Nouvelles datations par dendrochronologie de maisons « paysannes » en Alsace méridionale


Figure 2. Au même endroit, quarante ans plus tard, le propriétaire Monsieur Pierre Brasa (assis) peut-être fier d'un sauvetage auquel il a voué une bonne partie de sa vie. A gauche, le chercheur Christian Dormoy (Archéololabs) pendant la campagne de prélèvements pour datation dendrochronologique. Cette maison a pu être datée de 1579.

 
Ma publication « Habiter le Sundgau. 1500-1636 »,  suivie du «Guide de découverte des maisons à colombages dans le Sundgau » -deux ouvrages édités par la Société d'Histoire du Sundgau- ont relancé la curiosité des amateurs d'architecture rurale dans cette extrémité méridionale de l'Alsace.
La dendrochronologie, méthode déterminant la date d'abattage des bois mis en œuvre dans les constructions, apporte des informations nouvelles et souvent révolutionnaires. Elle permet la datation certaine d'objets qui auparavant ne pouvaient être situés que par chronologie relative, c'est-à-dire comparés à des constructions datées par inscriptions ; ces dernières dates n'étant plausibles que si plusieurs constructions dans un même territoire et dans une même période présentent des caractères distinctifs communs. 
Figure 3 . Sur la page de cahier, une carotte prélevée dans un élément de charpente à Wolfersdorf: le prélèvement est « indolore ».
 
Des datations furent établies entre 1984 et 2006 par la méthode dendrochronologique  à mon initiative dans le cadre de l'association « Maisons paysannes d'Alsace » (écomusée). En voici la liste : Blotzheim 1582 -Franken 1657- Friesen 1500 (en collaboration avec le propriétaire M. Rouschmeyer)- Hegenheim 1563- Retzwiller 1534 (malencontreusement détruite par la municipalité en 2008!)- Schlierbach 1529- Wolfersdorf (grange 66 rue principale) 1561-Zimmersheim 1558 (soit 8 objets)
Dans le cadre de la recherche « Habiter le Sundgau » citée plus haut, une campagne de prélèvements et d'analyses a identifié en 2009  les objets suivants :
Heimsbrunn 1559 -Heimsbrunn -1579 Heimsbrunn 1535 ( ?)- Hindlingen 1531- Hindlingen 1636-Hindlingen 1603, soit 6 objets supplémentaires, la recherche ayant été financée par la commune de Hindlingen pour les trois objets de sa compétence et à mes frais pour les objets de Heimsbrunn, la commune n'étant pas intéressée.
Au terme de cette campagne, le nombre d'objets datés par dendrochronologie est passé à 14, ce qui a permis des croisements avec des constructions dont la date est connue par les inscriptions plausibles qu'elles portent (Wolfersdorf 1550, Wolfersdorf 1551, Ballersdorf 1554, Heimersdorf 1579). « Habiter le Sundgau » a montré l'apport scientifique de ce corpus de maisons datées. En particulier, il fait saisir que la généalogie « logique » (des formes « primitives » aux formes « élaborées ») des procédés techniques de construction, ou « typochronologie », ne rend nullement compte des facteurs réels de transformation de l'image de la maison.
Il est assurément tentant de vouloir saisir comment de grandes évolutions techniques, stylistiques, ou touchant à l'évolution du confort et des modes d'habiter sont mises au point et diffusées dans des ensembles larges. Mais à voir trop grand et de trop loin, on néglige un essentiel : le contexte local. D'un contexte local à l'autre, la même forme de maison n'a pas le même sens. Une nouvelle maison est nécessairement en voisinage et en comparaison avec les maisons voisines préexistantes. La visite du premier lotissement contemporain venu suffira à nous rappeler cette évidence.
Aussi, notre thème de recherches ambitionne la compréhension des relations de concurrence entre les maisons. On les apprécie, cela va de soi,  davantage dans un espace donné et synchroniquement, que diachroniquement sur un territoire arbitraire. Toute nouvelle maison dans un village « réagit » à celles existantes, par continuité (tradition) ou contradiction (nouveauté). La recherche en cours nous invite à une histoire culturelle, mettant en lumière des comportements d'individus concurrents au sein du groupe villageois.
Quantitativement et qualitativement, le corpus de maisons datées était encore insuffisamment documenté pour aller au bout des hypothèses. Il manquait en particulier un ensemble de constructions situées dans le même village, niveau le plus pertinent pour vérifier notre hypothèse d'une maison qui serait essentiellement un objet concurrentiel. Or les villages de cette région où l'on peut voir un nombre significatif de maisons contemporaines les unes des autres ne sont pas légion, surtout pour le XVIe siècle.
 
