"Les Alsaciens. Quand l’art du costume exprime l’ “âme du peuple”"

Préface de Bernard REUMAUX
Photographies de Frantisek ZVARDON
Texte de Marc GRODWOHL
158 p.
Editions de la Nuée Bleue. Strasbourg 2009
 
 
Une enquête sur la formation historique des représentations du folklore et la réalité des pratiques culturelles et sociales de ceux et celles qui s'en revendiquent au XXI e siècle. Une saisissante galerie de portraits, actualisée ici depuis la parution de l'ouvrage.



L'artiste Frantisek Zvardon a réalisé un travail de portraits de membres de groupes folkloriques du nord au sud de l'Alsace, dont l'éditeur Bernard Reumaux, directeur des éditions de la Nuée Bleue, a immédiatement pris toute la mesure. Le regard de l'artiste fait tomber les brumes de préventions et de préjugés qui entourent le domaine des danses, musiques et costumes dit « traditionnels ». « Reconnaître la dignité » des associations et des personnes, telle était la ligne directrice de l'éditeur qui a consenti un effort de qualité éditoriale unanimement salué. Me voyant confier l'écriture du texte, j'ai organisé la recherche en deux parties. Dans la partie introductive et le premier chapitre « Archéologie du folklore » je m'efforce de faire le point sur la construction symbolique du costume, du XVIe siècle à nos jours. La période 1970-2010 correspond à celle dont j'ai été témoin direct, et en partie acteur : la décennie 1970 fut celle de la vague revivaliste, des prémices du développement local et de la montée de l'écologisme comme affirmation du droit à la diversité culturelle, symétrique à la défense de la biodiversité. A cette période où les « arts et traditions populaires » étaient un enjeu de libération culturelle succéda un processus de normalisation, et sauf exceptions un mutisme du mouvement folklorique sur sa pensée artistique, sociale et citoyenne.
La seconde partie du travail « Paroles du folklore moderne » relate mes entretiens avec des responsables de groupes folkloriques. Elles mettent en évidence la solidité des fondements anthropologiques de la démarche des associations, notamment ce qui a trait à la « présence » des ancêtres, à la transmission des savoirs, et qui font de la pratique même du folklore un « patrimoine ethnologique » comme l'a défini Isac Chiva : « Le patrimoine ethnologique d'un pays comprend les modes spécifiques d'existence matérielle et d'organisation sociale des groupes qui le composent, leurs savoirs, leur représentation du monde, et, de façon générale, les éléments qui fondent l'identité de chaque groupe social et le différencient des autres. Matériel ou immatériel, «vivant», ce patrimoine est constitutif de notre société contemporaine tant dans ses permanences que dans ses changements ».
 
Sommaire de l'ouvrage
 
LE SOLEIL NOIR DU 11 NOVEMBRE
 
  • Une science et une pratique associative en mal de définitions
  • Les fondements de la manipulation du folklore
  • Les acteurs du folklore témoignent

     
ARCHEOLOGIE DU FOLKLORE
 
  • Un mille- feuilles d'idéologies nationalistes
  • L'homme sauvage des forêts primitives : antithèse de la décadence
  • L'ordre coutumier bousculé par la mode
  • Le Peuple, les Dieux et l'Administrateur : les prémisses de l'ethnologie coloniale
  • Le costume, médiateur entre le matériel et le sacré
  • Le dilemme de la présentation des costumes : exposés en vitrines ou portés ?
  • Forces à l'œuvre dans le folklore français : nation et panceltisme
  • En Alsace, le folklore entre race et culture
  • L'Alsacien, bon sauvage des campagnes
  • La coquetterie du sauvage : réalité de la mode, invention de la tradition
  • Du paradis perdu des peintres folkloristes au traditionnalisme militant
  • Hansi, inspirateur malgré lui des stéréotypes folkloriques
  • Le Front Populaire, un espoir de reconnaissance politique et scientifique du folklore
  • La science du folklore au service du national-socialisme
  • Les dévoiements du folklore sous le régime de Vichy
  • Les deux visages du folklore après la Libération: exotisme et fatalisme
  • Le printemps du folklore contestataire
  • La refondation ethnographique, prélude au folklore contemporain
  • Muséographie de la société contemporaine, déclin des « arts et traditions populaires »
  • Folklore et patrimoine ethnologique, des routes divergentes

