie) des frises conservées, néanmoins ces dernières sont loin d'être correctement répertoriées.
Concernant les motifs au pochoir en deux tons de vert, les guirlandes de feuillages et fleurs bordant les carreaux en festons, autour d'un motif floral central sont majoritaires (cf. les exemples de 1845 et 1872 ci-dessus). A partir de 1840 apparaissent des décors à pois, pour une durée de 25 ans, mais qui ne font pas fureur : seul 26 poêles de ce modèle sont vendus pendant la période.

 
Figure 27
 
 
Enfin, à partir de 1840 les comptes mentionnent 35 poêles « meer grün », vert marin. Cette appellation désigne des carreaux couverts d'un émail opaque à l'étain, de couleur bleu turquoise. Les poêles peuvent être unis, ou mixtes. Dans ce cas, des éléments tels que frises, corniches et socles peuvent être émaillés en bleu turquoise et les carreaux décorés au pochoir sous glaçure au plomb. Dans ce cas, le même carreau d'angle peut être couvert, moitié-moitié, des deux types de vernis, translucide et opaque, comme le montre la figure 19.
Figure 28. Reconstruit à l'écomusée, un poêle « meer grün » bleu turquoise, fait de carreaux de deuxième choix. On remarquera que l'un des carreaux d'angle comportait une plage décorée au pinceau en bleu sur fond blanc. Un personnage conduisant un dromadaire y est figuré. Les deux compositions de couvertes se sont mélangées, témoignant d'une cuisson sinistrée.
Figure 29. Trois éléments d'un même poêle de Bouxwiller, en « fausse faïence » (voir figure 23), dont un carreau d'angle à technique mixte, comportant une plage à couverte à l'étain « meer grün ».
 
 
L'étude stylistique des décors de l'atelier Wanner reste à faire ; à ce jour, nous ne disposons pas d'un corpus de produits de l'atelier digne de ce nom.
 
 
Autres ateliers alsaciens
 
 
Benoît Bruant (cf biblio) mentionne des unités de production, pour la période 1830-1870 à Hirsingue, Linsdorf (deux ateliers en sus de celui des Wanner), Biederthal, Rantzwiller, La Chapelle, Bréchaumont. Selon Minne (cf biblio) , l'atelier de Nicolas Blondé, puis son fils Jean-Baptiste(1830-1903) à Bréchaumont avait une production à décors en deux tons de vert, comme Wanner et d'autres, et plus tardivement en brun sur fond crème (ce qui nous renvoie à des carreaux décorés au pochoir et au barrolet, trouvés à Gommersdorf et Diefmatten).

 
Aspects stylistiques

 
Toute prétention d'analyse stylistique et a fortiori de datation est exclue ici, faute de pouvoir revenir à la source qu'est l'objet. Différents critères sont à prendre en compte, à commencer par l'architecture générale du poêle (par exemple terminant en pointe ou demi-cylindre, ou en parallélépipède à angle droits, ou à pans coupés, ou amortis par une colonne ou des colonnettes, ou arrondis), les profils des socles et corniches. Le mode de fabrication du carreau (spécialement la facture et la dimension des corps d'ancrage) est essentiel. Le décor s'apprécie par rapport à ces éléments qui font rapprocher l'objet d'un style, d'une période, et d'un profil technologique (par exemple carreau composite résultant de l'assemblage d'une plaque et d'un corps d'ancrage confectionnés séparément, ou réalisation de tout le carreau en une seule opération par pressage mécanique).
Néanmoins, quelques tendances décoratives peuvent être dégagées. L'exemple le plus ancien (1570, figure 22) est du genre « en tapisserie », un motif végétal rayonnant se répétant en quinconce dans un entrelacement de courbes pincées par des ligatures, composition que l'on trouve aussi de manière très répandue sur les poêles à décor en relief, avec de nombreux exemples pour la période 1660-1690 environ. Décors au pochoir et décors en relief sont de la même veine ; il n'est pas certain qu'ils soient subordonnés l'un à l'autre, même s'il serait tenant de voir dans le décor à l'engobe et au pochoir une adaptation plus simple à réaliser que les décors en relief, plus exigeants en qualité et finesse de terre.
Le genre «tapisserie » est néanmoins utilisé pour les pochoirs au XVIIIe s. et au moins au tout début du XIXe s.: on peut invoquer la « tradition » mais la prudence est de mise lorsqu'on se réfère à cette notion ambiguë. Plus sûrement, il n'y a peut être pas une continuité d'inspiration, mais plutôt une convergence d'effets. Les textiles du Directoire, du Premier Empire, et au-delà dans la première moitié du XIXe s. affectionnent les semis de fleurs, les trames en losanges, les petits points, autant d'éléments qui structurent les carreaux et ne sont pas exclusifs de motifs préexistants dans la gamme ornementale. Des thèmes introduits par la Renaissance, ainsi les vasques fleuries, sont actualisés au XVIIIe s. et restent à la mode au siècle suivant. Les oiseaux opposés, les œillets, les tulipes, les grenades évoquent des emprunts à l'art ottoman (et persan) via l'Europe centrale aux XVI e et début XVIIe siècle, qui s'incorporent ensuite durablement au répertoire des figures d'un bel effet, relativement faciles à obtenir au pochoir.
Enfin, le motif de guirlandes de fleurs disposées en festons sur le pourtour du carreau (figures 25 et 26) s'installe à la fin du XVIIIe s. pour durer jusqu'à la fin de la production des Wanner en 1874, au-delà pour d'autres ateliers.
Figure 30: Assemblage d'un poêle au décor d'esprit « tapisserie », avec décor de grenades, représentatif de la difficulté de datation. Si le motif de la grenade et l'assemblage des carreaux en tapisserie évoque la fin du XVIIe s., le profil des angles et de la corniche indiquent un XVIIIe s. très avancé voire final (éléments provenant de Courtavon).
Figure 31 . Provenant de Hundsbach, carreau de frise aux deux perruches opposées (voir aussi figure 15)
Figure 32. Fleurettes disposées dans une trame de losanges, de même inspiration que des impressions textiles en bleu de réserve, début XIXe s. (éléments provenant d'Attenschwiller).
Figure 33. Exemple d'impressions en bleu sur toile de lin, motifs Directoire et Empire, Alsace du nord début XIXe s. A droite, carreaux sundgauviens de même inspiration.

