Recension : « Construire et habiter : la maison en pans de bois autour de 1400 »

Impliqué en son temps dans l’association « Maisons paysannes d’Alsace » et acteur de la création de l’écomusée d’Alsace, Maurice Seiller travaille depuis le début des années 1980 sur le sujet de la construction en bois au Moyen-Age. L’écomusée d’Alsace lui est redevable notamment de la reconstruction d’éléments d’une maison de 1492 provenant de Turckheim (1) : une ferme de charpente et les parois et plafond d’une Stube réalisés en poutres rainurées dans lesquelles viennent s’encastrer des planches.

Figure 1: pignon de 1492 en cours de montage à l'écomusée d'Alsace, 1983

Figure 2: pignon de 1492 après remontage à l'écomusée d'Alsace


C’est également à Maurice Seiller que l’on doit l’invention de la maison à poteaux de fond d’Artolsheim (1561) reconstruite à l’écomusée d’Alsace en 1988, et celle de Schoenau (1539-40). Cette dernière, démontée en 1995 et inédite, n’a pas été reconstruite et on ne peut, malheureusement, qu' être dubitatif quant à l' espoir de la voir restituée un jour.
Depuis la fin des années 1970 (2), Maurice Seiller s’emploie à constituer un corpus de la construction en bois médiévale en Alsace, ce qui l’oblige à prendre en compte l’aval pendant la 1ère moitié du XVIe siècle; en dépit des fouilles intervenues au cours de ces dernières années, l’habitat en amont des charpentes conservées en élévations reste obscur. En aval, les nouveaux procédés qui s’étendent au XVe siècle participent d’un mouvement qui ne se stabilisera qu’au troisième quart du siècle suivant, voire très au-delà dans le Sundgau et l’Ajoie: ce qui justifie que l'on rattache à la charpente médiévale des constructions tardives.
Le corpus établi par Maurice Seiller est à caractère techno-morphologique, fondé sur un relevé précis des structures. De celui-ci résulte une analyse des travaux préparatoires (acheminement des bois, taille, marques de repérage), du processus de montage (ordre de mise en place des composants de la charpente) et enfin des caractéristiques mécaniques des ouvrages achevés. Les datations dendrochronologiques sont effectuées par l’incontestable Burgard Lohrum, établi depuis 1981 et fin connaisseur de la charpente médiévale Outre-Rhin. Cette coopération permet à Maurice Seiller d’émanciper, enfin, l’illusoire maison « alsacienne » d’une lecture strictement franco-française, teintée d’exotisme.
Au terme de l’analyse, la charpente se révèle comme solution globale à des problèmes multiples, ne se posant pas dans les mêmes termes pour une maison paysanne, une maison urbaine, une charpente de grande portée d’un édifice public ou, surtout, religieux. Une fois dit, c’est une évidence. Ce ne l’est pourtant pas car avant les travaux de Maurice Seiller l’appréhension du phénomène se faisait sur une base essentiellement descriptive, dans une tradition d’une part stylistique (« charpente romane », « gothique » etc.) et diachronique, les formes simples étant réputées d’une part les plus anciennes et d’autre part « archaïques » ou « primitives ». Ces notions ne peuvent faire sens que dans des ensembles plus larges, synchroniques, qui nous montrent en réalité la simultanéité de formes et de techniques très variées venant briser les représentations strictement évolutionnistes. Celles-ci à l’échelle de la longue durée ne sont pas remises en cause, mais les focales spatiotemporelles plus rapprochées amènent à poser les questions de conditions d’émergence et de diffusion des innovations, en même temps qu’elles signalent des résistances.
Enfin, une publication collective récente (3) a donné à Maurice Seiller la possibilité de nous faire bénéficier d’une petite partie du corpus de 180 objets qu’il a constitué, dont la moitié sont antérieurs à 1500. L’article « Construire et habiter : la maison en pans de bois » présente les objets recensés dans trois villes du piémont viticole : Kaysersberg (4 objets), Ribeauvillé(7 objets) et Dambach-la-Ville (6 objets). Le plus ancien est daté de 1336, cette dernière mention suffisant à ouvrir de nombreuses perspectives non seulement dans l’univers des techniques, mais bien évidemment dans l’histoire de l’habiter et dans la compréhension des formations urbaines. Sur l’habitat, on notera en particulier la mention de plusieurs « Stube » dont celle de Dambach-la-Ville en place depuis 1377. Elle est déjà un ouvrage de lambrissage rapporté sur la structure, contrairement à l’exemple de Turckheim de 1492 où structure et remplissage sont indissociés: un exemple qui va à l'encontre de la thèse généralement admise de lambrissages menuisés et rapportés, se développant à la fin du XVe et début du XVIe siècles.

Figure 3: lambrissage de la Stube de Dambach-la-Ville (1377) découverte par Maurice Seiller

Figure 4: complexe poutres-planches de la Stube de 1492 remontée en 1983 à l'écomusée d'Alsace

Les courtes monographies sont précédées de notations très utiles, en particulier le rappel des principales familles constructives (structures à poteaux de fond, à étages superposés, fermes à chevalet (stehender Stuhl) ou à jambe de force (liegender Stuhl), et fixe un vocabulaire sous la forme d’axonométries légendées, ce qui facilite grandement la lecture des notices, en attendant un glossaire dont le besoin se fait de plus en plus sentir.

 
Figure 5: ferme de charpente de 1492, dite "liegender Stuhl", en cours de remontage en 1983 à l'écomusée d'Alsace

Nous nous efforcerons de prolonger ce travail à travers une contribution commune au séminaire d’archéologie médiévale de Jean-Jacques Schwien à l’Université Marc Bloch à Strasbourg, le 26.04.08 sur le thème de la mobilité des constructions au Moyen-âge. Cette contribution s’appuiera notamment sur l’étude de contrats de charpentiers de 1489, 1498 et 1554 pour lesquels nous bénéficions des précieux éclairages de Bernhard Metz.

(1) publiée p. 48-55 in « A la découverte des maisons d'Alsace, Guide de l'Ecomusée de Haute-Alsace », Colmar 1984
(2) SEILLER Maurice, « une Stube gothique à Ribeauvillé », in Espace Alsacien, revue éditée par l’association Maisons paysannes d’Alsace, N° 13, décembre 1978
(3) POTTECHER Marie (dir.), « 1400, L’Alsace dans l’Europe gothique », ed. Lieux Dits, Lyon, 2008

 


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