Un économiseur d’énergie « traditionnel » : la Kunscht

Nous proposons ici un point sur la Kunscht, économiseur de bois de chauffage inventé au milieu du XVIe s., naguère bien représenté dans les collections de l'écomusée d'Alsace. Une exposition permanente des collections d'histoire des foyers domestiques était en cours de réalisation en 2006, interrompue à ce moment là comme d'autres projets.  La crise énergétique conduit à interroger les savoirs anciens dont les collections de l'écomusée portaient trace, fut un temps, et à observer comment ils sont transposés en d'autres contextes. 
 

Qu'est une Kunscht ?
 
Afin de définir la Kunscht, rappelons l'organisation de base de la cellule domestique en Europe centrale et septentrionale. Un local distinct était affecté à chacune des deux fonctions principales. La fonction de séjour (et d'une partie du couchage) est assurée par la chambre (Stube) chauffée par un poêle, alimenté en combustible depuis la pièce à feu. Les régions francophones nommaient du reste la Stube « poêle », et cela quand bien même la pièce était chauffée par une simple taque en fonte. La pièce à feu (cuisine) comprenait un âtre et très souvent un four. Les fumées de l'âtre, du four et du poêle sont collectées dans une hotte.
Figure 1: pièce à feu au musée de plein air de Neuhausen ob Eck (sud de la Forêt-Noire à proximité du Lac de Constance). La cuisson des aliments est faite sur un feu ouvert, surélevé ; à gauche on voit le panneau coulissant en fer, occultant l'ouverture de chargement du poêle.
Figure 2 : l'autre face du même dispositif, avec le Kachelofen adossé au mur mitoyen avec la pièce à feu.
 
L'âtre à feu ouvert peut se voir remplacé, à des moments différents suivant les régions (voire jamais) par une cuisinière maçonnée ; celle-ci intègre le cas échéant un four, et est équipée d'un plateau métallique percé d'orifices circulaires dans lesquels s'emboîtent les casseroles.
Figure 3. Pièce à feu musée de plein air de Neuhausen ob Eck. Cuisinière maçonnée, partiellement revêtue de carreaux décorés au pochoir, laissant un dégagement permettant d' accéder à la portière d'alimentation du poêle.
 
Le terme Kunscht (pour lequel est parfois proposé l'équivalent latin de caustum) est employé au nord de l'arc alpin, de la Suisse alémanique à la Bavière au sud, jusqu'à la Lorraine germanophone et au Palatinat au nord, pour désigner :
- le foyer de la cuisine (cuisinière maçonnée)
- le poêle de la Stube, lorsqu'il est chauffé par récupération de la chaleur de la cuisinière via un conduit traversant le mur contre lequel sont adossés les deux appareils
- les banquettes du poêle
 
 
Dans la région qui nous intéresse ici, le Sundgau alsacien, la Kunscht ou Chunst désignait spécifiquement le poêle chauffé par récupération de la chaleur de la cuisinière. Le plus souvent, la Kunscht associe la terre cuite vernissée, pour les parois, à la pierre pour les sièges ou banquettes généralement à deux étages. La fumée chaude, captée dans le fond de la cuisinière, vient circuler dans des chicanes ménagées sous les banquettes, avant de ressortir du côté de la cuisine, sous la hotte. On l'aura compris : la différence entre Kunscht et Kachelofen est que ce dernier est un poêle à combustion directe, contenant lui-même le foyer. La Kunscht et le Kachelofen peuvent former un ensemble architectural homogène, construit d'un seul jet. Souvent, les deux appareils sont placés côte à côte. Enfin ces appareils peuvent être isolés, dans de nombreux cas le Kachelofen est seul, et encore plus souvent la Kunscht est le seul moyen de chauffage de la Stube.
Figure 4. Kunscht (à droite) et Kachelofen peut-être construits d'un seul jet. Objets déplacés au musée « Hüsli » à Grafenhausen-Rothaus (Forêt-Noire du sud, Allemagne).
Figure 5. L'adjonction de banquettes au poêle est anciennement attestée, ici une vignette du Liber de arte distillandi, de Hieron Brunschwick, édité à Strasbourg en 1512. Mais toute banquette n'est pas une Kunscht…
Figure 6. Coupe sur une maison de Wahlbach (Sundgau) et vue du mur des foyers, côté cuisine, à gauche en bas ouverture de chargement du poêle, au-dessus ouvertures d'évacuation de la fumée. La cuisinière maçonnée ayant disparu, on voit l'entrée du canal de conduite des fumées de la cuisinière vers la Kunscht et au-dessus, l'évacuation de la même fumée après passage dans les chicanes.
Figure 7. Le profil type de la Kunscht est l'appareil à banquettes. Ici une Kunscht comme appareil de chauffage unique d'une petite maison de Hundsbach (Sundgau), photographie prise vers 1972.
Figure 8. Toutes les Kunscht ne comportent pas de banquettes, certaines sont droites, en légère saillie sur le mur de la Stube, ou ne comportent qu'une seule banquette comme dans cet exemple de Petit-Landau.
Figure 9: Petit-Landau. Envers du poêle côté pièce à feu. Sous la hotte, la base du renfoncement dans le mur signale le niveau du plateau du fourneau de cuisine, disparu. En dessous, on devine la prise de fumée en direction de la Kunscht.
 
