Un maître d’œuvre anonyme de la Renaissance : avis de recherche

Dans le cadre de la recherche sur l’habitat à Lutter (Jura Alsacien), nous lançons une chasse aux marques lapidaires. La maison n° 54 rue de Kiffis à Lutter porte, sur la clef de voûte de l’entrée du rez-de-chaussée, la date 1621, accompagnée d’une marque lapidaire. Le décor associé comporte une rose et une pointe de diamant.

Figure 1. Lutter, 54 rue de Kiffis

Figure 2. Lutter, 54 rue de Kiffis

Figure 3. Lutter, 54 rue de Kiffis. Marque lapidaire du maître d'oeuvre

Dans le Tribunal de 1542 se trouve un linteau de porte présentant la même graphie et la même date, qu’on ne prend pas trop de risques à imputer au même sculpteur et/ou maître d'oeuvre.

Figure 4. Lutter. "Tribunal". Linteau de porte intérieure.

Cette marque lapidaire, associée aux mêmes éléments décoratifs constituant le style propre à un maître d’œuvre donné, me paraissait figurer à l'identique sur d’autres constructions ou ouvrages de la région. C'était faire un peu vite. Monsieur Claude Oberlin a bien voulu me faire observer que la marque de Lutter comporte une équerre à 90°, tandis que les deux suivantes ont une équerre à 60°.

La plus anciennne figure sur la cuve baptismale de l’église de Knoeringue, datée 1609. Elle prend place dans un édifice remanié en deux phases. La nef, sur le portail d’entrée à l’ouest et sur l’appui d’une fenêtre au nord porte la date 1608. Le chœur est daté de 1620. Les deux phases sont marquées par le même caractère stylistique, à savoir qu’ils combinent sans les mêler des éléments gothiques (les fenêtres du chœur et de la nef, la porte de la sacristie) et Renaissance (les portes ouest et nord). Seule le linteau de la porte de la sacristie associe des éléments empruntés aux deux styles.



Figure 5. Knoeringue, cuve baptismale

Figure 6. Knoeringue, cuve baptismale et marque lapidaire

Figure 7. Eglise de Knoeringue, pignon ouest (au passage noter la fente de tir pour couleuvrine au dernier étage du pignon).

Figure 8. Eglise de Knoeringue. Porte ouest datée 1608. Noter sa parenté avec celle de 1621 à Lutter, supra.

Figure 9. Eglise de Knoeringue. Porte nord, et appui de fenêtre daté 1608

Figure 10. Eglise de Knoeringue, choeur.

Figure 11. Eglise de Knoeringue. Chaînage d'angle du choeur daté 1620

Figure 12. Eglise de Knoeringue. porte de la sacristie.

L’objet signé suivant en date est la cuve baptismale de Zaessingue, datée de 1614.

Figure 13. Eglise de Zaessingue, cuve baptismale datée 1614 et signée. Photographie Elisabeth Schulthess (merci!)

Figure 14. Eglise de Zaessingue, cuve baptismale. Détail. Photographie Elisabeth Schulhess (merci !)

Figure 14. Eglise de Zaessingue. cuve baptismale. Détail. Marque lapidaire visible à gauche, au-dessus de la rose.Photographie Elisabeth Schulhess (merci!). Détail de la marque ci-dessous:

Figure 14b. Marque de Zaessingue.

La cuve baptismale de Saint-Martin-des-Champs à Oltingue est datée 1620, mais non signée. Elle présente les mêmes caractères  que les objets précédents.

Figure 15. Eglise Saint-Martin-des-Champs à Oltingue. Cuve baptismale datée 1621.

Enfin, la maison de 1621 à Lutter clôt cette série homogène. A noter que les cuves baptismales sont réalisées en grès rose dur, provenant soit du piémont vosgien soit de la Forêt-Noire, mais évidemment pas du Jura, montagne la plus proche qui a fourni les matériaux de maçonnerie et encadrements de portes et fenêtres de trois édifices (églises de Knoeringue et Oltingue, maison de Lutter)

Pour le moment, aucun document d’archive n’a pu être rapproché de ces différents édifices. C’est pourquoi nous lançons cet appel à témoin, dans le but de déceler d’autres ouvrages dans la même région, ou dans la Suisse et le sud du pays de Bade proches, portant la même signature et ouvrant peut-être le voie à une élucidation de l’identité de ce maître d’œuvre via les sources d’archives, par exemple des comptes de chantier.

La recherche menée par le regretté Louis Abel avait permis d’identifier un maître d’œuvre contemporain de notre anonyme, ayant travaillé dans le nord de la même région sur des programmes similaires : grandes maisons et églises (cf « Habiter le Sundgau 1500-1636). Ce maître d’œuvre, qualifié de welsche –latin- dans les textes, exécutait ses ouvrages exactement comme notre « anonyme » en juxtaposant des éléments gothiques et Renaissance purs (mais avec un vocabulaire ornemental différent, par exemple il ignore les roses et un travail un peu plus grossier).  Sur la juxtaposition des styles, nous renvoyons à ce que nous en avons dit dans l’ouvrage cité.

 

Novembre 2012

Voir le site internet de Claude Oberlin: www.glyptographie.fr

 

Une nouvelle piste

La Halle aux Grains de Endingen-am-Kayserstuhl, construite en 1617, est très proche stylistiquement de la porte datée 1621 à Lutter (figures 1 à 3) située 115 km plus au sud. Coïncidence ou non, une marque de marque de tailleur de pierres à très proche de celle de Lutter figure sur ce bâtiment (avec une différence cependant, l'une est sans jambes et l'autre en comporte deux). 

Figure 16. Halle aux grains de Endingen (1617)

Figure 17. Halle aux grains de Endingen, arcades

Figure 18. Marque de pierres à Endingen (1617) comparable à celle de Lutter (1621)

Nouvelle découverte de M. Kaspar Egli

M. Kaspar Egli qui participe à la recherche sur l'habitat à Lutter  vient de trouver à 15 km de ce dernier,  à Kleinlützel (Canton de Soleure/ Solothurn -Suisse) la porte voûtée du moulin portant la date 1625 et la même marque de tailleur de pierres qu'à Lutter 1621.
Un grand merci à M. Egli pour cette découverte et cette communication.

Figure 19. Porte du moulin de Kleinlützel datée 1625 (photographie Kaspar Egli)


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