 
Conclusion

 
Le décor des carreaux de poêle à l'engobe appliqué au pochoir surgit au milieu du XVIe siècle, au nord du Jura et des Alpes. Cette même région, dont Constance paraît être un centre, est l'aire d'invention et de diffusion d'un nouvel appareil de combustion, la Kunscht, qui assure depuis un même foyer la cuisson des aliments et le chauffage d'une pièce. Jusqu'au XIXe voire début XXe siècle, l'aire de diffusion de la Kunscht d'une part, des décors à l'engobe d'autre part, semble coïncider. Cela donne à penser que l'invention, répondant à une crise énergétique majeure, a contribué peut-être à une plus large diffusion des appareils en terre cuite vernissée dans des segments de la société qui jusqu'alors n'y avaient pas accès ; cela peut-être davantage en raison de la pénurie de combustible que celle de la cherté des poêles. En tous cas il n'est pas impossible que la production des potiers notamment ruraux se soit étendue à la production de poêles au milieu du XVIe siècle, et que plus généralement on recherche des possibilités de rationnaliser la décoration de ces derniers. On peut en effet admettre qu'un décor à l'engobe au pochoir est plus facile à réaliser qu'une empreinte de décors en relief, exigeante sur la qualité de la terre, l'état du moule etc. Le pochoir permet aussi de populariser la polychromie des poêles, en jouant sur les possibilités de contrastes entre les carreaux et les corniches, angles et socles, ainsi que sur les variations chromatiques autorisées par la facile coloration des engobes de motifs ou de fond.
Enfin, cette technique de décor, et la terre vernissée en général, sont économes de moyens. Il n'est pas requis de qualités exceptionnelles pour la terre, qui est la même que celle utilisée pour d'autres produits céramiques courants, de la poterie domestique à la terre cuite du bâtiment. Une seule cuisson suffit pour la matière et le décor, à une température de 960°.
Quels qu'en soient ses facteurs, l'association d'une technique de chauffage (la Kunscht), d'une forme (les banquettes) et d'une technique de décors dans une aire délimitée est remarquable ; ces trois niveaux étant a priori absolument indépendants les uns des autres. Les facteurs strictement physiques (climat, relief), culturels (ce sont des régions de langue alémaniques) n'expliquent rien : ni pourquoi cette forme est cantonnée dans une aire somme toute limitée alors qu'elle aurait pu être efficace bien au-delà, ni pourquoi elle dure aussi longtemps, technique de décor y compris, au point de se faire un marqueur identitaire de la maison. Ou au moins, un élément constitutif de la tradition, c'est-à-dire de la répétition des actes de fidélité aux ancêtres.
Le décor lui-même peut refléter cette fidélité, lorsque des motifs s'avèrent à peu près constants sur des périodes de 60 à 80 ans comme le montrent quelques exemples cités plus haut. La poursuite de fabrication de certains décors se comprend aussi par la nécessité de réparation régulière des poêles et de remplacement des carreaux dégradés par des pièces similaires. Parallèlement et toutes périodes confondues, on reconnaît aussi des décors tributaires de la mode et d'ailleurs d'inspiration généralement textile. La parenté entre les décors du XIX e s. et les ouvrages de dames, broderies et crochet, est peut-être à observer de plus près, corpus de décors de carreaux, de travaux domestiques et de modèles en mains. Une « féminisation » du poêle via un certain type de décors n'est pas à exclure.
Les travaux de Rolf H. Schatz nous ont fait revenir sur ce sujet, et comme toujours nous devons le réinterroger depuis un nouveau point de vue, qui n'est pas celui de nos premières recherches, à commencer par l'obligation faite de sortir du cadre strictement alsacien. Mais même à l'intérieur de celui-ci, l'absence de corpus, la déshérence de la collection de référence, sont des obstacles à une recherche scientifique sérieuse. En rassemblant et publiant ces quelques restes, je poursuis néanmoins l'espoir que ces carreaux de terre patiemment collectés se fassent à nouveau matériaux de recherche et objets de ravissement.