Si la terre cuite vernissée domine, les abords du Jura présentent assez souvent des Kunscht entièrement en pierre calcaire, à l'instar des poêles en molasse en Suisse (Valais, Canton de Fribourg).
Figure 10. A gauche poêle en molasse au château d'Aigle (Valais, Suisse) et Kunscht en dalles de pierres, peintes en faux-bois, à Attenschwiller (Sundgau)
 
Une Kunscht suppose une conduite forcée de la fumée chaude dans une chicane. Il existe d'autres système plus rudimentaires, par exemple une simple plaque en fonte ou un montage de carreaux, en contact direct avec le fond de la cuisinière ou un feu ouvert.
La Kunscht est un objet complexe, nécessairement associé à l'idée d'un feu invisible, enfermé dans une construction, assurant deux fonctions distinctes dans deux espaces spécialisés : d'un côté la cuisson des aliments, de l'autre un chauffage particulièrement confortable car il est possible de s'asseoir sur les banquettes sans s'y brûler. Aussi, et peut-être plus que le poêle ou Kachelofen, la Kunscht est au centre symbolique de la maison ; il renferme le feu, et le fait rayonner depuis un même point dans les deux parties de la cellule domestique : la cuisine et la chambre ; deux parties qui forment aussi des polarités opposables : masculin/féminin, public/intime, propre/sale. L'architecture de la Kunscht, comportant des étages gravissables, est métaphore des âges de la vie : les enfants se cachent sous la banquette inférieure, les anciens attendent leur fin assis sur le siège. La gravure figure 11 montre la dimension de la Kunscht, comme archétype de la transmission et du cycle des âges. Sous la surveillance de l'aîné, une jeune femme lit la Bible à ses enfants.
Figure 11. D'après Albert Anker, Sonntagnachmittag, 1861.

 
Gardienne d'un feu intérieur « féminin », à cheval sur deux pôles et reliant secrètement les deux pôles, telle est la dimension anthropologique de la Kunscht.
Prenons-en pour illustration la réponse du folkloriste allemand Justus Möser (1720-1794) à Voltaire qui dénigrait l'habitation paysanne de Westphalie :
« Le fourneau, situé presque au centre de la maison, est placé de telle sorte que la femme qui doit s'y tenir puisse tout embrasser du regard.
Aucun autre genre d'architecture ne permet un angle de vue aussi large et aussi commode. Sans se lever de sa chaise, elle a trois portes à la fois dans son champ de vision et peut ainsi rendre grâce aux arrivants, les inviter à prendre place à ses côtés, surveiller ses enfants et ses domestiques, ses chevaux et ses vaches, la cave et la chambre, tout en continuant de filer la laine et de cuisiner. Son lit se trouve derrière l'âtre, d'où elle a le même champ de vision: elle voit ses domestiques se lever pour aller travailler, se coucher, le feu prendre, puis s'éteindre, toutes les portes s'ouvrir, puis se fermer, elle entend ruminer le bétail, surveille les chambres et la cave. Chaque tâche éventuelle s'enchaîne avec les autres. Le bétail nourri et la litière changée, elle reprend tranquillement son rouet. Tous ces avantages réunis font que les paysans préfèrent le fourneau à la salle de séjour. Un toit de chaume couvrant et circulaire protège les murs fragiles, chauffe la maison et le bétail, et présente l'avantage d'être entretenu sans grande peine par les paysans eux-mêmes.
Un grand avant-toit protège la maison à l'ouest et couvre aussi la porcherie.
Enfin, on trouve en sortant le tas de fumier, à l'endroit où l'on attelle, afin que rien ne se perde. Je signale avec soin les qualités de la construction, pour éviter le luxe qui consisterait à s'agrandir pour plus de confort et ferait perdre ces précieux avantages. Le seul fait de retirer le fourneau de la pièce commune détruirait ces grandes lois et ces grands objectifs. Pour un paysan, la nécessité doit primer sur l'esthétique» (cité par Bausinger cf.bibliographie).