     
PAROLES DU FOLKLORE MODERNE

 
  • Les « arts et traditions populaires » sous contrôle
  • Le refus de territoires vides de symboles
  • Le besoin de folklore, là où la guerre a tout détruit
  • Les femmes qui rendirent à l'Alsace ses couleurs
  • Nul besoin d'être né en Alsace pour épouser son folklore
  • Le costume passeur des âmes 
  • Séance chez le photographe
  • Les attitudes corporelles à l'épreuve des costumes
  • Le folklore contemporain, résistance aux changements culturels ?       
  • Folklore recréé et folklorisation de la coutume vivante
  • L'Alsace du nord, triangle d'or du costume
  • Le folklore au pays de Hanau, une évidence
  • Le grenier où dansaient les vêtements des aïeux
  • La volonté de transmettre
  • L'impossibilité de révéler l'invisible sans le tuer
  • Mise en doute des normes de l'authentique
  • La parole de l'historien
  • Le vrai et le faux
  • L'élaboration du savoir folklorique
  • De la transmission directe des savoirs à l'expertise
  • La résistance des conventions : les fondamentalistes et la danseuse sans jupon
  • Le groupe folklorique, espace de projet
  • L'avenir des groupes à l'épreuve des changements de la société
  • Le folklore, reconstruction imaginaire du local
  • Les stratégies de pérennisation des groupes folkloriques
  • Le grand détachement : une fin, le début d'un nouveau folklore

     
 
NOTRE OBSCURE CULPABILITE
(conclusion)

 

 


notes de chantier


Figure 1.Extrait de mon carnet de notes concernant la journée de portraits des membres du groupe « d'Kochloeffel » par Frantizek Zvardon, à Souffelweyersheim en janvier 2009
Figure 2.Bernard Reumaux, patron des éditions La Nuée Bleue lors d'une restitution des travaux aux groupes folkloriques, dans ma grange, en juin 2006.

 
Extrait de mon texte à ce propos : « Le voyage dans la sphère du folklore qui s'achève ici fut un chantier qui a poussé, involontairement, la parcellisation des tâches jusqu'à la caricature. Seul le photographe Frantisek Zvardon avait une vue d'ensemble des petits carrés de la mosaïque. L'éditeur Bernard Reumaux me fit confiance pour apprêter la couche de fond, tout en me conseillant chemin faisant. Rien que de normal, chacun faisant ce qu'il avait à faire. Mais que dire de la gentillesse de tous ceux qui nous reçurent, Frantisek, puis moi ? Moins que nous encore, ils ne savaient vers quoi ce travail se dirigeait. Souvent maltraités par ailleurs, ces membres de groupes folkloriques auraient pu, légitimement se montrer soupçonneux, rétifs à livrer des opinions personnelles. Mais, au diapason de leur pratique associative, ils ont à nouveau tout donné. Ce sont eux les auteurs d'une réalité que ce livre veut donner à percevoir. Afin de les remercier de cette confiance, l'éditeur, le photographe et l'archéologue les ont invités, dans la maison de l'un d'eux.
(On partagea) une modeste salade de pommes de terre. C'était une rencontre gratuite, un repas de fin de chantier. Certains étaient venus en leurs costumes, d'autres non. Frantisek projeta sur un mur de grange un choix de portraits, parmi ceux figurant dans cet ouvrage. Les sujets se voyaient pour la première fois eux-mêmes, et les uns les autres, à travers la pensée du photographe. Par chance, les conditions techniques de projection n'étaient pas excellentes. La richesse des costumes ne se déposait qu'en voile léger sur le mur à colombages, comme si celui-ci rappelait à lui les fantômes dès leur surgissement. Pour montrer tout de même quelque chose, la projection de chaque portrait fut agrandie, jusqu'à ce que les yeux emplissent toute la surface de la paroi. La vieille grange avait perdu la lutte. Les regards étaient plus forts. Les participants scrutaient leur âme ».

 
Figure 3. Dans la grange, juin 2009
 
Les portraits continuent
 
Un an après la parution du livre, qu'en reste t-il pour l'auteur des textes? « Les Alsaciens » n'ont pas (encore ?) fait recette dans les recensions. L'Alsace décrite à travers les pratiques contemporaines des groupes folkloriques, vue à travers les procédés de ses constructions et déconstructions identitaires, peut paraître un thème battu et rebattu, et pourtant… Le sous-titre faisant mention de « l'âme du peuple », pourtant entre guillemets, aborde frontalement une question centrale. Qu'est-ce, cette « âme » à laquelle se référent ceux qui sont en action dans les champs d'une quotidienneté patrimoniale, dans les associations, dans les conseils municipaux, hors toutes structures aussi ? On voudrait saisir cela et pouvoir en débattre ; mais le sentiment demeure qu'évoquer, même entre guillemets et pour lancer la discussion, une « âme » du « peuple » relève d'une obscénité réactionnaire. Pourtant c'est bien ainsi qu'en parlent les acteurs, et il nous faudrait comprendre ce que cela veut dire, une fois oubliés les présupposés et les préjugés.
En prolongement de la galerie ouverte par le livre, voici d'autres portraits, saisis lorsqu'il rencontre ses lecteurs…


