Sauvegarde et restauration du chef d’œuvre de Gustave Bayol : la façade du carrousel-salon Demeyer

La cavalerie du carrousel- salon-Demeyer est signée Gustave Bayol (1859-1931). Cet artiste établi à Angers créa dans cette ville puis y développa de 1887 à 1909 une entreprise de fabrication de manèges qui fut la meilleure du genre en France, et l'une des plus cotées internationalement. Plusieurs indices stylistiques, ainsi que la date de construction de l'orgue primitif, permettent d'attribuer la façade Art Nouveau également à Gustave Bayol et de situer sa création en 1909. A la veille de la vente aux enchères de ce chef d'œuvre, retour sur sa vie, son sommeil, puis sa résurrection et sa restauration à l'écomusée d'Alsace.
L'histoire du carrousel-salon entre 1909 et 1927 n'est pas connue. Elle est part contre bien documentée à partir de 1927, grâce à de nombreuses coopérations enthousiastes de tous bords (descendants Demeyer-Penel, forains, historiens, archiviste et cette sorte de famille des passionnés d'art forain) dont j'ai eu la chance de pouvoir bénéficier dès mes premières recherches.
 
Premier état de la façade entre 1927 et 1930
 
 
Figure 2.

 
Dans l'axe vertical :au sommet, une (Athéna- Marianne) Victoire ailée de 1918, brandissant un drapeau tricolore. En-dessous, l'aigle déployé, aigle de Jupiter (Zeus), dieu de la foudre et par analogie de l'électricité (la façade est une réplique parodique du Pavillon de l'Electricité à l'Exposition Universelle de 1900).  De part et d'autre l'inscription Carrousel Salon Demeyer Bodelle (le couple Gustave Demeyer et Flore Bodelle qui a acquis le manège en 1927).
En-dessous, trois têtes de chevaux traitées à la manière d'un Cerbère, gardien des enfers.

Figure 3.

 
Grand sujet central dédié au char de Neptune (Poséidon) et Amphitrite (Triton apparaît derrière le voile d'Amphitrite). En-dessous, tête de Méduse.

Figure 4.

 
 L'enfant de Neptune et de Méduse est le cheval ailé Pégase, représenté chevauché par Bellérophon (le ravisseur du feu du ciel de l'électricité) sur le panneau de la caisse.

Figure 5.

 
De part et d'autre de l'entrée, têtes de lions symbolisant la gueule de l'enfer.
 
Figure 6.

 
 Le décor s'ordonne selon le schème mythologique du partage du monde, Jupiter régnant sur la terre et les airs, Neptune sur les mers et Pluton sur les enfers. Conformément à l'esprit symboliste qui imprègne l'ensemble de l'œuvre, la mythologie sert un propos sur la vanité des conquêtes humaines (en l'occurrence l'électricité comparée à un feu du ciel, dont le vol conduit l'homme à sa perte) mais elle joue aussi sur le thème de la perdition désirable (la mise en scène de l'entrée comme porte de l'enfer). En avant de l'entrée, Jules César et Vercingétorix représentent la Nation, mélange des peuples.
 
Figure 7.

 
Décor des panneaux sur la partie gauche de la façade

Figure 8.

 
(De gauche à droite et de haut en bas). En haut, Vénus et Cupidon et glycines. En bas, jockey et Char d ‘Athéna. A droite en haut, à nouveau Vénus nue et Cupidon ( ?), en bas cavalier (chevalier médiéval ?) puis cavalerie arabe surprise par le survol d'un aéroplane (référence à des évènements en Algérie ou au Maroc ?).
 
La majorité des sujets sculptés et peints sont autant de prétextes à décliner le thème du cheval dans tous ses états mythologiques, historiques et patriotiques (inspiration que l'on retrouve à l'intérieur sur les peintures du fronton du tournant, dues au peinte Leleu et datées de 1927)
 
Second état de la façade entre 1931 et 1936

Figure 9

 
Fils de Gustave Demeyer et Flore Bodelle, Gustave Demeyer devient exploitant du manège à partir de 1931, jusqu'en 1937, dernière année de fonctionnement après que le manège fût passé de mode (Front populaire).  Outre des travaux intérieurs (décor peint des pilastres, modification de la mécanique de la cavalerie passant du « sauteur » au « galopant ») Maurice Demeyer perce deux verrières colorées en étoile dans un goût orientaliste. Les Venus et Cupidon et les fonds de glycines sont remplacés par deux paysages de jardins à la française. Les deux panneaux latéraux, à gauche et à droite, sont peints de verrières en trompe-l'œil. Sous l'aigle sommital prend place l'inscription « Carrousel salon Demeyer Maurice ».
 
Troisième état de la façade, à partir de 1975-1978
 
M. Bakker Denies, entrepreneur du parc de loisirs Flevohof aux Pays-Bas acquiert le manège, remisé depuis 1937, auprès de Maurice Demeyer. Un nouveau décor peint est réalisé, respectant le thème central du char de Neptune. Le paysage ordonné de jardins à la française est remplacé par une ambiance forestière, où l'on peut distinguer en haut à gauche une reprise grossière de Vénus et Cupidon, à droite un chasseur sauvage à l'arc, en dessous à droite un cavalier barbu en costume du XVIIe siècle, à gauche le même personnage chevauchant aux côtés d'une cavalière en amazone. L'inscription sommitale porte le nom du propriétaire Bakker Denies.