 Privilégiée par l'iconographie de genre de la fin du XIXe et de la 1ère moitié du XXe s. -qui n'a fait qu'observer et magnifier des usages effectifs- la Kunscht peut conserver une valeur affective et symbolique dans la deuxième moitié du XXe siècle. Souvent elle n'est démolie qu'à regret, la destruction coïncidant avec le décès de la dernière personne âgée de la maison.

Figure 12 . Kunscht dans l'habitation d'une personne âgée seule. Oltingue, vers 1975.
 
Même lorsque la cuisson des aliments au bois est abandonnée, au profit du gaz ou de l'électricité, la Kusncht peut rester en fonction, au prix d'arrangements qui contreviennent quelque peu aux rationalités ordinaires. On a pu voir un poêle à bois prendre place dans la cuisine, chauffant celle-ci certes, mais plus encore chauffant la chambre via sa connexion avec la Kunscht.
Figure 13. Poêle à bois dans une cuisine « modernisée » de Petit-Landau, prenant la place de la cuisinière maçonnée primitive. La fumée chaude de ce poêle va chauffer les banquettes de la Kunscht avant de rejoindre le conduit de fumée dans la cuisine. Sur la Kunscht, beau décor jaspé obtenu par coulures d'engobe sur fond blanc.
 
Dans d'autres cas, la Kunscht est conservée inactive, le chauffage étant alors assuré par le rajout d'un poêle autonome, à bois ou fuel.
Figure 14. Wahlbach (Sundgau). Photographie prise en 2010. Poêle autonome en faïence, remplaçant la Kunscht dans sa fonction de chauffage.
 
Données historiques
 
Historiquement, le terme Kunscht apparaît au milieu du XVIe s. à la conjonction de deux phénomènes. La demande de confort augmente, en même temps que la valeur de représentation sociale de la maison. Dans le même temps, l'épuisement de la ressource forestière impose, soit des restrictions à contre-courant des exigences nouvelles, soit l'invention de procédés à la fois plus économes et supérieurs en performances calorifiques.
La recherche passionnante de Hans Rudolf Lavater, conscarée aux débuts des procédés d'économie du bois, vient de paraître (2011). Nous en donnons un compte-rendu dans la revue "L'Architecture vernaculaire". Sans le déflorer, en voici quelques éléments qui intéressent directement l'Alsace.
En 1555 le menuisier Friederich Frommer fait breveter à Strasbourg un « système permettant à un seul foyer de chauffer une cuisinière et un poêle » (Metz 2000). Frommer suit de peu Konrad Zwick qui en 1554 était sur le point de faire aboutir la même invention à Constance; les deux inventeurs se rapprochent et s'associent pour faire protéger leur invention et la commercialiser à grande échelle, une fois obtenu un brevet impérial en 1557. A Mulhouse, en 1563 et 1564, Peter Schmid  réimprime un opuscule de 1557 ou 1558, servant de documentation technique et prospectus promotionnel au consortimu des inventeurs et de leurs héritiers : « holtzkunst verzeichnuss der Figuren und neuwen öffen von der Ersparung des neuwen erfundenem Holtzkunst » (Art d'économiser le bois/relevé de figures et nouveaux poêles économiques/pour un art d'économiser le bois/nouvellement inventé)(Minne 1985).
 