Wolfersdorf, une concentration exceptionnelle de maisons datées du XVIe siècle
 
La place tout à fait particulière de Wolfersdorf a été soulignée au cours des travaux récents. En effet le village montrait trois constructions datées, dont un ensemble maison et grange de 1551-1561 et une maison de 1550. Cinq autres constructions rattachables à la même période (XVIe-début XVIIe siècles) attendaient une datation précise. D'autre part, sur les 8 constructions identifiées, 5 sont situées l'une à côté ou en face des autres. Elles forment un cas unique, pour l'instant, de groupe de maisons du XVIe siècle conservées permettant de saisir l'aspect et les modalités de la constitution du paysage construit au XVIe siècle (pour les maisons en bois, les maisons en pierres bénéficiant quant à elles d'un remarquable conservatoire à Lutter dans le Jura alsacien).
Figure 4. Sur le fond de plan dit « de l'Intendance » vers 1760 ( Archives Départementales du Haut-Rhin C 1178/3) en rouge localisation des maisons datées de la période 1550-1586. En bleu, les maisons de la période dite de la « reconstruction d'après-guerre de Trente Ans, dernier tiers du XVIIe siècle).
 
Administratrice de la Société d'Histoire du Sundgau et Adjointe au Maire de Wolfersdorf, assidue bénévole de l'écomusée « d'avant » avec son époux feu le Docteur vétérinaire Pierre Gutknecht, Madame Christine Platt a mesuré toute l'importance que représenterait l'étude de ces maisons, pour la commune et la prise de conscience des habitants du caractère exceptionnel de leur village, et plus largement pour la connaissance scientifique. Sur sa proposition, le maire M. Christophe Weber a proposé au vote du Conseil Municipal l'inscription d'un crédit pour l'étude dendrochronologique de 4 maisons. Cette mission a été confiée à M. Christian Dormoy, bureau ARCHEOLABS, qui a livré des résultats fiables sur la totalité des objets étudiés.
J'ai assuré le choix des maisons, ai accompagné l'expert dans la détermination des ensembles de bois à analyser pour chacune des quatre maisons, et ai réalisé leur relevé à l'échelle du 1/50 e. Travail exécuté de façon exclusivement bénévole, au titre de ma fidélité à ces rives de la Largue, Gommersdorf et Wolfersdorf, où je fis mes apprentissages il y a exactement quarante ans.
Au terme de la mission, les objets aujourd'hui connus par dendrochronologie et/ou par inscriptions sont au nombre de six, ramassés dans une courte période allant de 1550 à 1586. Ils se révèlent riches d'enseignements sur la pensée constructive au milieu du XVIe siècle, tordant le cou à l'idée fausse d'une campagne attardée par rapport aux grandes idées architecturales de son temps. Les relevés effectués ont aussi permis d'aller plus loin dans la compréhension du système de proportions auquel se conformaient certaines maisons, suivant les préceptes de Vitruve.
 
Ces maisons ne sont pas anecdotiques, mais figurent une réalité assez générale. On sait que le village, au lendemain de la guerre en 1659, comptait 13 familles. Cela veut dire que le patrimoine construit de Wolfersdorf aujourd'hui reflète 50% de ce qui existait juste avant ou peu après la guerre de Trente ans. C'est, on le répète, un cas unique dans l'état actuel des recherches, dont le seul équivalent est Lutter, village déjà cité construit entièrement en pierres.

