Un champion du recyclage : le potier de Khortum (Iran)

Aux antipodes des clichés sur l'Iran, le potier de Khortum (province du Guilan) est un hôte d'une gentillesse confondante, se révélant un champion du développement durable car le maintien de sa production et de son savoir artisanaux reposent sur le recyclage des déchets de la société de consommation, au détriment de sa santé.
Avant de lui rendre visite (juillet 2004), quelques mots sur ce que nous savons du contexte potier du Guilan, que j’ai approché lors de ma première –et assez émerveillée- visite de Rasht, 650 000 habitants, capitale du Guilan, et ville de bois et de terre cuite. Ici, les couvertures des maisons sont en tuiles canal, produits de tournage, les tuiles étant obtenues par tranchage en deux d’une pièce tournée en cône tronqué.
  
Figure 1 : Terres cuites du bâtiment à Rasht -voûte d’entrée d’un caravansérail dans le bazar de Rasht- tuiles canal tournées
 
Le bazar de la ville de Rasht (650 000 habitants) est un spectacle de tous les instants et de tous les lieux. Chaque marchand apporte le plus grand soin de construction architecturée à la présentation de ses fruits, ses légumes, ses têtes de mouton et foultitude de poissons, frais ou fumés auquel un passage dans la garance donne mille éclats rouges et dorés. Et chacun chante les mérites de ses haricots ou de ses abricots, cette polyphonie joyeuse traversée par les vocalises des jeunes livreurs, poussant au pas de course des montagnes de cerises ambulantes. En périphérie de ce marché, il y a une rue industrieuse où tiennent boutique, dans leur atelier, des artisans à demi ensevelis sous la sciure et les copeaux de bois.
Figure 2 : la boutique de poteries
Figure 3 : le marchand de poteries dans sa boutique
 
Là, la boutique du marchand de poteries nous fait découvrir d’un seul coup d’œil un large répertoire de formes et de décors de la céramique traditionnelle.
Elles se rattachent à deux types principaux :
-         une céramique parfaitement calibrée et d’un niveau élevé de technicité et de finition
-         une poterie plus lourde, mal finie
La céramique calibrée proviendrait, nous a-t-on dit, mais c’est à vérifier, de Hamadan. Sa pâte , fine et serrée, est de couleur blanche rosée homogène et reste apparente à l’intérieur et à l’extérieur . Le décor, très enlevé, est à base géométrique et florale, privilégiant les mouvements ondés. Une minorité de pièces sont mouchetées. La brillance légèrement translucide du décor est obtenue me semble t’il par un mélange d’engobes, d’oxydes et d’émail apposé au barrolet. Cette vaisselle paraît propre à la présentation des fruits- voir les très belles coupes- et d’autres solides.
Figure 4 : produits en terre blanche décorée
 
Les produits de céramique plus grossière sont en pâte rouge, cuite à plus faible température, émaillée en vert. Cette famille comprend essentiellement des jarres et cruches à eau (et à huile ?) et les pots de cuisson du riz, gamaj, un des objets emblématiques de la paysannerie du Guilan, et que l’on peut trouvé placés en recouvrement de pointe de faîtage des kandouj, les greniers à riz, dans une fonction probablement plus rituelle que strictement constructive.
Figure 5 : production potière locale du Guilan, en bas à gauche gamaj, en haut cruches et vases
 
J’ai eu la chance de pouvoir explorer rapidement un atelier local à Khortum, près de Lahijan, la capitale du thé. A Khortum, Mahmoud Taleghani nous a montré sa ferme à thé familiale, au moment d’une récolte marquée par une certaine tristesse car cette activité est de moins en moins rentable, le thé du Guilan étant concurrencé fortement par le thé d’importation.
Dans cette ferme, nous découvrons un objet céramique remarquable, le puits. Il est réalisé en anneaux cylindriques en terre cuite, terminés par une margelle en cône tronqué, nervuré et légèrement galbé de même matière.
Figure 6 : Mahmoud Taleghani, l’intendant et un ouvrier de la ferme à thé de Khortum devant le puits toujours en fonction