Enfin en 1571,  l'armurier strasbourgeois Michel Kogmann propose une invention similaire pour économise le bois, «holtzersparungskunst » au Magistrat de Strasbourg et fait une démonstration à la commission compétente, dont voici un extrait de la traduction publiée par Bernhard Metz: « Lorsqu'ils [les membres de la commission] sont arrivés, à 8 heures, ils ont trouvé le fourneau [de cuisine] et le poêle froids. Ils ont fait allumer un feu, avec un fagot et deux bûchettes par-dessus, car la cavité dans laquelle il faut mettre le bois ne peut en contenir davantage. Il [l'inventeur] a alors mis sur le feu un pot plein de navets coupés en morceaux, avec quelques morceaux de bœuf, puis un autre pot plein d'eau, avec du bœuf et une poule : puis il leur a montré comme le feu chauffait aussi la stube, et ouvert les orifices prévus à cet effet pour [le passage de] l'air [chaud}. On a alors bien vu comme la flamme et la chaleur se dirigeaient vers le poêle, plus fort que si on les y avait poussées au moyen d'un soufflet ; il ya avait très peu de chaleur ou de flamme qui montait vers le haut, comme il est dans la nature du feu de la faire. Mais quand il eut refermé ces orifices (il y en a trois dans le poêle), le feu s'est dirigé d'autant plus fort vers le haut, vers les pots où [les aliments] cuisaient. Ils ont constaté cela jusqu'après 10 heures. Entretemps, la stube était passablement chaude, mais cela avait pris du temps, car il avait dû empêcher la chaleur [d'entrer dans le poêle] à cause des aliments qui devaient cuire en même temps. A 8 heures ½, il a mis à broche un chapon et un canard, et les a fait rôtir à côté du feu dans une chambre ménagée à cet effet dans le fourneau. A 10 heures passées, il a fait présenter et servir ces plats. ; on les a goûtés, on les a trouvés très bons, aussi bons qu'ils pouvaient l'être par eux-mêmes, sans autre adjonction. Des poissons ont également été achetés et bouillis par la suite, comme le savent les membres de la commission qui sont restés au déjeuner. Au total, la cuisson est sans défaut, sinon qu'on remarque que, comme on ne peut rajouter que peu de bois à la fois, il faut souvent être là pour entretenir le feu. On a également constaté, comme dit plus haut, que la stube a mis du temps à se réchauffer, uniquement parce qu'il n'a pas pu ouvrir tout le temps les orifices du poêle pour y laisser entrer la chaleur, mais qu'il a dû laisser une grande partie du feu sous les aliments pour que [la cuisson] aille plus vite. Voilà ce qu'ils ont constaté, et la consommation de bois a été de 14 bûchettes » (Metz 2000). L'invention de Kogmann et de ses ateliers est promue jusqu'en France, Saxe, Angleterre (1574) et Bourgogne (1580)
 
Ces procédures et descriptions donnent un cas assez rare d'invention précisément localisée et datée, ou du moins de perfectionnement décisif et théorisé d'améliorations empiriques ; par exemple, la cuisinière maçonnée préexiste-t-elle à la Kunscht ?
La relation de l'expérience de 1571 à Strasbourg pourrait parfaitement décrire une Kunscht du Sundgau ou de la Forêt-Noire au début du XXe s. Néanmoins, on n'a aucun indice, entre ces deux dates extrêmes de la fourchette, qu'il y a véritablement continuité (y compris linguistique) entre l'invention savante et ses applications dans l'habitat rural : ni données archéologiques, ni pièces écrites à notre connaissance.

 

Actualité du procédé : « Deux millions de morts en cuisine chaque année » et « Au Pérou 500 000 cuisinières améliorées pour un pays sans fumée » 

C'est sous ce titre que le journal « Le Monde » du 14 novembre 2011 relate une réalisation péruvienne en cours, due à l'initiative de la commune de Cajamarca et de la coopération internationale allemande (GIZ). La photographie montre une mère de famille affairée à la préparation d'un repas sur une cuisinière maçonnée qui ressemble à s'y méprendre à une cuisinière ancienne du Sundgau ou de la Forêt-Noire, avec son plateau où s'encastrent les marmites. L'appareil est construit en « barro, un mélange de terre, de sable, de paille et de fumier, c'est ce qui résiste le mieux à la chaleur ». Une préparation qui est exactement celle du liant des carreaux et briques des Kunscht et Kachelofen.  Explications. « Avant, tout était noirci par la fumée » raconte Maria qui cuisinait, il y a peu, à même le sol, sur un foyer entouré de trois ou quatre pierres. La fumée salissait toute la pièce mais surtout elle nous faisait très mal aux yeux et elle nous a causé de nombreuses maladies pulmonaires ». L'article nous apprend que les habitants ont reçu ces cuisinières –et la formation pour les utiliser » en remplacement des foyers traditionnels, malsains et consommateurs d'énergie. La cuisinière maçonnée permet d'économiser 50% du bois de chauffage. Cette réalisation pilote touchant 50 familles du village de Hualanga relève d'une campagne nationale visant l'objectif de « 500 000 cuisinières améliorées pour un Pérou sans fumée » lancée en 2009. 214000 foyers ont déjà été installés.
 
