Histoires de forges 1. Montaillou, village occitan

Il y a des moments où subitement le hasard fait converger des découvertes sur un même thème, où l’on a envie juste pour le plaisir d’enchaîner les uns aux autres des morceaux d’histoire. Celle de Jean-Luc, le défunt forgeron de l’écomusée (lien avec l’article), appelait une suite. En voici un premier chaînon. 

En 1975, Emmanuel Le Roy Ladurie  publiait un livre-culte : Montaillou, village occitan de 1294 à 1324. Faut-il présenter cet ouvrage révolutionnaire en son temps ? Il nous plongea tous, habitants du XXe s. pas encore finissant, dans l’intimité d’un village de la montagne ariégeoise connu « grâce » et hélas par les enquêtes de l’évêque Jacques Fournier qui y traqua avec une minutie obsessionnelle les dernières empreintes de l’hérésie cathare. Les procès-verbaux des interrogatoires, exploités par un grand historien, fourmillent de détails évoquant avec réalisme les lieux, les modes de vie et les visions du monde de ce malheureux village.

L’ouvrage d’Emmanuel Le Roy Ladurie paraissait à point nommé, dans une période fastueuse pour les études rurales et un renouveau de ses problématiques. Rappelons que ce livre suivait de peu l’ouverture de la galerie d’études de feu le Musée national des arts et traditions populaires, musée où se tenait le séminaire d’archéologie médiévale de Jean-Marie-Pesez : lieu d’innovation où l’on réduisit le fossé entre archéologie médiévale et moderne, entre histoire et ethnographie (pour faire vite et simple). Nous l'avons fréquenté en son temps.

Montaillou, village occitan, était aussi dans l’air du temps : le retour à la terre et le revivalisme des années 1960 et 1970 avait évidemment suscité une soif d’apprendre quelles sociétés avaient habité et façonné les lieux déserts, villages perdus et paysages agraires en friches, où l’utopie semblait possible.

Aussi, comme d’autres, je cohabite depuis quatre décennies avec les habitants de Montaillou du XIVe siècle. Ce sont mes voisins, habitants de mes livres de chevets, peut-être plus proches que nombre de vivants que nous côtoyons sans les connaître. Et lorsque se présente une conversation entre historiens, nous « séchons » parfois sur un aspect de la vie matérielle, des croyances ou des rythmes des sociétés paysannes anciennes. A ce moment, il y a toujours quelqu’un pour poser la question « à ce propos, ça se passait comment à Montaillou ? ».

Cependant je ne connaissais pas, physiquement, le théâtre du drame qui s’était joué là voici 700 ans, et qu’il faut se remémorer en notre temps d’horribles fanatismes. Aller voir ce qui restait du cadre de vie, du milieu des persécutés du XIV e siècle était un risque à prendre : la déception pouvait être au rendez-vous, peut-être parce que l’œuvre de l’historien a écrasé le site, peut-être parce que celui-ci comme les autres s’est banalisé.

Et puis un jour, la rencontre se fait.  On aura franchi depuis l’Espagne la frontière des Pyrénnées catalanes, sur l’axe  des transhumances des bergers de Montaillou, dans une campagne superbe et déserte ce jour de pluie de juillet 2014. On s’arrête au col qui découvre un large panorama de prés émeraude. Montaillou s’accroche à son piton, au centre de la scène, à quelque 1300 m d’altitude.

C’est plus grandiose qu’on pouvait l’imaginer.






 

Il n’y a pas grand monde dans le village : 29 habitants dont la moitié sont âgés de plus de 60 ans, selon L’INSEE.   Il y en avait entre 200 et 300 au début du XIVe siècle. La plupart des quelque 70 maisons actuelles sont des résidences secondaires.

Le propriétaire de l’une d’elles, époux d’une dame originaire du village, rectifie le nombre d’habitants : ils sont  19 aujourd’hui. Nous sommes heureux de pouvoir échanger quelques mots avec lui, il n’était pas pensable de quitter Montaillou sans avoir fait connaissance avec un de ses habitants bien vivant. Il nous parle du village et du cheminement clairsemé de ces jeunes pèlerins, venus du Japon ou de n’importe quelles antipodes, gravissant la montée du château, après un arrêt devant la stèle très simple dédiée à Le Roy Ladurie. Notre hôte nous conduit de l’autre côté de la rue, un raidillon  bordé de façades aveugles à un seul étage. On peut toucher le toit de lauzes, en soulever une comme le faisait le mouchard de l’Inquisition Arnaud Sicre épiant les fréquentations de ses voisins: « j’allai au coin de la maison, lequel était près de la porte d’entrée. Et je soulevai avec ma tête un pan du toit de cette maison. Je pris bien soin cependant de ne pas endommager la couverture du toit. Je vis alors (dans la cuisine) deux hommes assis sur un banc. Ils faisaient face au feu, et ils me tournaient le dos. Ils avaient des capuchons sur la tête et je ne pus les voir de face » (Montaillou p. 368).

La façade opposée à celle du raidillon donne sur la cour en contrebas. Elle comporte trois niveaux, dont un rez-de-chaussée de plain-pied.  Notre hôte ouvre l’une des deux portes et nous dévoile la forge de Montaillou. Il l’entretient, la maintient en état de marche, la fait fonctionner de temps à autres. Nous ne voulons pas abuser de sa gentillesse et repartons. Certes ce n’est pas la forge du Montaillou du XIVe siècle, où le régisseur de la châtelaine Béatrice de Planissoles portait le soc et l’araire pour les faire aiguiser (Montaillou p. 232). Car le village s’est un peu déplacé depuis le XIV e s., glissant vers le bas. La forge médiévale aurait été retrouvée quant à elle, lors de fouilles en 1999 non loin du château contre lequel s’adossait primitivement le village.



Mais tout de même, pouvoir regarder la forge de Montaillou sous la conduite d’un Montaillounais…merci à lui dont nous n’avons pas même pu noter le nom !


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