Figure 7 : margelle du puits en terre cuite
figure 8 : intérieur du puits monté en anneaux de poterie
 
Nous nous rendons chez le potier du village, M. Hossein Ali Leghmani, qui nous accueille avec toute sa famille avec une extrême gentillesse –comme partout au Guilan-. Sur la belle et intensément verte pâture à côté de son habitation, sont plantés en bord de route le talâmbar(magnanerie et étable) et en arrière, le four.
Figure 9 : poterie Leghmani, le talâmbar au premier plan, à l’arrière on devine le four couvert
Figure 10 : le four
 
M. Leghmani n’est pas tant potier, que cuiseur-émailleur. Il achète chez les potiers des poteries crues, les émaille et les soumet à la deuxième cuisson, à une température manifestement insuffisante pour obtenir une fusion correcte de la glaçure. On observe ici ce qui s’est passé et se passe ailleurs : la poterie locale ne résiste plus que dans des niches bien précises, dans lesquelles elle persiste à pouvoir produire des objets qui n’intéressent pas les grands centres de production potière, et ce à des coûts compétitifs avec des objets industriels en d’autres matériaux. Des raisons culturelles et affectives font également conserver les gamaj en terre cuite. Ces conditions générales conduisent à un appauvrissement des formes et une approximation technique, même si les capacités d’adaptation de M. Leghmani s’avèrent par ailleurs remarquables.
A ce sujet, quelques détails insolites retiennent l’attention avant même d’arriver au four. On voit ici un petit tas d’écrans de télévisions, et là des batteries de voitures décortiquées, et là encore des récipients d’émail liquide.
Figure 11 : écrans de télévision, une des matières premières de la glaçure
 
Devant la difficulté à se procurer les matières premières et leur cherté, M. Leghmani pratique le recyclage des produits industriels périmés. Pour une cuisson, il utilise :
17 kg de plomb récupérés sur les batteries
17 kg de poudre de verres d’écran de télévision, qui apportent la silice
1 kg de cuivre (d’oxyde de cuivre) pour la couleur verte, fournis par les câbles de raccordement des batteries
1 kg d’étain, pour opacifier légèrement la glaçure
Figure 12 : moulin à galets pour la pulvérisation des matières de la glaçure
 
Ces matières premières issues de déchets de la société de consommation sont élaborées par décoction ou par broyage dans le moulin à galets du talâmbar, moulin à énergie électrique qui figure dans l’équipement de base de toute poterie électrifiée. Nous avions le même à l’Ecomusée d’Alsace, dans la poterie de Soufflenheim. La barbotine ainsi obtenue est cuite dans un fourneau situé à côté du four , puis réduite en poudre fine qui, retrempée, fournira la glaçure (leab).
Figure 13 : four pour la cuisson de la barbotine de base de la glaçure.
 
M. Leghmani nous montre le mode d’empilement des gamaj dans le four, une cuisson permettant de passer 40 pièces enfournées en épis. La cuisson s’effectue en deux temps. En première étape, les produits crus sont cuits à petit feu pendant 24 heures d’affilée. Dès leur défournement, les produits sont trempés dans la glaçure et renfournés à grand feu, garantissant une température de 500° pendant 8 heures d’affilée.

Figure 14 : le mode d’empilement des gamaj dans le four

Figure 15 : porte du four
Figure 16 : croquis du four en élévation et en coupe
Figure 17 : croquis du four en plan
 
 Toute cette visite chez ces hôtes charmants se passe dans une ambiance de franche et spontanée bonne humeur, d’autant que plane un malentendu. Céline, la charmante française qui a passé six mois à Khortum pour étudier les conséquences de la révolution agraire sur les structures agricoles, passe pour ma fille, et il y a des projets de mariage –dont Céline n’est bien entendu pas dans la confidence- avec le neveu du potier. Encore une de ces rencontres avec ces iraniens toujours heureux d’accueillir des « invités » étrangers, très efficaces dans l’explication de leur travail et la transmission de leur savoir, et tellement, tellement loin des clichés et des stéréotypes….
Figure 18 : gamaj et tirelire