Le transfert de techniques de chauffage anciennes dans des contrées en crise énergétique et sanitaire n'est pas nouveau. Dans son ouvrage phare, « Construire avec le peuple », l'architecte égyptien Hassan Fathy relate la construction du village de Gourna près de Louxor en 1945. Après avoir étudié, en ethnologue, les enjeux cultuels, sanitaires et énergétiques auquel le projet doit répondre, Hassan Fathy re-élabore avec la participation des artisans et des habitants un ensemble de techniques vernaculaires locales. L'accès à un niveau supérieur de confort de la cuisine et du chauffage, sans avoir à consentir des dépenses hors de la portée des paysans de Gourna, amène Hassan Fathy à interroger d'autres cultures : « Pour trouver un système de chauffage vraiment efficace et peu cher, il faut aller à un endroit où le climat est vraiment froid et les gens pauvres. Je me suis rendu en Autriche à cet effet et dans un village du Tyrol j'ai découvert un système de four de cuisson et de chauffage que les paysannes emploient là bas depuis des siècles. C'est le kachelofen, un poêle avec un système très compliqué de cloisonnements intérieurs qui font faire aux gaz de combustion chauds un trajet en chicanes, leur donnant plus de temps pour chauffer la pièce avant de les évacuer. On peut étouffer le feu, lorsque le combustible est réduit à quelques braises, en fermant la porte et la cheminée et il continuera à dégager une bonne chaleur toute la nuit (…).
Pour l'Egypte, le principe du kachelofen réalisé dans le moins coûteux des matériaux semblait une solution à nos problèmes de chauffage. J'ai trouvé une vieille femme qui faisait des fours à pain ordinaires de village, avec de la boue et du crottin d'âne, et je lui ai appris à faire des kachelofen avec les mêmes matériaux. Elle apprit très vite et put bientôt les faire pour le même prix que les autres fours, environ trente piastres. On pouvait tout y brûler, même les balayures et les déchets de cuisine ».
 
Figure 14b. Le Kachelofen conçu par Hassan Fathy pour les maisons de Gourna (in « Construire avec le peuple » cf. bibliographie)

 


 
Feu ouvert, feu fermé, esquisse d'exposition à l'écomusée (2002-2006)
 
Seule une petite partie de l'exposition avait été réalisée, dans la maison de « Hésingue II ». Cette maison du XVIIIe s. sur une cave de 1540 avait été reconstruite en 1984-1985 et abrita de 1985 à 1995 le premier restaurant de l'écomusée. En juin 1995, l'intérieur fut entièrement détruit par un incendie (le second dans la même maison). Le restaurant fut reconstruit à un autre emplacement et la maison de Hésingue redevenait libre pour un projet muséal et le thème des feux était en quelque sorte déterminé historiquement. Le poêle de l'ancienne Taverne, réalisé par l'atelier Spenlenhauer-Spiess en 1984, avait survécu à l'incendie et se prêta, jumelé avec une cuisine reconstituée, à des démonstrations sur l'économie ancienne des foyers (figure 15).
 
Figures 15 et 15b. Le poêle Spenlehauer-Spiess, rescapé de l'incendie de juin 1995. 
 
La séquence suivante était un espace d'archéologie expérimentale (inaboutie) sur les poêles médiévaux (par hypothèse autour de 1300), que j'évoque ailleurs dans ces pages.
Figure 16
 
J'avais retenu de l'expérimentation l'hypothèse que ces poêles médiévaux, constitués majoritairement de corps creux, correspondaient à une période de montée en puissance du besoin de chauffage domestique, à un moment de rareté du combustible. Il me semblait que l'absence d'inertie thermique de ces poêles permettait d'obtenir une diffusion calorifique immédiate, même avec un combustible très médiocre. Par contre l'effet d'accumulation était nul. Je croyais saisir une situation comparable au XVIIIe s. où on voit localement le poêle en fonte se substituer aux lourdes masses des poêles en terre cuite. Même cause, même effet me semblait-il, le poêle en fonte présentant lui aussi d'avantage de produire une chaleur immédiate avec peu de combustible…et l'inconvénient de refroidir aussitôt après.
 
