Etude systématique de l’habitat XVIe s. -1630 à Lutter : points d’étape

Vendredi 13 juin 2014, à 20 heures à la salle des fêtes de Lutter, l’association « Lutter en découverte » a invité les habitants à une soirée de présentation des premiers résultats de l’étude systématique de l'habitat du village antérieur à 1630.

Engagé en avril 2013, ce programme de recherches a permis de documenter (relevés, photos, descriptions et analyses archéologiques) 25 maisons.  Plus d'une trentaine de datations (parfois plusieurs dates pour une même maison, retraçant l’histoire de ses modifications) ont été obtenues, la plupart par dendrochronologie réalisée par le laboratoire Archéolabs.

Ce point d’étape est intervenu entre la fin du travail sur le terrain et le début de la phase d’analyse et de synthèse, qui débouchera sur une publication estimée entre 200 et 300 pages. La soirée a également permis d'informer les habitants de la visite à Lutter, le 1er octobre 2014, des congressistes de l''association internationale de recherche sur la maison "Arbeitskreis für Hausforschung", dans le cadre de leur congrès 2014 à Bâle. 



Salle comble, à Lutter le 13 juin, pour la présentation des résultats obtenus depuis la première réunion publique en avril 2013 (photographies Dominique Tomasini, merci).

Visite des congressistes du Arbeitskreis für Hausforschung à Lutter

Le Arbeitskreis für Hausforschung (lien) est une association sans équivalent en France, qui réunit 400 chercheurs de langue allemande en Suisse et en Allemagne. Chaque année, l'association organise un congrès, suivi d'une publication, offrant aux chercheurs la possibilité d'échanger sur leurs travaux en cours. Depuis octobre 2012, les responsables de l'association avaient retenu Lutter comme but de sortie sur le terrain dans le cadre de leur congrès 2014 à Bâle. Le mieux est que je reproduise ici le texte de mon propos introductif à la visite.

"Lutter est un village de 300 habitants. Il a conservé 25 maisons de la période 1530-1630, ce qui est un nombre important pour cette région du sud de l’Alsace dénommée Sundgau. Le Sundgau, entre Bâle, Mulhouse et Belfort, est une région catholique d’une centaine de villages, principale possession des Habsbourg en Alsace jusqu’en 1648.

Dans les années 1960 et 1970, cette région agricole a subi une transformation très brutale. La révolution agricole (« remembrement ») a fait disparaître la majorité des exploitations. A Lutter, il en restait encore 19 en 1971, seulement  10 en 1980 et 2 aujourd’hui. A la même époque  se sont développées les migrations de travail vers Bâle. L’emploi suisse a été, et reste encore, une source considérable de richesse pour les habitants de cette région.

La conséquence de ces transformations sociales a été une situation très critique de l’habitat ancien, qui a été le plus souvent abandonné au profit de maisons neuves en périphérie des villages, ou détruit.

La situation était catastrophique, certains villages étaient à moitié en ruines. Au début des années 1970, un groupe de jeunes, révolté par l’ampleur des destructions,  a décidé  d’agir concrètement pour la conservation des maisons et la sensibilisation des habitants. Sous le nom d’ « association « Maisons paysannes d’Alsace » ce groupe a organisé des chantiers internationaux de volontaires, dans le but de restaurer des maisons significatives. Cette action généreuse et pratique a progressivement capté la sympathie des habitats de la région et fait évoluer les comportements vis-à-vis de l’architecture ancienne.

En même temps qu’il restaurait des maisons in situ, ce groupe démontait aussi des bâtiments qui ne pouvaient pas être conservés sur place. Plus tard, à partir de 1980, cet ensemble de maisons démontées a donné naissance à l’écomusée d’Alsace, qui fut longtemps un musée de référence en France avant d’être transformé en parc de loisirs en 2006.

Revenons à Lutter, où l’association « Maisons paysannes d’Alsace » a restauré bénévolement entre 1972 et 1975 une vaste maison de 1542, dite « Gerichthaus ». Sur ce chantier, dirigé par de courageux responsables bâlois (Martin Schilling et Jakob Steinmann) ,  se sont succédé des bénévoles venus du monde entier. Sans eux cette maison aurait assurément disparu.

La priorité était la sauvegarde du bâtiment, mais en parallèle on a effectué quelques recherches et relevés d’architecture de maisons du village. C’était une bonne idée, car ces maisons ont été énormément transformées depuis. Ces recherches avaient attiré l’attention sur la densité exceptionnelle des maisons antérieures à la Guerre de Trente ans.

