Vivre et travailler le vignoble à Gueberschwihr 1945-2017

GRODWOHL Marc (dir.), Michel BUR, Marie-Odile LICHTLE, François MAURER, Jean-Claude SCHERB, Christophe WECK. Mémoires du Kuckuckstei, n°  12, 2017. 136 p. 257 fig.

Après les monographies consacrées au village disparu de Langenberg (2014), aux carrières (2016) ce numéro est le premier d’une série qui sera consacrée au vignoble de Gueberschwihr, par séquences chronologiques. Couvrant la période 1945-2017, cette publication repose comme essentiellement sur les récits, témoignages et documents collectés auprès de 28 familles de vignerons, qui retracent les conditions économiques, sociales et culturelles dont est issu le village contemporain. Il y a un demi-siècle, Gueberschwihr comptait 235 propriétaires de vignes, contre 56 aujourd’hui. Il n’était de famille qui n’eût un lopin. Dans quasiment toute maison était un vigneron. Certains peu nombreux maîtrisaient leur production, depuis le travail de la vigne jusqu’à la commercialisation du vin en bouteilles. D’autres produisaient des vins vendus en vrac aux négociants qui dominaient le marché et longtemps faisaient les prix, avant la création de la coopérative. Celle-ci émancipa les vignerons, qui soulagés du travail de la vinification et des investissements qu’elle impliquait, purent se consacrer pleinement à la production de raisins à côté  d’une seconde activité, dans les mines de potasse ou ailleurs : complément de revenu nécessaire car la vigne rapportait peu.  Et à cette époque, le vigneron était aussi poly-cultivateur, à la tête d’une petite exploitation agricole et d’un cheptel de vaches et chevaux.

Autour de 1970, le village s’engageait dans la voie de la spécialisation viticole et renouait avec la production de qualité qui fit sa prospérité naguère, en témoignent les remarquables maisons Renaissance. Le changement fut rapide et considérable. Sous l’impulsion du maire d’alors, Gérard Hertzog, une Fête de l’Amitié vit le jour. Elle connut une fréquentation et une notoriété exceptionnelles vingt-cinq ans durant. Au temps de cette fête, des nécessités de réflexion, de débat et de solidarité qu’elle entraînait, et enfin de son apport économique, le village s’éloigna de son état ancien et façonna son visage d’aujourd’hui.

L’ouvrage s’ouvre par une vue d’ensemble des paysages viticoles de Gueberschwihr au XXe siècle. Celui début du siècle et celui d’aujourd’hui ne se superposent pas exactement : des terres à vignes ont été abandonnées, d’autres ont été conquises à la faveur de l’abandon de la polyculture, qui rendit disponibles des parcelles auparavant affectées aux cultures vivrières. Après ce panorama physique brossé à grands traits, l’ouvrage décrit l’évolution des exploitations sur des bases statistiques puis donne la pyramide des âges et des périodes d’activité des vigneronnes et vignerons interrogés, ce qui permet d’évaluer la « représentativité » de leurs parcours.  On évite ainsi une partie des écueils habituels des collectes de souvenirs, qui agglomèrent souvent  les informations dans un grand tout qualifié d’«avant »,  de manière indifférenciée alors qu’elles sont issues d’acteurs directs, de témoins de seconde main, d’actifs ou de retraités etc. et concernent des périodes différentes . Or le regard sur l’histoire change évidemment suivant le point de vue du narrateur, et son degré implication dans les changements. Aussi, l’enjeu de la recherche et de sa restitution est dans la recherche d’un équilibre entre mémoire et histoire. La mémoire, par nature instable, subjective et chargée d’éléments émotionnels, est une reconstruction permanente à mesure que les vies s’éteignent. L’histoire, à distance des émotions, s’écrit sur des bases documentaires objectives et toujours plus fines à mesure que s’affinent les outils de leur analyse. Croiser histoire et mémoire sans faire passer l’une pour l’autre équilibre les récits sans les vider de leur irremplaçable substance humaine.

Aussi, le chapitre « parcours de vignerons » fait la part belle aux destinées individuelles. Il relate les choix qui se sont présentés aux acteurs du vignoble, les modalités de leur engagement dans de nouvelles étapes économiques et techniques, tout en faisant resurgir des conditions de vie quasiment impensables aujourd’hui, alors qu’elles sont si proches dans le temps. Un développement important est consacré à la transmission des exploitations, puis à cette mosaïque de microcosmes que sont les maisons avec quelques études de cas montrant comment l’exploitation moderne parvient à se mouvoir dans le cadre rigide (et protégé réglementairement) de bâtiments vieux de quatre ou cinq siècles. Le chapitre consacré aux paysages relate les relations affectives avec une terre, des parcelles, qui sont tout autre chose qu’un seul espace productif : elles ont leur généalogie propre s’enchevêtrant avec celle des familles. L’enquête se poursuit par la définition de ce qui fait patrimoine, aux yeux des habitants, ce qui conduit à la Fête de l’Amitié, charnière et rite de passage d’un village à l’autre durant les décennies 1970 et 1980.

Travail collectif, l’ouvrage agglomère des témoignages recueillis par des habitants, membres de l’association,  auprès de leurs voisins et souvent parents, et le regard plus distancié de l’ethnographe qui approfondit ici ses travaux antérieurs sur le même sujet dans le vignoble alsacien.

On peut se procurer l’ouvrage au prix de 18 euros (si envoi postal 24 euros) , auprès de Jean-Claude Scherb 06 32 62 96 88, ou par courriel:  Memoires.kks@gmail.com

 

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