Aussi, dans la troisième chambre d'exposition, j'avais mis en relation le feu ouvert et deux foyers fermés : un poêle en fonte de 1769 et la Kunscht de 1844 de Volgensbourg. Je voulais développer là un propos sur les contextes et les causes des innovations dans les techniques de chauffage, en renvoyant à l'histoire de la ressource énergétique et des besoins qualitatifs et quantitatifs (augmentation du nombre d'habitants ayant une exigence de confort). L'autre dimension, anthropologique, s'imposait : l'organisation de la vie de la maison autour d'un feu ouvert, ou sur ou à côté d'un feu enfermé, ne structure pas du tout le même mode d'habiter. Pour le faire ressentir au public, j'avais dessiné un espace invitant les visiteurs à s'asseoir autour du feu ouvert, se faisant eux-mêmes les acteurs de la scénographie d'un feu sinon primitif, du moins archétypal (du feu de camp scout au barbecue…). Malheureusement je n'ai pu aller au-delà de cette introduction, les circonstances m'ayant fait quitter l'écomusée avant l'achèvement du projet.
Figure 17. Ecomusée, « Maison des feux ».Poêle en fonte de 1769 (provenant de La-Chapelle-sous-Chaux)
Figure 18. Mise en espace de la Kunscht de Volgensbourg
Figure 19.
 
La Kunscht de Volgensbourg a été acquise lorsque ce projet d'exposition, rêvé depuis longtemps, était en passe d'être concrétisé. Sans cette possibilité d'exposition à court terme, le musée déjà submergé par la masse de la collection de céramiques de poêle, aurait eu du mal à trouver le budget de cette acquisition ; plusieurs amateurs étaient déjà sur les rangs et faisaient monter les prix. Finalement on put emporter l'affaire assez miraculeusement, grâce au Lions Club de Colmar Schweitzer-Vallées qui finança l'intégralité du coût. C'était cela, l'écomusée : dans les coups durs (et la disparition de ce poêle en eût été un), les amis ne manquaient pas à l'appel.
Un mot sur le parti de présentation. La comparaison des figures 19 et 20 montre que l'objet est délibérément présenté hors son contexte d'origine pourtant très intéressant; je conviens que ce choix est discutable ; il est néanmoins cohérent avec l'intention de concentrer le propos sur les objets, dans cette première partie de l'exposition, et de ne pas répéter les informations que le visiteur avait déjà pu saisir lors de la visite d'autres maisons présentées, elles, comme écosystèmes.
 
La Kunscht de Volgensbourg in situ

Figure 20. Kunscht de Volgensbourg in situ avant démontage (2000)
 
La Kunscht comporte deux banquettes, celle du bas se prolongeant par une niche. Les carreaux sont de trois types. Le premier est décoré au barrolet en blanc, rouge, jaune et vert sur fond noir. Ces carreaux forment un rang en dessous et un rang au dessus de la première banquette, et deux rangs au-dessus de la deuxième banquette. Le deuxième type, sous la deuxième banquette, est représenté par une frise de carreaux à médaillon rococo en camaïeu bleu sur fond blanc, caractéristique de l'atelier Wanner à Linsdorf. Les carreaux du troisième type sont décorés au pochoir de motifs géométrico-végétaux en deux tons de vert.
Les quatre dalles en pierre –assise, banquette basse, assise intermédiaire, banquette haute- structurant la Kunscht sont homogènes. Par contre les carreaux sont des réemplois provenant d'au moins deux poêles différents. Seuls nous intéressent ici les 40 carreaux décorés au pochoir qui habillent la façade de la Kunscht, le retour libre à gauche et un seul rang du retour adossé au mur, à droite. L'excès du nombre de carreaux, débordant sur le mur droit sans pour autant le couvrir (figure 23), nous fait penser à un réemploi, en tout cas à une réduction de l'appareil d'origine.
Figure 21. Détail de la banquette supérieure, gauche
 
Même dans l'hypothèse d'un réemploi, la position des carreaux est relativement organisée. L'horloge dont l'aiguille est sur le chiffre XII, portant la date 1844, se trouve au centre du registre le plus élevé. A sa gauche deux carreaux d'un cordonnier à son établi et d'une femme tenant une botte forment ensemble une scène (humoristique ?) de couple.
Le registre sous celui-ci est centré sur le tailleur chevauchant un bouc, encadré par deux femmes tournant le regard vers lui, puis par deux fusiliers pointant leur fusil dans la même direction.
Figure 22. Détail de la banquette supérieure, droite
Figure 23. Retour du décor sur le mur droit
Figure 24. Banquette inférieure, gauche
 
D'autres logiques d'assemblage peuvent nous échapper ; mais on voit que le maçon a apparié les carreaux et trouvé au cas par cas une succession à peu près logique des personnages en fonction de la direction de leur regard ; avec une difficulté arithmétique car si les représentations féminines sont équilibrées (4 regardent à gauche et 5 à droite), les représentations masculines tournent le regard à gauche dans la majorité des cas (9 sur 13). La différence est assez significative pour qu'elle ne soit pas imputable au hasard de la réduction du nombre de carreaux par rapport au poêle d'origine.
Au total, les représentations humaines représentent plus de la moitié des sujets. Les représentations masculines sont majoritaires avec 14 carreaux (35%), les sujets féminins représentant 22% avec 9 carreaux.
A l'exception des trois soldats épaulant leur fusil (deux droite et un gauche), chaque sujet masculin est unique.
Figure 25. Soldats et tambour
 