Mais il a fallu attendre 40 ans pour revenir à Lutter et entreprendre enfin une recherche fondamentale. Plusieurs causes ont joué. D’une part, j’avais quitté la direction de l’écomusée depuis 2006 et j’avais l’envie et le temps de retourner sur les terrains de recherche de ma jeunesse, pour terminer proprement un travail interrompu il y a bien longtemps. Mais un chercheur « free lance » en France est terriblement isolé. Aussi, j’ai voulu établir des contacts au-delà du Rhin et j’ai adressé une invitation à M. Klaus Freckmann, pour lui montrer mes travaux dans cette région du Sundgau. Il est venu, accompagné de M. Michael Goer et M.Albrecht Bedal. Notre circuit est passé, bien sûr par Lutter. Mes hôtes m’ont dit avoir été enchantés (begeistert, c’était le mot). C’est  ce moment, il y a exactement deux ans, que l’idée de la visite de Lutter pendant ce congrès est née. M. Michael Goer a, dans la foulée, organisé une première mission de dendrochronologies avec M.Burghard Schmidt et l’aide dévouée, comme toujours, de M. Klaus Freckmann. Sans ce soutien, je n’aurais pas trouvé le courage d’aller aussi loin dans l’étude de Lutter.

Au même moment, une association, nommée « Lutter en découverte »,  a été créée à Lutter par Mme Christine Verry, dont vous ferez la connaissance tout à l’heure. Mme Verry a eu l’intuition très juste que l’étude du village était un bon moyen d’intéresser les habitants à un environnement qu’ils ne voient plus, et de nouer à nouveau des relations entre eux. Les habitants ont été très coopératifs et intéressés, nous avons pu entrer dans toutes les maisons. La commune a soutenu le projet dès le début. Grâce à ce climat de confiance et de sympathie, vous aussi pourrez entrer tout à l’heure dans quatre maisons.

C’est ainsi qu’a commencé ce travail, au croisement  de l’intérêt local et international. Au bout de 18 mois, toutes les maisons ont été relevées et la plupart datées et analysées. Nous avons opéré plus de 150 prélèvements pour datation. Dans la mesure du possible, les informations archéologiques ont été recoupées avec les sources écrites et à cette occasion je voudrais remercier M. Kaspar Egli, que vous aurez comme guide tout à l’heure. Une publication d’environ 250 pages est prévue pour le début d’année 2015.

Un mot sur l’organisation des visites. Il y aura deux groupes, un par bus. Chaque groupe visitera d’abord le village puis se divisera en deux sous-groupes. Chaque sous-groupe visitera une maison. Au bout d’environ 40 minutes, on intervertira les groupes. Comme il y a quatre sous-groupes et quatre maisons, et que vous êtes une assistance d’un sérieux réputé, cela fonctionnera probablement. Evidemment nous serons dans un village qui n’a pas encore l’habitude des visites,  et nous saurons rester discrets.

Vos guides seront :

Kaspar Egli, qui contribue activement aux recherches en cours, en particulier dans les archives
Daniel Reicke, archéologue bâlois bien connu
Thierry Fischer, chargé du patrimoine à l’agence d’urbanisme du Département
Christian Fuchs, aujourd’hui poêlier, et très actif dans la conservation des maisons anciennes. Avec lui, vous aurez une visite en dialecte alémanique.

Thierry Fischer et Christian Fuchs furent très longtemps mes collaborateurs dans l’association « Maisons paysannes d’Alsace » et à l’écomusée.

Un dernier mot. Nous serons particulièrement intéressés par vos réflexions. Si certains nous feront l’amitié de les consigner par écrit, nous en serons ravis et les intégrerons à notre publication.

Merci de votre attention et à tout à l’heure à Lutter"

Un des groupes sous la conduite de Thierry Fischer devant le "Tribunal" daté de 1542

Devant l'une des deux maisons-tour (1558 et 1620)

Daniel Reicke devant une maison de 1562



Daniel Bernoulli et Christian Fuchs



Michael Goer, Président du Arbeitskreis für Hausforschung",  n'est pas le moins assidu a étudier la documentation remise aux congressistes...



Benno Furrer, responsable du programme "Etude de la maison rurale en Suisse" expose à l'équipe de FR3 Alsace l'intérêt de la visite de Lutter pour la connaissance scientifique de l'habitat des XVIe et XVIIe s.

A gauche, Thierry Doll, maire actuel de Lutter et porteur du projet, à droite l'ancien maire Remi Halm, à qui l'on est redevable du lancement de l'opération



Kaspar Egli et Marc Grodwohl en discussion sur la traduction d'un document d'archives de 1582



L'équipe de "Lutter en découverte" a droit, après avoir oeuvré en coulisses pour le succès de cette journée, a droit à un moment de réconfort à l'issu du dîner servi aux près de 80 congressistes.

Un grand merci à Peter Vollenhals pour ses photographies


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