 

Le poêle de Biederthal, ou brève histoire de la résurrection d'une production locale

 
Si nous pouvions visiter aujourd'hui la maison de Hésingue à l'écomusée, à travers les vestiges de l'exposition que l'on voulait y dédier aux poêles en terre cuite, nous arriverions à l'étage. Nous y verrions un très beau poêle à façade hémicylindrique, dont l'histoire peut être contée en quelques photographies.
La sauvegarde du poêle a été effectuée in extrémis en 1974 à Biederthal, dans le Jura alsacien. Nous étions alors affairés aux chantiers bénévoles de restauration de l'ancien tribunal de 1542, à Lutter. Des jeunes de tous horizons participaient à ces chantiers, sous la responsabilité et grâce à l'investissement de Jacques Steinmann et Martin Schilling. Biederthal est voisin de Lutter, et les organisateurs et les jeunes des chantiers pouvaient compter sur le soutien de Solange et Michel Fernex, dont le rôle fut essentiel dans la création de l'association « Maisons paysannes d'Alsace ». Lorsque ce poêle apparut menacé de destruction, il fut facile de s'extraire quelques heures du chantier de Lutter pour se consacrer à son relevé, son démontage soigné (figures 34 et 35), et sa mise en caisses en vue de sa reconstruction ultérieure on ne savait trop où (on était encore très loin de la création de l'écomusée).
A Biederthal, il y avait aussi Pierre Spenlehauer, un enfant du village. Vers ces années là, il s'établit en tant qu'artisan spécialisé dans la restauration de vieux fours à pain et poêles, et la construction de poêles neufs. Mais ni la technologie des poêles neufs à foyers en fonte, ni l'esthétique des carreaux industriels ne lui convenait. Une fabrication locale sur mesure fut relancée, d'abord en collaboration avec M. Brémon à Dannemarie en 1978, puis avec Vincent Pirard à Soufflenheim. Cet homme de talent fut un acteur remarqué du renouveau de la poterie de Soufflenheim dans les années 1970. Puis Pierre Spenlehauer s'associa au céramiste Dominique Spiess et ils lancèrent leur propre fabrication dans leur atelier à Oltingue.
 
Pendant ce temps, le poêle de Biederthal était toujours en caisses. Il n'en sortit qu'en 1983 pour être remonté une première fois à l'écomusée, dans une maison qu'on l'on prévoyait d'ouvrir au public l'année suivante. Dans les faits, les plans changèrent et cette maison fut affectée à d'autres fonctions. Lorsque je revois les photographies de cette première reconstruction (figure 36), je m'aperçois –aujourd'hui seulement- que le poêle avait gagné, par rapport à l'état au moment du démontage, deux rangées supplémentaires de carreaux. De la multiplication des carreaux de poêle dans l'obscurité des caisses…
 
Le poêle n'étant pas visible du public, il fut à nouveau démonté et mis en caisses dans l'attente de la création d'un lieu d'exposition adéquat. Lorsque la maison de Hésingue se libéra, on put commencer à y reconstruire des poêles, entre autres la Kunscht de Volgensbourg que je décris ailleurs et cette pièce exceptionnelle qu'est le poêle de Biederthal (figure 37). C'était autour de 2003 ou 2004. Par la suite, l'exposition resta inachevée et personne ne vit, ni ne verra sans doute cet avant longtemps. On peut seulement espérer qu'il n'a pas été dégradé.
 
Un mot sur la datation du poêle. De mémoire (je n'ai pas accès à la documentation), un carreau du revêtement du sommet du poêle (donc non visible) portait l'inscription « Haaby 179. », date qui pourrait correspondre à la reconstruction d'un poêle de deuxième main.
 