Nicole Mathieu
 
Nicole Mathieu, Directeur de recherches émérite au CNRS, est maintes fois citée dans ces pages. Ses travaux de référence sur les « modes d'habiter » comptent beaucoup dans ma façon de regarder et de décrire les lieux et leurs habitants. Chercheuse réputée, Nicole Mathieu est aussi une personnalité ouverte et généreuse dont les réactions sont toujours stimulantes. Voici ce qu'elle m'écrit, après avoir reçu « Les Alsaciens ».
« J'ai reçu ce matin ton livre magnifique et je t'en remercie du fond du coeur. Je l'ai ouvert sur la grande table de la cuisine à une page d'une jeune femme vue de dos et de profil. Sur la gauche les cheveux tressés mettent en valeur les fleurs de la coiffure et les broderies blanches sur fond noir au dessous du cou tandis que sur la droite de l'épaule jusqu'aux chevillex coule un bouquet de fleurs brodées comme une tresse. Matieu qui vient de recevoir un livre  aussi magnifique sur le peuple de la vallée du Omo a ouvert deux pages de son livre à côté du tien. Les jeunes filles se parent en tresses de fleurs dont les couleurs et les formes renvoient à celle de l'Alsacienne et on ne sait plus ce qui est peau ou ce qui est art ».

Ernest Urban, de Kunheim
 
Ernest Urban, dit Nesty, est mon ami de Kunheim. Nous nous sommes connus en 1983, lorsque l'association « Maisons paysannes d'Alsace » réalisa un inventaire exhaustif des bâtiments anciens de son village. Bien plus tard, nous y démontâmes une maison construite dans le village primitif au bord du Rhin en 1723, et déplacée dans le nouveau village à l'écart des inondations en 1767. Elle fut remontée en 1999 dans le cadre des « Jardins d'Utopie » organisées à l'initiative de Bernard Reumaux. Après mon départ de l'écomusée, Nesty prit contact avec moi, m'invitant à revenir à Kunheim pour y voir une revigorante initiative. Avec Anne Cavarec, responsable d'Activillage (périscolaire), les enfants avaient entrepris un inventaire des maisons anciennes, rapprochant des photographies d'archives de l'état actuel.

Figure 4.Kunheim, 2008. Nesty se tient à la disposition des enfants (ici son petit-fils Yann…) pour répondre à leurs questions, sans les diriger.

 
Comme Ernest l'écrit dans la plaquette de restitution « Je suis rassuré par l'intérêt porté à l'histoire de leur village par ces jeunes qui étaient tous motivés par la démarche, ils ont appris à rechercher une ancienne habitation, d'après une photo ancienne, se placer sous le même angle que le photographe de l'époque et disposer les photos sur un document annoté par eux après avoir écouté ma version de la situation, le commentaire vient de leur vue des choses ».
Une façon de me montrer que tout le travail fait par l'association « Maisons paysannes d'Alsace » à travers l'écomusée –mais pas seulement l'écomusée- n'avait pas été vain. Cette nouvelle rencontre nous a donné l'envie, à Nesty et moi, d'entreprendre le récit de Kunheim. Nous avons commencé ce travail et le reprendrons peut-être un jour.
Nesty a été un lecteur attentif des « Alsaciens ». Il m'a d'abord envoyé deux images :

 

Figure 5.


 
« Voici un extrait d'un livre un livre d'école utilisé à Kuana (Kunheim) en 1894. On me l'a donné il y a 30 ans, je l'ai repris en main et je suis étonné des choses enseignées aux enfants à l'époque… Il y a une partie avec les paysages du monde entier , des habitants des différents pays, des habitations ,les artisans, les industries les commerces et différentes agricultures ».

 
Figure 6.
 « Les jeunes Urban's un jour de Festival de la musique à Kunheim en 1955 ( ?) ici nous sommes prêts à défiler avec les musiciens de Kuana »
 
Puis Nesty prend la peine de réagir au contenu de l'ouvrage.
« Je t'avais promis de donner un humble avis d'un lecteur de base, je viens de finir la lecture mais je devrais dire « l'étude » de cet ouvrage magnifique qui fera référence parmi les alsatiques de haut de gamme.
J'ai été très intéressé par ta manière d'aborder le sujet et l'approche des faits historiques qui ne sont pas toujours des références si on les reprend tels que parus dans des ouvrages spécifiques ou plus généraux. C'est pour moi une découverte importante : il faut creuser plus loin que la reprise d'opinions d'une époque donnée ou d'une nationalité subie ou choisie : encore une particularité de la région.
 