Le costume comporte soit le pantalon pour trois sujets de figures (soldats, tailleur, braconnier) soit la culotte pour tous les autres. Seul un personnage est en chemise, tous les autres portent une veste courte à basque. La coexistence de la culotte et du pantalon n'est pas étonnante pour l'époque, par contre l'absence de gilet, pièce récurrente dans les représentations masculines, est à noter.
Figure 26. Sujets masculins
 
9 hommes « en civil » sont représentés, chaque situation et chaque gestuelle sont uniques :
- tailleur chevauchant un bouc et brandissant ses ciseaux
- cordonnier au travail à son établi
- saltimbanque en équilibre sur une balle, tenant d'une main une bouteille et de l'autre un instrument à vent( ?) à deux trompes ( ?)
- colporteur chargé de sa hotte, appuyé sur une canne et fumant la pipe
- vigneron( ?) en train de gravir une échelle posée contre une vigne en échalas
- homme tenant d'une main le panier qu'il porte sur la tête et de l'autre un lapin braconné ( ?)
- homme en chemise (fenaison) fumant la pipe et tenant une fourche
- homme à redingote et chapeau bolivar fumant la pipe
- homme tenant d'une main un panier sur sa tête et de l'autre un bouquet de fleurs (posture identique à celle de trois figures féminines)

.
Figure 27. Sujets féminins. La photographie de certains carreaux est inversée afin de faciliter la comparaison des postures.
9 carreaux représentent des femmes, toutes portant quasiment la même tenue : jupe jaune (plus ou moins visible selon la scène), long tablier blanc, chemisier vert, bonnet rouge noué devant en vert. Un seul chapeau très pointu et jaune, peut-être un chapeau de paille ? Ou une chinoiserie, répondant au chapeau pointu de l'acrobate ?
Les postures, contrairement à celles des hommes, sont répétitives :
- trois tiennent d'une main une corbeille portée sur la tête, et de l'autre un bouquet de fleurs.
- deux portent d'une main une corbeille et d'autre tendent une coupe ou un verre
- deux positions assises strictement identiques pour deux sujets différents : une scène de barattage du beurre et une musicienne jouant d'un instrument à cordes.
- enfin, une posture unique pour une femme debout tenant d'une main une botte (variante du thème de la femme portant culotte ?) et appuyant l'autre sur sa hanche (posture de mécontentement ?)
 
 
Hors les représentations humaines, trois autres groupes de carreaux comportent des décors récurrents :
- quatre fois des perruches (dont un motif en paire opposée) combinées à des fleurs
- trois fois un cerf bondissant
- deux fois un coq
Figure 28.
Figure 29
Figure 30. Sujets uniques : horloge centrale portant la date 1844, bateau, sirène, loup héraldique portant une hallebarde (qui pourrait peut-être nous donner une indication sur la ville ou région d'origine de l'artiste).
 
Deux sujets évoquent la ménagerie :
- dromadaire
- ours dompté debout, muselé
Figure 31. Cirque et colporteur
 
Le décor des carreaux recouvre 4 champs, ou sous-programmes iconographiques
La fête, avec la ménagerie, l'acrobate et la musicienne
Les allégories : la femme prenant la place de l'homme, le tailleur chevauchant un bouc.
La guerre
La vie bucolique : fenaison, travail de la vigne, braconnage, récolte et boisson, avec une représentation de la femme beaucoup plus statique que celle de l'homme.
 
A ce jour, aucun autre objet avec une telle profusion de décors appliqué au barrolet n'est répertorié. La dextérité de l'artiste est excellente ; il peut aussi bien avoir été un artiste itinérant (d'où certaines scènes inaccoutumées comme celle de l'acrobate) qu'un sédentaire, expérimenté dans le décor de poterie culinaire et ayant réalisé ce poêle en réponse à une commande hors normes. Pour autant, certaines pièces d'autres poêles (notamment angles et corniches) présentant des décors au barrolet, mais sans commune mesure avec ceux du poêle de Volgensbourg.
 