Figure 10. Le carrousel salon Demeyer à Flevohof

Figure 11. Détail du nouveau décor créé pour Flevohof, rafraîchi par un repeint Breitenmoser
 
Quatrième état de la façade: 1988-2003
 
Retonio Breitenmoser, entrepreneur de spectacles, comédien et antiquaire à Degersheim en Appenzell, acquiert le carrousel à Flevohof. La seule façade du manège fut exposée à Bâle en 1988, dans la cadre de l'exposition « Nostalgia » dont le but était de promouvoir la collection d'art forain et de musique mécanique détenue par M.M. Lipps et Breitenmoser et de lui trouver un point d'exposition et d'animation permanente. Retonio Breitenmoser vend finalement le carrousel à Ecoparcs s.a. en 1989, en vue de son installation à l'écomusée d'Alsace. A cette occasion, les peintures de la façade font l'objet d'un rafraîchissement.
Le carrousel salon est reconstruit dans un premier temps et provisoirement en plein air à l'écomusée, où il est à la vue du public en 1990.

Figure 12
En 1992, il est installé à demeure dans un bâtiment. Sa mécanique étant entièrement restaurée, il est remis en état de fonctionnement et ce jusqu'en 2006. La façade a nécessité davantage de temps avant de pouvoir être présentée au public. En 2000 seulement put être achevée une halle, qui permit de raccrocher la façade au carrousel, en préservant celle-ci des intempéries.

 
Figure 13: après 10 ans, la façade peut enfin être remontée et exposée à l'abri d'un nouveau hangar. Sur la porte sont représentés les deux couples Demeyer ayant exploité le manège, Gustave et Flore, Maurice et Fernande.

 
Dans l'intervalle, elle n'avait pu être présentée qu'une seule fois au public. C'était à Paris, où elle fut le « clou » de l'exposition « Il était une fois la fête foraine » présentée par la Réunion des musées nationaux à la Grande Halle de la Villette de septembre 1995 à janvier 1996.
Une fois la façade à l'abri, on put procéder à sa restauration. Les travaux furent confiés à Marc Finiels (voir son site). Le choix fut fait de rétablir les décors de la partie supérieure dans leur état sinon strictement d'origine, du moins antérieur à 1930. En effet les peintures assez médiocres des périodes hollandaise et suisse s'étaient écaillées, laissant apparaître très largement des vestiges des deux Vénus et Cupidon. La documentation photographique était suffisante pour le rétablissement de la scène du char de Neptune, en remplacement des repeints patauds. Par contre, ne voulant pas supprimer les verrières témoins de l'histoire du monument, j'ai opté pour le rétablissement des décors de la partie inférieure conformément au décor des années 1930, y compris les rosaces latérales en trompe l'œil. Bien entendu, le nom du propriétaire précédent, Retonio Breitenmoser, a été conservé comme trace historique et hommage à ce découvreur –toutes péripéties et surprises plus ou moins bonnes étant pardonnées et oubliées-.

 
Figure 14. Travaux de 2003-2004. Restitution de la balustrade fleurie en trompe l'oeil, en respectant les initiales de J. Bakker Denies.
Figure 15. Travaux de 2003-2004. Marc Finiels à l'oeuvre devant le couple de cavaliers (auquel on renoncera au profit de la restitution des rosaces existantes vers 1930)
Figure 16.
Figure 17. Remise en évidence du sujet Vénus et Cupidon, masqué par les décors de 1930 et postérieurs
Figure 18. Relevés et esquisses de ce dernier sujet
Figure 19. Détail après restauration
Figure 20. Esquisses pour le sujet symétrique sur la partie droite de la façade

Dans le même temps, les gardes corps du tournant, en cuivre doré et torsadé, furent reconstitués. Les sujets de la cavalerie furent repeints pour assurer la conservation de la polychromie d'origine, conservée sous les couches de peinture successives.
 
Figure 21. les chevaux repeints semblent pressés de retourner à leur place...
Figure 22:...tandis que les cochons de Bayol ont le droit de prendre l'air
Figure 23. 14 juillet 2006. C'est la dernière fête, et les cochons ont le droit de chevaucher. Il est vrai que nous sommes alors en campagne pour sauver l'écomusée (en tant que musée comme nous le concevions) sous la bannière de "TROP BÊTE", un hymne de Thierry Sembach chanté par Cookie Dingler. "Ce serait trop bête que la fête s'arrête", tel était le refrain de la chanson.
 
Figure 23. Et, ce fut "trop bête", la fête s'arrêta. La suite des évènements , à savoir le démembrement de l'espace dédié à l'art forain, était prévisible.
 
Cette campagne de restauration s'acheva pour l'inauguration de la halle foraine en 2004, où était présentée l'ensemble de la collection foraine de l'écomusée. Celle-ci s'était développée considérablement au fil des ans, autour du carrousel salon, pièce d'exception. Le chapiteau du manège d'autoskooter de Maurice Demeyer, chef d'œuvre Art Déco, put trouver place auprès du carrousel salon qu'il avait détrôné, au moment du Front Populaire. Les manèges n'ont pas d'appartenance géographique, et pour cause. Néanmoins, la plus grande famille de forains alsaciens, les Lapp, était représentée par un exceptionnel manège d'aéroplanes et un cinéma forain.
En quelques mots, j'ai retracé un travail de quinze années. On s'en doute, il nous coûta à tous, responsables, financiers, restaurateurs, animateurs, beaucoup d'efforts. Quelles que pussent être les circonstances futures, personne n'auraient imaginé au cours de ces années que le patrimoine constitué pour les visiteurs et pour rendre justice aux forains et à leurs arts, pût quitter un jour le musée.
 
Marc Grodwohl, 19 septembre 2011
 
 
Annexes
 
 
Extraits de:
GRODWOHL Marc. La fantastique épopée des carrousels-salons. Ed. Ecoparcs/Oberlin. Nordhouse 1991.

 
 
 
 

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