Toute cette étude, tu as su la mener dans les recoins des vécus des personnes rencontrées, et mises en confiance par une discussion où ils pouvaient se reconnaître en leurs sentiments d'appartenance intime et par là livrer leurs pensées et secrets de famille et d'appartenance à un peuple ayant vécu tant de changements de nationalités et pour se protéger s'est réfugié dans son identité profonde en ne laissant que le semblant en surface visible.
Le fait aussi d'avoir bien classé Hansi comme je le ressentait depuis quelques années m'a bien plu, il fallait le dire, mais quelque part il a permis de conserver aux simples citoyens lambda et aux touristes une image des costumes et permis de se souvenir qu'il y avait de quoi étudier de plus près cette question.
Tu as su dérouler toute cette tradition et l'expliquer très techniquement mais aussi selon des critères de lieu, d'âge, de religion ou d'appartenance a un groupe autre.
C'est un livre qui servira de base pour l'écriture de mémoires ou de thèses car c'est tellement creusé et très dense, faisant bien le tour de la question avec clarté et un esprit pédagogique évident (normal pour un enseignant).               
Tu pourras dire que tu m'as appris des choses importantes, non seulement sur le sujet mais la manière de l'aborder, de l'étudier et le présenter avec clarté.
Maintenant vient une petite remarque concernant les « Hànsabeck », l'explication que tu donnes n'est pas la bonne : ce ne sont pas de «  becs de lièvre », car le terme « Bock » veut dire au singulier un bouc. Le lièvre n'a pas de nom féminin en alsacien (comme levrette en français) donc  on appelle le mâle
Le bouc du lièvre !
Donc on dit « ein Hànsa Bock » Au pluriel cela donne les «Hansa Beck »
Dans notre contrée on appelle les français de l'intérieur « Hansabeck » car on prêtait aux  Français de l'intérieur d'être assez portés sur la chose et de sauter comme le lièvre mâle sur tout ce qui passait à leur portée (1)"
 
Figure 7. Lors d'une séance de dédicace à la librairie Hartmann à Colmar, de gauche à droite Frantizek Zvardon, Ernest Urban et moi.

 
(…)Je ne veux pas terminer sans parler de l'impression extraordinaire de photos artistiques très magnifiques avec des expressions de visage qui me font réfléchir. Au fait pourquoi rigoler bêtement devant le photographe ?  
Ici il y a des sourires qu'il faut deviner mais aussi des figures de gens calmes qui regardent au loin et non dans l'objectif avec des expressions très mystérieuses parfois.
En vérité je me suis régalé, j'ai appris, j'ai même observé l'impression au compte fil (x 50) une précision au-delà de tout !
Tu peux dire au Maître Zvardon et à Monsieur Reumaux qu'un simple imprimeur en flexographie sur carton ondulé s'est extasié devant un tel travail !
Mais je pense que cela n'aura pas grande valeur pour ces grands personnages qui mettent la culture à la portée des gens de la base et je leur en suis reconnaissant. »
 
Marguerite Mutterer
 
Marguerite Mutterer est une personnalité connue pour ses engagements sociétaux qui bouleversèrent les concepts anciens du « travail social », notamment à travers la création en 1946 puis l'animation et le développement du Centre de réadaptation de Mulhouse. Elle vient de publier (automne 2010) un récit autobiographique, « Le récit de Margh 1938-1945 » dans lequel les liens du premier amour se croisent avec la guerre telle que la vécut une jeune fille, acteur de l'ombre pour la libération de Mulhouse et de Belfort en novembre 1944. Attelée en 2009 à l'écriture, Marguerite Mutterer mesurait combien un auteur a besoin du retour d'un lecteur. Elle fut ce lecteur attentif et me dit au téléphone ce qu'ensuite elle mit, à ma sollicitation, noir sur blanc  :
« Un grand merci à vous pour ce grand livre. Votre propos est à ce point multidimensionnel et dense que je ne prétendrai pas en avoir fait le tour et saisi en une seule lecture toutes les richesses. Il est construit, mené et argumenté avec tant de clarté que j'aurai plaisir à le revisiter.
Pour l'heure, il a par une foison de révélateurs (lesquels ?) eu raison (comment ?) de mes préjugés, de mes jugements hâtifs et simplificateurs, de mes généralisations abusives. Il m'a réconcilié avec Frédéric Hoffet, dans les propos duquel je ne me reconnaissais pas, avec Hansi et Spindler dont je qualifiais les œuvres pour le moins d'images d'Epinal et avec les passionnés du folklore que je disais infantiles.
J'ai aimé vos pointes d'émotions, votre retenue dans l'expression de vos désapprobations, votre foi sans indulgence en l'homme et votre optimisme raisonné. Tout cela exprimé dans une langue sans concession.
J'ai dénoué le lien allégorique de votre préfacier poète et j'ai aimé.
J'ai rêvé avec nos habits de légende, parures des corps d'hier, revêtues par des contemporains que le preneur d'images magnifie.
Font-ils parler notre âme ? Peut-être, à qui sait voir vraiment, frémir notre cœur sûrement ».
 
