Nous sommes tous malades

Nous sommes tous malades. Prenez mon cas, assez extrême je le reconnais. Je suis hypersensible à la poésie des vieilles maisons, comme si elles étaient mon propre épiderme.  Plus grave encore,  je m’évertue, comme archéologue et ethnologue, à comprendre puis faire partager ce qu’elles cachent sous leur peau. Fouiller les sols, fouiller les murs, fouiller les mémoires, c’est bien sûr la recherche maniaque d’une vérité ultime, d’un refuge imaginaire dans la maison qu’enfants nous n’avons pas eue, ou que nous avons perdue. Nous, qui aimons les vieilles maisons,  sommes tous atteints à des degrés divers par cette pathologie régressive. Le psychiatre professionnel pourrait nous en dire beaucoup sur notre infantilité, lorsque nous malaxons du torchis, brassons du mortier de chaux bien crémeux, caressons les fibres du bois.

Soit, je, nous, sommes malades.  Si nous envisageons la chose sous cet aspect, nous pouvons essayer de comprendre l’incompréhensible et commencer à nous rassurer ; notre maladie n’est pas mortelle et ne nous impose pas de quarantaine.  Depuis mon départ de l’écomusée voici dix ans, j’ai retrouvé le temps de me consacrer au terrain, étudier des bâtiments, discuter avec leurs propriétaires, souvent obtenir d’eux des échanges profonds et authentiques pour finalement constater que grosso modo et heureusement  on peut discuter de patrimoine avec presque tout le monde sans s’écharper.

Une catégorie à part, cependant : pas  les élus en général (on parlera une autre fois de réalisations superbes), mais un nombre tout de même remarquable  de conseils municipaux. Je ne fais pas la liste des démolitions scandaleuses de maisons propriétés communales, rasées sans motif, laissant dans les centres des villes et villages des trous béants rafistolés ensuite par des espaces dits publics d’une laideur et d’un manque de convivialité aussi affligeants que leur coût insensé. On se bornera aujourd’hui à raconter une histoire qui vient de se dérouler dans un village que je ne citerai pas, ses habitants et même son maire n’y sont pour rien. C’était une maison en pierres. En 1980, elle brûle. Nous –les « Maisons paysannes d’Alsace »- proposons alors à la personne âgée qui habitait cette maison de la reconstruire en respectant et complétant les éléments épargnés par l’incendie. La compagnie d’assurances ne l’entend pas de cette oreille et impose sa solution : un pavillon en agglos par-dessus les ruines. Il ne semblait subsister de la vieille maison qu’un pan de mur, avec ses gros chaînages d’angle, sa porte voûtée datée 1545, sa fenêtre à meneaux. Personne ne s’était rendu compte que sous le vilain pavillon subsistaient les deux tiers de la maison d’origine.

Bond de 35 ans, nous sommes en février 2016: pour augmenter les places de stationnement en centre village, la commune a acheté une grange dont la séduction architecturale  n’était pas irrésistible, et ce pavillon en agglos pas vraiment affriolant. On peut admettre que la décision de démolir a été prise de bonne foi, et que le maire ne s’attendait pas à ce que la masure recèle un trésor. Nous non plus. Un membre de l’équipe de Lutter*, plus curieux et consciencieux, est allé inspecter l’intérieur. Il découvre alors un large couloir aux murs en pan-de-bois, porteur d’inscriptions latines, qui mène à une pièce au pourtour décoré de peintures murales Renaissance. Des draperies argentées et brodées encadrent des tentures luxueuses, en différents tons d’ocre. Du jamais vu dans une maison paysanne de cette région. Courriel au maire : s’il vous plaît, suspendez la démolition (elle était programmée pour le surlendemain) le temps que nous puissions regarder cela de plus près et discuter avec vous d’autres options. Nous sommes samedi, le relevé commence, le maire nous rejoint, il est estomaqué par cette découverte, rameute ses adjoints pour la leur montrer, improvise une soirée de débat et de sensibilisation. Dès le lundi, il dispose d’un rapport archéologique complet sur la maison, base de discussion pour la suite : ne pas démolir, ou seulement sauver les panneaux décorés, et en tout cas se donner quelques jours pour des investigations plus poussées, dater les poutres, dégager et déchiffrer les inscriptions. Cela ne coûtait pas un sou à quiconque, sauf aux bénévoles. Nous n’étions pas là pour compliquer la vie d’une petite commune.

Mardi, pas de nouvelles. Mercredi à midi, toujours pas de nouvelles. Nous retournons sur place,  mais la maison est déjà par terre. La destruction a commencé par la partie la plus précieuse et en brûlant immédiatement les poutres pour empêcher toute analyse.  Nous récupérons en tout et pour tout 10 cm² de peinture murale qui adhérent à une pierre. Les travaux se poursuivent jusqu’à la démolition du dernier pan de mur d’origine qui, en bordure de rue, ne dérangeait personne. Même les pierres datées du porche vouté  ont été brisées. Jusqu’au bout, ce fut un carnage.

Pourquoi tant de violence, lorsque ce sont des municipalités qui démolissent un bien culturel ?  On atteint un degré de déchaînement  haineux où l’inculture, le manque de vision, l’irresponsabilité collective n’expliquent plus rien. Il s’agissait dans ce cas –et d’autres hélas- d’une brutalité délibérée, consciente. Le mal-vivre individuel, les frustrations accumulées dans les vies personnelles ou professionnelles, ont trouvé  leur exutoire dans l’action virile du bulldozer, le fracas de murs plusieurs fois centenaires qui s’écroulent, ah ! ce raclement des griffes de la pelle mécanique sur les meneaux Renaissance écrabouillés, quelle jouissance, quelle puissance… quelle revanche enfin. L’ivresse du pouvoir de mort, le viol. Oui, nous sommes tous vraiment malades et la démocratie, même locale, n’y résiste pas.

Marc Grodwohl

Mars 2016

(première parution dans s'Blattel de l'association pour la sauveagrde de la masion alsacienne n° 25 mai 2016)

(*) Luc Ferrandier, association « Lutter en découverte » avec laquelle nous avons réalisé l’étude « Les villageois de Lutter en leurs demeures. 1530-1630 »

 

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Un des murs intérieurs décorés de motifs de tissus


 

Même le claveau daté 1545 a été détruit...


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