Faute d'éléments locaux comparables, on peut être tenté d'attribuer ce décor à un artiste de passage, peut-être venu d'Europe centrale. Certaines scènes, comme celle du cirque et de la ménagerie, du cordonnier, sont peu représentées sur des poêles alsaciens. Cela ne suffit pas à plaider pour l'œuvre d'un passager. Le thème du tailleur et du bouc est un classique allemand, qui renvoie à deux notions distinctes. La première se construit autour du rejet de la mode, considérée par les milieux conservateurs comme une dépravation (latine, française) aux XVIe et XVIIe s. Elle stigmatise les tailleurs, auteurs lubriques des instruments de la débauche, et les associe au bouc dans l'iconographie satirique, les sentences et comptines. Pour dire vite, l'association tailleur/bouc est plutôt le fait de milieux cultivés urbains, ou du moins ce sont eux qui en ont laissé des traces.
Figure 32
Je ne sais pas à quel point la figure du tailleur chevauchant le bouc est dépendante des satires des XVIe et XVIIe s., et j'ignore comment se diffuse le modèle. Car il y a un modèle : la même scène que celle du poêle de Volgensbourg figure sur un portail d'Obermodern.
Quoi qu'il en soit, plusieurs associations sont faites dans la pensée ordinaire ancienne. Sans que ce soit une règle générale, le tailleur est associé à la figure du Juif, et plus précisément à l'odeur (de bouc, diabolique) qui lui est attribuée. Le bouc est une forme du diable, et le tailleur peut lui prêter sa forme : certains contes européens mettent en scène le dévoilement des sabots fourchus du tailleur. Mais le motif central est sexuel. Le bouc représente la lubricité diabolique, et par inversion ou annulation cette énergie sexuelle irrépressible est associée à l'impuissance, via les ciseaux et un lien de causalité impuissance/sorcellerie (« nouer les aiguillettes »). Venons-en au tailleur. Ce que j'en ai entendu auprès de mes "témoins", rapportant des représentations actives dans la 1ère moitié du XXe siècle, atteste la pière réputation, pour le moins que l'on puisse dire, des tailleurs de village. C'est un métier de gens malingres, inaptes aux travaux agricoles ou artisanaux de force. Ils travaillent toujours à l'intérieur, dans les habits, au plus près de la peau des autres. Par analogie, ils puent comme les fripes qu'ils fouillent. Ils ne trouvent pas femme et sont zoophiles. Trop pauvres pour avoir une vache, ils se satisfont à tous égards de leur chèvre. La boucle est bouclée, "Hopla Geiss". De plus ils ont toujours des histoires à raconter aux enfants dans la touffeur de leur boutique, et la pédophilie avant la lettre n'est pas loin. Pauvres tailleurs.
 
Marc Grodwohl
Octobre 2011
revu 15 novembre 2011
 
 
Bibliographie
 
BARBIER Chrystelle. Au Pérou « 500 000 cuisinières améliorées pour un pays sans fumée ». In « Le Monde » dimanche 13-lundi 14 novembre 2011
 
BAUSINGER Hermann, "Volkskunde ou l'ethnologie allemande. De la recherche sur l'antiquité à l'analyse culturelle". Ed. de la Maison des sciences de l'homme. Paris 1993. Ed. originale en allemand 1971

BOUVARD André. Un ingénieur à Montbéliard. Heinrich Schickhardt, dessins et réalisations techniques (1593-1608). In Bulletin et Mémoires de la Société d'Emulation de Montbéliard, n° 123. 2000

D'ARMAGNAC Bertrand. Deux millions de morts en cuisine chaque année. L'utilisation de combustibles polluants et d'équipements rudimentaires tue autant que le sida sur la planète. In « Le Monde » dimanche 13-lundi 14 novembre 2011
 
FATHY Hassan. Construire avec le peuple.1969. Rééd. Actes Sud 1996.
 
 
METZ Bernhard. Glanes sur les poêles et les poêliers dans les sources écrites alsaciennes. In RICHARD Anne. SCHWIEN Jean-Jacques (dir). Archéologie du poêle en céramique du haut Moyen Âge à l'époque moderne. Technologie, décors, aspecs culturels. Actes de la table ronde de Montbéliard. 23-24 mars 1995. Revue Archéologique de l'Est. 15e supplément. Dijon. 2000
 
MINNE Jean-Paul. Poêle. Notice dans Encyclopédie de l'Alsace. Vol.10. p 6054 à 6076. Ed. Publitotal. Strasbourg. 1985
 
Notes
 
J'ai relaté une première fois l'histoire du tailleur et du bouc dans le blog de Bruno Montpied, " le poignard subtil", relatif aux arts naïfs, indisciplinés, bruts.
 
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