Patrick Wurth à Gerstheim
 
Liliane Vogelsbacher, Présidente du groupe "s'Glickhampfele", Anne-Marie Arnold animatrice du même groupe et moi avions sympathisé dès notre premier entretien à Gerstheim. Elles m'accueillirent en me parlant de leur difficulté à trouver une forme de vérité dans le maquis des informations contradictoires dispensées par des autorités plus ou moins autorisées sur le costume traditionnel. Depuis, je suis régulièrement invité à leurs animations. La dernière se tint à Gerstheim le 17 octobre 2010 ; dans la salle communale des fêtes associations et créateurs locaux donnaient à voir leurs réalisations.
Il y avait de tout côte à côte ; certain(e)s artistes du cru s'étaient assigné(e)s la mission manifeste de représenter le Monde, de Venise à l'Afrique, en revenant à l'Alsace via l'incontournable alsacienne à coiffe.

Figure 8

L'exposition produite par le groupe "s'Glickhampfele", présente avec talent une partie de ses collections de pièces de costumes, organisées par thèmes comme celui des costumes de conscrits ci-dessous.

Figure 9

 
La passion communicative de Liliane, Anne-Marie et de leurs collègues du groupe ne pouvait qu'attirer l'attention d'un exposant voisin, Patrick Wurth, ancien enseignant, venu ici pour montrer ses créations de bijoux. Conquis par le travail du groupe folklorique, Patrick Wurth lui a aussitôt offert plusieurs pièces de textiles, héritées de sa maman Marthe Wurth, décédée.

 
Figure 10

 
Parmi ces pièces, des plastrons brodés et le sac familial de baptême dans lequel lui-même fut baptisé, et que l'on voit présenté ci-dessous par Anne-Marie Arnold rayonnant de bonheur.

Figure 11

 
Pourquoi un tel don, et ne pas conserver cet héritage familial ? Pour Patrick Wurth, il est inconcevable que les pièces de costume portées par sa mère gisent inertes au fond d'une armoire. Il faut qu'elles soient utilisées, portées, en tant que « souvenir vivant » ; il a voulu en transmettre la charge symbolique dans cet esprit de générosité, fondamental dans son éducation entre Alsace (c'est un "Beschemer Kanal Wackes", un garnement du canal de Bischheim) et Catalogne ; cette double culture régionale lui a, si l'on peut dire, enseigné l'universalité de la différence. Définissant sa singularité alsacienne comme celtique et rétive à toute assimilation germanique, il évoque son grand'père. Celui-ci ne parlait que le dialecte, pas un mot de français. Pour montrer sa joie aux soldats américains libérateurs, il les accueillit avec un drapeau et une tarte aux questches. Les Américains ne s'y trompèrent pas, lui offrant à leur tour un cigare…

 
Figure 12

 
Les motifs de cette donation spontanée, à laquelle j'ai eu le privilège d'assister, rejoignent ceux qui ont présidé à d'autres dons à d'autres groupes. On ne donne pas à une institution –il ne viendrait pas à l'esprit des donateurs de demander un reçu ou une preuve d'inventaire-, mais à une ou des personnes à qui l'on fait confiance pour prendre en charge et mettre en usage les objets supports du souvenir. L'ouvrage relate amplement les modalités et les implications de ces transferts, qui pour le coup renvoient bien à la notion de « passage des âmes » par objets interposés, familière depuis l' « Essai sur le don » de Marcel Mauss.
 
Gaies dédicaces, puis conte de Noël à pleurer
 
Frantizek et moi avons participé aux fêtes de Noël de la plupart des groupes folkloriques avec lesquels nous avions travaillé pour cet ouvrage. Le rituel de la fête diffère suivant les groupes. Ici, où l'on tient à distinguer le temps du travail en costume, plage stricte, et détente, la cérémonie se déroule en soirée privée. Elle débute par le bilan de l'année écoulée, la présentation des perspectives, se poursuit par le repas. Ailleurs, la cérémonie se passe un dimanche après-midi, s'articulant autour d'un goûter qui permet de faire participer les personnes âgées du village et les enfants du groupe. Ouverte à un public élargi, dont les élus locaux, la fête est un spectacle en costumes, occasion d'une revue générale des danses et des costumes. Toutes les générations étant présentes, et l'aspect villageois privilégié, on ne craint pas de danser en costume folklorique sur des airs de Tino Rossi qui plaisent aux anciens: « Etoile des neiges » est ainsi un des grands classiques d'une certaine catégorie de groupes folkloriques, à certaines occasions. Ailleurs, pour des groupes plus petits, le temps de fin d'année était commun avec celui d'autres associations du village, sous la forme notamment d'un marché de Noël.