L'histoire ne s'arrête cependant pas là. Lorsque nous reconstruisîmes la maison de Hégenheim en 1990, aménagée en restaurant (encore un !), il nous fallait un poêle fonctionnel. Il n'était pas question de risquer d'endommager un poêle ancien. Aussi, Spenlehauer-Spiess réalisèrent-ils une copie du poêle de Biederthal (figure 38), qui fut fonctionnel des années durant pour le plus grand plaisir des visiteurs.
 
Bien plus tard, Pierre Spenlehauer prit sa retraite. Christian Fuchs, qui fut l'un des pionniers de l'écomusée, assura avec enthousiasme et compétence sa succession, toujours en association avec Dominique Spiess. Les deux associés sont aujourd'hui à la tête d'une maison artisanale réputée, toujours basée à Oltingue dans le Jura Alsacien. Le décor du poêle de Biederthal demeure l'un des best-sellers de l'atelier, et une sorte de continuité est ainsi assurée entre le vieux poêle sauvé de la démolition voici quatre décennies et ses résurgences dans les maisons d'aujourd'hui. Mais aussi, ces carrés de terre portent une belle histoire de passage de flambeau de passionnés en passionnés, à travers le temps et les modes.
 
Marc Grodwohl
Octobre 2011
 
 
Figure 34. Poêle de Biederthal in situ, avant démontage
 
Figure 35. Poêle de Biederthal in situ, après démontage de la banquette de la Kunscht
 
Figure 36. Première reconstruction du poêle de Biederthal à l'écomusée.
Figure 37. Deuxième reconstruction du poêle de Biederthal à l'écomusée. A cette occasion, on a relevé sur un carreau de la surface supérieure la date 1797. Selon les informations obtenues à Biederthal, le poêle aurait été démonté à Bâle et remonté à Biederthal par Zacharias Haby (décédé en 1910), pèrz du tailleur Adolphe Haby.
 
Figure 38. Copie du poêle de Biederthal à l'écomusée.
 
Figure 39. Christian Fuchs à l'oeuvre sur une de ses réalisations (2007)
 

Quelques références bibliographiques

 
BRUANT Benoît. Les artisans acteurs conscients de l' « art populaire ». Exemple de quelques poêliers sundgauviens du XIX e siècle. In Annuaire de la société d'Histoire du Sundgau. Altkirch.1997.
FRANZ Rosemarie. Der Kachelofen. Entstehung und kunstgescichtliche Entwiklung vom Mittelalter bis zum Ausgang der Klassizmus. Ed. Akademische Drück- u.Verlagsanstalt. Graz.1981
GRODWOHL Marc. STEINMANN Jacques. Poêles et poêliers sundgoviens. Publications de l'association « Maisons paysannes d'Alsace » n°7. Mulhouse. 1975
KLEIN Georges. Poteries populaires en Alsace. Editions du Batsberg. Rosheim.1989.
LESNY Katja. Grenzenlose Ornamente. Kachelöfen mit Schablonendekor in Basel und seinen Nachbarregionen. Museum Kleines Klingenthal und Kantonale Denkmalpflege Basel Stadt.2011
MINNE Jean-Paul. Poêle. Notice dans Encyclopédie de l'Alsace. Vol.10. p 6054 à 6076. Ed. Publitotal. Strasbourg. 1985
(Wanner de Linsdorf p.6066 -6068. Etude fondamentale car elle s'appuie sur les livres de comptes des Wanner de 1798 à 1874 (fin de la production).
RICHARD Anne. SCHWIEN Jean-Jacques (dir). Archéologie du poêle en céramique du haut Moyen Âge à l'époque moderne. Technologie, décors, aspecs culturels. Actes de la table ronde de Montbéliard. 23-24 mars 1995. In Revue Archéologique de l'Est. 15e supplément. Dijon. 2000
ROTH HEEGE Eva. Ofenkeramik und Kachelofen. Typologie,Terminologie und Rekonstruktion. Ed. Schweizer Beiträge zur Kulturgeschichte und Archäologie des Mittelalters. Band 39. Schweizerischer Burgenverein. 2012
SCHATZ Rolf H. Südbadische Ofenkeramik mit Schablonendekor. Chez l'auteur. Lörrach.1999
SCHATZ Rolf H. Südbadische Ofenkeramik des 16. bis 20 Jahrhunderts mit Berücksichtigung der Nordschweiz und des Oberelsass. Chez l'auteur. Lörrach 2011 (réédition très enrichie du précédent)

On consultera avec plaisir le très beau et passionnant site Furnologia.de. Das Online-Magazin zur historischen Ofenkeramik. Merci à Thierry Fischer de me l'avoir signalé.
 
 
Notes
 
 
Note sur les illustrations : les échelles des dessins ne sont pas indiquées ici, le format habituel des carreaux est +- 20 cm de côté.
 

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