Figure 5. A droite, le n° 66 rue principale (1551) à côté d'une des maisons concernées par l'étude, propriété de M. Bernard Lesage, datée par dendrochronologie de 1564. Au second plan à droite apparaît une partie du pignon de la grange de 1561, en relation avec la maison de 1551 (pignon crépi). La sauvegarde de cette dernière  fut l'œuvre successivement de la fondation « Hofgruppe Wolfersdorf » puis de l'association « Maisons paysannes d'Alsace ».
Figure 6. Les pignons arrières du même ensemble, à gauche 1551, à droite 1564; au second plan, le pignon de la maison de M. Brasa (1579).
 
Le  n° 66 rue principale n'a pas été réétudié, même s'il le mérite amplement. Cet ensemble de 1551-1561 fut acquis, en vue d'assurer sa sauvegarde, par la fondation bâloise « Hofgruppe Wolfersdorf » en 1976. Cette fondation fut créée ad hoc par l'historien de la maison rurale en Suisse, le Dr Max Gschwend, fondateur du musée de plein air de Ballenberg. La fondation dotée du capital non négligeable pour l'époque de 50 000 CHF, finança l'acquisition de la propriété, le déblaiement puis la consolidation de la grange. Le chantier fut mené par des étudiants bénévoles de l'Université de Bâle.
En 1987, la Fondation « Hofgruppe Wolfersdorf » céda au franc symbolique la propriété à l'association « Maisons paysannes d'Alsace » (fondateur et propriétaire en ce temps de l'écomusée), qui a aussitôt mené une nouvelle campagne de travaux de consolidation de la grange grâce au concours financier du Lions Club de Colmar sur proposition de Pierre Heinrich.
Ainsi, de 1976 à 2006 (date de changement de direction et de projet de l'écomusée) cet ensemble fut conservé en tant que bien culturel collectif. L'état présent de dégradation de la grange fait penser que cette dimension patrimoniale n'est pas le souci de l'écomusée d'aujourd'hui; à cet égard, il serait temps que les rumeurs de vente de l'ensemble soient démenties.
L'étude archéologique dont il est question ici se doit aussi d'attirer l'attention sur les incertitudes voire menaces planant sur la conservation de ce cœur du patrimoine de Wolfersdorf et de rappeler avec insistance qu'il fut, en son temps, sauvé et maintenu avec des moyens exclusivement bénévoles dans un but désintéressé.
Figure 7. Une maison du XVI ou début XVIIe s. à Wolfersdorf qui n'a pas eu la chance des autres rescapées (photographie vers 1975-1980).
 
Le 19 novembre, la salle de la mairie était pleine à craquer pour la présentation des résultats de la campagne de datation. Le secret des dates avait été bien gardé et les propriétaires des maisons étudiées attendaient avec impatience voire un brin d'angoisse l'annonce des résultats : une sorte de second enfantement pour ces maisons qu'ils ont vu prendre et reprendre forme lors des travaux de restauration qu'ils ont menés il y a plus ou moins longtemps. La défection bienvenue de la clé USB sur laquelle se trouvait le « powerpoint » de l'exposé fit improviser une présentation plus interactive. Sur une nappe en papier scotchée au mur, on a dessiné tout en les commentant les maisons de Wolfersdorf dans l'ordre de leur année de construction de part et d'autre de la rue. Cela permit de « faire passer » un essentiel : comment un espace public se construit par la double action de la norme (modes d'organisation des constructions les unes par rapport aux autres et par rapport à la rue) et de la concurrence des choix architecturaux individuels.
 
 Figure 8. (photo Jürg-Peter Lienhard)
 
La commune avait remarquablement fait les choses pour célébrer cette mise en parole du paysage de Wolfersdorf, jusqu'alors aussi plaisant que silencieux. Et chaque famille de propriétaires reçut les conclusions de l'étude, reliées en un beau volume destiné à prendre une place de choix dans la maison, pour en accompagner la destinée au fil des temps à venir.
 
 Figure 9. Remise de l'ouvrage, par le maire Christophe Weber à deux propriétaires, M. et Mme Schmitt (photo Jürg-Peter Lienhard)
 
Marc Grodwohl
Octobre-novembre 2011


publication de l'étude dans:
 
et:
sous le même titre et auteur in: Annuaire de la Société d'histoire du Sundgau. 2012
 
 
 

Print Friendly and PDF