 
Figure 13. Les membres du groupe folklorique "d'Kochloeffel" de Souffelweyersheim face à leur portrait collectif
Figure 14. A la table de Monsieur le Maire de Hoenheim
Figure 15. Au plafond de la salle polyvalente de Hoenheim

 
Ces temps forts associatifs de Noël 2009 ouvrirent la possibilité d'une vraie rencontre avec les membres des groupes. Ni les séances de photographie, ni les entretiens avec les présidents et présidentes d'association, n'avaient offert de telle possibilité de consacrer du temps à chacun et chacune. Un temps concentré, cependant car les files d'attente des personnes attendant leur tour de dédicace s'allongeaient vite. Aussi faut-il très rapidement percer ce qu'il y a de plus fondamental chez chacun, dans cette pratique somme toute curieuse de s'envelopper des vêtements d'ancêtres qui sont rarement les siens pour s'y métamorphoser le temps que dure le spectacle. Concentrés d'entretiens, les textes de dédicace ont pour objet de fixer une double reconnaissance : celle de la personne à qui elle s'adresse, sortie de son statut de « membre d'un groupe folklorique » pour redevenir une individualité pleine et entière, celle de l'auteur qui attend la réciprocité de son empathie, à l'issue libératoire d'un travail solitaire et enfermant. Il faudrait pouvoir garder trace de ces petits textes, mais on n'a pas le temps. Ils seraient précieux pour saisir un jour ce qui se passe, au moment précis de l'obligation de réussite de la rencontre entre celui qui pratique « avec ses tripes » et celui qui décrit, essaie de comprendre pour faire partager. L'un et l'autre sont seuls, comme tout le monde. Ensemble, ils produisent une trace, une preuve matérielle de leur capacité à exister peut-être un jour dans le souvenir de leurs proches, à travers ce que leur passion contenait de pari sur l'immortalité. Je retrouve un brouillon sur lequel j'écrivais les noms, quelques mots-clefs pour ne pas commettre de fautes d'orthographe et personnaliser au mieux la dédicace. « Jean-Pierre L. Musicien. Accordéon. A Michel de la part de Lilli et Papou. Constance W. depuis le début (du groupe). Monique et Armand 10 ans. 25 ans. 6 ans. Jennifer. 1984. Corinne. Marlène. Georges et Chantal. 10 ans. Irène et Jean. La fille est au Mexique, écrivez bien en souvenir de son père. 22 ans dans le groupe. Polka. Edith. L'éternel retour. Monique et Daniel. La robe ancienne de la grand'mère. Pour le premier anniversaire dans le groupe de… Georges, Jojo et ? Aucun enfant ne vit ici. En Côte d'Ivoire, dans le 73, à Boston. Une dédicace d'Alsace pour chacun. LA GUERRE DES RELIGIONS N'AURA PAS LIEU. Echarpe de la grand'mère catholique. LA DEDICACE EST POUR MOI, MAIS ECRIVEZ BIEN LE NOM DE MA FILLE, AINSI QUAND JE SERAI MORT ELLE AURA QUELQUE CHOSE DE MOI ».
 
D'autres séances de dédicace se déroulent dans les librairies des villes et petites villes, et même dans les capitales, à Paris (à la Maison de l'Alsace), à Bâle. Les groupes folkloriques mettent un point d'honneur à accompagner les auteurs, se mettre en costume pour créer une animation autour des signatures, capter l'intérêt de la presse pour une belle photographie, espérer peut être établir un contact direct avec un public qui ne serait plus de spectateurs mais de lecteurs, curieux et cultivés. Le moins que l'on puisse dire est qu'ils convaincus de ce qu'ils font et n'ont peur de rien. Ainsi pour le groupe folklorique Sundgauvia de Rixheim, que nous voyons installés dans la vitrine de la Librairie Bisey de Mulhouse, sur la place où se tient le marché de Noël. Maman c'est des vrais gens ?

 
Figures 17 et 18. Le groupe folklorique Sundgauvia de Rixheim en vitrine (photographies aimablement communiquées par Michel Bisey).

 
Noël en Alsace. Le meilleur et le pire, beaucoup de pire. Par charité, on taira le nom de la petite ville où se déroule une histoire de Noël très consternante. Voici un très beau restaurant, à façade historique en colombages. Chaud, accueillant, l'intérieur est un vrai musée. Tous les objets, tableaux, céramiques, textiles, sont anciens et beaux, choisis avec soin. Il n'y a pas une once de ce kitsch codifié (donc pas du vrai kitsch estimable en tant que tel) par les incontournables de la représentation touristique, dispensés à saturation au moment de Noël. Textiles brodés, portraits et scènes de genre font la part belle aux costumes traditionnels magnifiés par les meilleurs peintres régionalistes. La cuisine est à l'avenant.
Non loin de là, la librairie où nous attendons le chaland, deux alsaciennes en costume, Frantizek et moi. A l'issue de la séance de signatures la nuit est tombée depuis longtemps, nous avons froid et ne voulons pas nous séparer bêtement sans avoir bu un verre ensemble, dans un endroit sympathique et chaud. A peine entrées dans le restaurant, les petites Alsaciennes en sont refoulés. « Nous ne faisons que restaurant » dit le tavernier. A sa place, toute personne normale se serait pincée pour vérifier qu'elle n'était pas victime d'un enchantement, à voir les tableaux des murs prendre forme, mouvement et parole. L'endroit était vide, le temps du dîner était encore loin. Les premiers convives auraient du reste été ravis de voir des Alsaciennes « pour de vrai », d'autant qu'elles étaient absolument charmantes. Nos deux Alsaciennes se sont retrouvées dans la nuit glacée. Il faisait – 18°. C'est une très sinistre histoire de ce Noël en Alsace, dont la communication vante l'authenticité des traditions et l'esprit de partage. Une mésaventure qui reste une exception, sans nul doute.