 
 
Figure 19 : la photo officielle de la famille de potiers
 
Marc Grodwohl
(2004-2007)
 
Figures 20 et 21 : l’ambiance à la poterie de Khortum
 

 
 

annexe 1: une potière iranienne de terre modelée

Madame Atieh Roshanfekh, habitant à Jirdeh, vient régulièrement au musée de plein air du Guilan (musée du patrimoine rural) pour y travailler devant les visiteurs, à l’ombre d’un kandouj. Son village est réputé pour la poterie modelée féminine.
Nous la voyons installée avec devant elle qu’elle productions qu’elle propose aux visiteurs : les inévitables gamaj vernissées vertes, bien sur, et des jouets. Ces petits sujets modelés figurent des cerfs, des vaches, bœufs et veaux, des personnages féminins et même la scène très convenue de la biche et de son faon. Certains modelages sont peints sommairement.
Madame Roshanfekh a appris le métier de sa mère, qui elle-même le tenait de sa grand-mère. Elle reproduit sans les changer des formes de jouets qu’elle a apprises, et en créée de nouvelles.
Elle choisit et cherche elle-même la terre, modèle les pots et les sujets, les faits écher pendant deux semaines. La cuisson est faite douze heures de suite au four par un cuiseur, un façonnier pourrait-on dire, qui livre les biscuits. Le vernissage dans un four différent est effectué par un autre professionnel, l’émailleur, à l’instar de Monsieur Leghmani de Khortum que nous présentons ailleurs.
Comme il faut s’y attendre, la durée de cuisson indiquée par les deux informateurs, pourtant professionnels tous deux, est différente : respectivement 12 et 24 heures pour le biscuit, et 24 heures et 8 heures pour le vernissage.
Selon Madame Roshanfekh, un four contient 300 poteries et à chaque cuisson contribuent 3 potières, à raison de 100 poteries chacune.

Bien que fragmentaire, cette information nous montre qu’à côté de la classique opposition :
- terre tournée au tour/ cuisson au four
- terre modelée/ cuisson sans four
correspondant (Leroi-Gourhan) à des états techniques différents, peuvent exister des systèmes mixtes fondés sur la segmentation des tâches, dans un système extra- familial :
- poterie modelée sur un support tournant de lissage, travail féminin à domicile
- cuisson du biscuit par un spécialiste homme
- cuisson du vernis par un spécialiste homme
- commercialisation par la potière et le cas échéant des revendeurs

L’organisation de la production, de sa diffusion et commercialisation, mériteraient une étude approfondie, dans la mesure où elles impliquent une interdépendance de spécialistes aux différentes étapes du processus, ce qui ne manque pas de poser question pour une production aussi rudimentaire et réduite aujourd’hui à une gamme très limitée, compte tenu de la concurrence des produits industriels.

A titre de comparaison, nous complétons le reportage photographique sur Madame Roshanfekh par des vues d’un atelier féminin à Kalkurpan , qui montre des techniques différentes : pas de support tournant pour le formage et le lisage, grattage des pièces à consistance mi-sèche, décor plus élaboré.

Figure 1: fin du façonnage en colombins d'une poterie dite "Khomreh"

Figure 2: dégrossissage de la paroi interne


Figure 3: ajout d'un cordon de renforcement de la panse et formation du col à l'estèque

Figure 4: affinage de la forme et lissage au chiffon mouillé

Figure 5: incision d'un décor sommaire

Figure 7: pose d'un bouton de préhension, la pièce est terminée


Figure 8: préparation du couvercle de la pièce précédente

Figure 9: contrôle de l'emboitement du couvercle sur son pot...

Figure 10: façonnage d'une pièce au grattoir à Kalkurpan

Figure 11: Kalkourpan

Figure 12: Kalkurpan, décor


Figure 13: Kalkurpan, pièces prêtes pour la cuisson.

 

Marc Grodwohl

30 juin 2007



[1] KALKURPAN, General Office Education Publication and Cultural Production, Téhéran 2003

 

 

 

 

 

 

 

 

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