 
Maurice Heydmann au salon du livre régional de Marlenheim
 
Les Dernières Nouvelles d'Alsace du 3 juin 2010 : « Le jury du Salon du livre régional de Marlenheim, composé de personnalités du monde littéraire et artistique des deux départements du Rhin, vient de dévoiler le palmarès des prix de l'édition 2010. Le Grand Prix 2010, distinguant l'éditeur du livre offrant la conjonction la plus heureuse entre le texte, l'illustration et la qualité de l'édition, couronne « Les Alsaciens », le remarquable ouvrage, sur les costumes traditionnels, du photographe Frantisek Zvardon et de Marc Grodwohl, créateur de l'Ecomusée, paru aux éditions La Nuée Bleue ».
 
A cette occasion, Maurice Heydmann, maire de Nordheim, vigneron et professeur de latin, a prononcé une allocution belle, cultivée et sensible, dont voici le texte :
 
« Qui ne connaît Marc Grodwohl ?
-         restaurateur
-         collectionneur
-         animateur, passeur…
le bâtisseur de mémoire.
Le grand moissonneur de vieilles pierres et l'éminent chasseur d'anciens colombages à bout de souffle ?
 
Dans ce livre remarquable, Marc Grodwohl se livre –pour notre plus grand bonheur- à une quête, celle des arts traditionnels populaires, ou comme le dit si bien Bernard Reumaux, à la quête des « parures de l'âme »… Celle des Alsaciens, bien entendu !
 
Cette enquête au long cours nous ramène aux sources même de notre culture ; c'est-à-dire de notre identité, à sa genèse, à ce temps immémorial qu'il évoque si joliment par « Paradis perdu », une formule qui parle à l'âme !
 
Pour ce faire, Marc Grodwohl s'est fait tour à tour ethnologue, sociologue, conteur, historien, psychologue, archéologue, fouineur ou comme il se définit lui-même : un « fouilleur ».
 
Et le fil conducteur qui lie, relie et unifie l'ensemble du texte, c'est son érudition, sa maîtrise du sujet, le tout transcendé par l'amour et la tendresse qu'il porte à l'Alsace et aux Alsaciens.
 
Dans ce remarquable ouvrage, l'auteur revisite en les relatant les temps forts de notre passé et partant des Germains et des Romains, il balaye plus de vingt siècles de mémoire.
 
Il donne alors la parole à 7 groupes qui pratiquent le folklore : 3 du 68 et 4 du 67.
 
Une parole simple, belle et vivante.
 
Marc Grodwohl excelle dans l'art du questionnement, il sait écouter, relancer, entendre et comprendre tout en allant à l'essentiel.
C'est un « maître-livre », un « chef d'œuvre » passionnant de bout en bout.
 
Frantizek Zvardon.
 
Drôle de prénom !
Nom bizarre, pas très « alsacien » de prime abord.
Mais quel photographe !
-         un metteur en scène
-         un quêteur de lumière
-         un peintre, maître du clair-obscur, en un mot : un artiste
 
Un artiste qui a su choisir –et avec quel bonheur !- la nuit comme toile de fond !
Non pas le « noir soleil de la mélancolie », mais ce noir dont il extrait et fait émerger tout un passé, une galerie de portraits d'une fascinante beauté !
 
Tous ces personnages –disons plutôt ces personnes de chair et de sang- livrent chacune et chacun une part de leur mystère.
Tous ces visages déclinent et restituent dans leur fascinante complexité la gamme des états d'âme et des sentiments humains.
Que dire de ces visages –pris et surpris comme par effraction pour certains, totalement livrés et consentants, comme « abandonnés » à l'objectif pour d'autres.
Ces visages empreints de dignité,
Ces visages aux bouches presque toujours fermées, aux lèvres closes (gardiennes de quels mystérieux secrets ?) et qui pourtant en disent si long…
 
Ces visages aux regards obliques, défiant l'objectif ou, au contraire, libres et détachés, si loin, portés vers l'ailleurs…comme s'il voyait, comme s'il contemplait l'invisible !
 
Ces regards affirmés, présents, sûrs d'eux, dominateurs –un brin inquiétants voire hautains, ou alors proches de la dérision, un tantinet moqueurs et qui nous toisent.
Et ces autres regards rayonnant de sagesse et de sérénité, résignés peut-être, mais empreints d'une telle douceur,
Visages patinés par le poids des ans et déjà inclinés du côté du mystère…
Ou ces autres regards d'une émouvante beauté, illuminés par l'innocence de l'enfance ou ceux brûlant du désir naissant –si troublant !- des jeunes filles en fleurs.
Que dire par ailleurs de tous ces costumes aux vives couleurs, aux fines dentelles, aux formes divinement sophistiquées.
Ces costumes sont parfois si noirs qu'ils nous font frémir ; ces costumes témoins de tant de deuils portés, de tant d'épreuves supportées.
 
Toute cette galerie de visages s'assemblent et se rassemblent en un fascinant cortège pour former une vaste mosaïque, une fresque inspirée, un vitrail polychrome à la gloire de l'Alsace et des Alsaciens qui vous en savent gré.
 
Vous avez su, Messieurs, l'un par la force du verbe et par la magie de mots, l'autre par la splendeur des images et des visages, vous avez su ériger ensemble un monument d'une beauté, d'une vérité , d'une authenticité remarquables.
Car vous avez su, l'un et l'autre, aller loin, très loin dans l'exploration et la restitution de ce qui nous construit et nous identifie, l'âme de l'Alsace, notre âme. Merci. »
 
Les alsaciennes de RXM (Eric Sembach)

Eric Sembach (Agence RXM) collabora de longues années avec l’écomusée d’Alsace, qui lui doit ses meilleures campagnes de publicité. Lorsque l’écomusée dut faire face à une crise qui s’avéra « définitive », Eric Sembach se mit avec Véronique Pfister bénévolement au service du musée ; grâce à ce concours providentiel, belle leçon de fidélité,  l’écomusée put lancer la campagne « Trop bête » dont la chanson (interprétée par Cookie Dingler) continue à se fredonner toute seule dans la tête de ceux qui ont aimé l’écomusée. Aujourd’hui, nous retrouvons Eric Sembach plus créatif que jamais avec « les Alsaciennes ».

Ecoutons Véronique Pfister : « Elles sont huit. Elles sont glamour. Elles sont rock’n roll. Elles sont à croquer. Un peu osées parfois, légèrement sexy souvent et toujours souriantes, elles portent les messages amoureux, les billets doux et les mots bleus de milliers d’alsaciens depuis 2 jours. Qui sont-elles ? Les Alsaciennes du site lesalsaciennes.com qui fait un joli buzz en ce moment. Ces huit jolies filles d’Alsace créées par Eric Sembach (dit rxm/) illustrent une collection de 8 e-cards amoureuses spéciales St-Valentin mises gratuitement à disposition sur ce site. Résultat des courses de ces Cupidon au féminin : des milliers de connexions, de partages, de like et plein de commentaires plutôt très sympas sur cette « nouvelle image » de notre région. L’Alsace amoureuse, ça décoiffe ! »


Décembre 2010, mars 2012
 
annexes
 
Exposition 
 
Les portaits des "Alsaciens" sont exposés dans le hall d'entrée du siège de la Région Alsace (Maison de la Région) à Strasbourg. L'exposition a été inaugurée le 3 décembre 2010 par M. le Président de la Région Alsace. Les groupes de Hoenheim, Pays de Hanau et Gerstheim avaient fait le déplacement.

 


(photographies Georgette Weber)
 
Addendum au livre
 
L'ouvrage comporte une information erronée et malheureuse (page 61) qui appelle rectification et complément : « Madame Anne-Marie Simon habitant autrefois à Riespach, est toujours vivante. Présidente de l'ADATP (Association Départementale des Arts et Traditions Populaires), elle a été à l'initiative de la création de la Commission du Costume au sein de l'ADATP et a activement œuvré aux travaux de cette commission. Outre sa présidente, cette commission comptait à ces débuts les membres suivants : Renée Greiner, Marie-Jeanne Kirchhoff,  Danièle et Yves Koenig, Dominique Mergel, Jocelyne Rueher, Christian Sutter.  Une mention particulière doit être adressée à Mmes Anne-Marie Simon et Jocelyne Rueher qui, par leurs contributions et leur engagement, ont permis la redécouverte et la recréation d'une grande partie des costumes actuellement portés dans les groupes de danse traditionnelle de la région. Le travail de recherche de la Commission a été récompensé en 1996 par l'attribution d'un Bretzel d'Or remis à Madame Anne-Marie Simon».

 


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