Jean-Luc, forgeron, ami, Adieu


Les musiques de l'écomusée d'Alsace –j'entends, et j'entends encore, celles de l'écomusée d'avant 2006- se composèrent au gré de ce que les uns et les autres donnèrent au projet, jour après jour. Parce que des hommes et des femmes de bonne foi le voulurent, il y eut les premières sonneries d'une cloche, les premiers bêlements d'un agneau,  puis lorsque l'eau surgit les murmures des ruisseaux et le fracas des chutes de la scierie et du moulin, les concerts de crapauds les paisibles soirs de mai, les flonflons de la fête, accordéon, orgues de foire à pleine gueule.
Cependant une musique était, plus que toute autre, un hymne à la vie. Tôt les matins d'hiver, tard les après-midi d'été lorsque la plupart des visiteurs étaient partis et que les oiseaux revenaient, les sons du marteau et de l'enclume se faisaient une présence rassurante, que l'on entendait de loin. Le lieu était alors plus habité par une seule personne qu'il ne l'était quelques heures auparavant par les deux mille visiteurs parcourant jardins et ruelles.
 
Cette musique et cette présence avaient pour nom Jean-Luc, le forgeron, l'ami.
 
Il a quitté ce monde alors qu'advenait le printemps 2011. Il est mort tout près de cet écomusée qu'il avait tant et si bien servi, qu'il fut contraint –comme des dizaines d'autres- de quitter sans remerciements ni même ménagements. C'était, au plein sens un habitant de l'écomusée, figure familière toujours là, toujours attentive à tout. On le voyait à la taverne tôt le matin, prenant son café en surveillant d'un œil les entrées et de l'autre scrutrant le quotidien local, ne manquant jamais de ronchonner lorsqu'il y était question de l'écomusée. La presse n'en parlait jamais assez abondamment et élogieusement à son goût. Les matins, les soirs…Jean-Luc avait posé une caravane, évidemment fleurie de géraniums sur le parking ; il y habitait l'été, consacrant ses débuts de soirée à faire (bénévolement) le tour des campings cars des visiteurs pour encaisser leur (modeste) droit de place. Les visiteurs étaient ravis d'avoir pour eux seuls ce forgeron qui les avait tant impressionnés pendant la journée ; des amitiés se nouaient et l'hiver suivant les cartes postales affluaient.
 
 
Jean-Luc fit son entrée à l'écomusée en 1986. Il est arrivé avec une équipe de jeunes gens blessés par la vie, qui firent du chantier de la construction de la maison forte un lieu de reconstruction de leur propre vie. Quelques uns y parvinrent. Sur ce chantier difficile, Jean-Luc se révéla aussitôt comme une personnalité sincère et généreuse, animé de la volonté …de fer, de prendre place dans une communauté qu'il servirait et qui le reconnaîtrait.
 
Cette année là, l'écomusée ou plus exactement l'association « Maisons paysannes d'Alsace » qui en était le porteur et l'âme, avait sauvé de la destruction une forge complète à Montreux-Vieux : foyer, enclumes de toutes tailles, pinces, marteaux et gabarits, tour, cercleuse, perceuse à colonne, ensemble complété au fil des années (avec en particulier un imposant marteau pilon). Jean-Luc avait une formation de serrurier. Il se proposa ou on lui proposa, peu importe, de prendre en charge l'installation de cet atelier, puis son animation ultérieure.
 
La forge ouvrit au printemps 1987 et occupa aussitôt une place centrale dans le musée. Le projet du musée d'alors, de notre temps et d'un autre temps, était de mettre en mouvement les collections. Les besoins de restauration de toutes sortes de matériels agricoles étaient énormes. Un atelier de charron fut créé pour restaurer les charrettes, grâce au concours d'anciens charrons qui formèrent des jeunes. Pour sa part, Jean-Luc présidait au méticuleux et spectaculaire cerclage des roues.
 
De la forge dépendait aussi la maintenance des établissements de petite industrie rurale, comme la saboterie mécanisée, le moulin à huile (restauré sous la houlette de Jean Bronner), la fourniture des chantiers en serrurerie du bâtiment, la restauration des collections foraines, etc. Jean-Luc s'entêtait aussi à faire travailler la forge pour des clients extérieurs au musée, car il était soucieux que la forge coûtât le moins possible à l'association et développait ingénieusement toutes les ressources financières possibles. Nous discutions souvent des orientations à donner à la forge, afin qu'elle satisfasse harmonieusement des besoins souvent contradictoires : disponibilité aux visiteurs, conservation vivante de certains savoirs techniques, réponse aux besoins croissants du musée en produits forgés. Nous nous interrogions sur le sens de la forge, afin qu'elle ne se réduise pas à un spectacle vide de tout contenu. Différentes expériences, comme un séjour au souk des forgerons à Sfax, ou le chantier de réduction expérimentale de minerai de fer, contribuèrent à renforcer le socle scientifique et éthique de notre atelier.
 
 
Entre tous ses talents, le génie de Jean-Luc résidait dans un sens inné de la pédagogie, expression de sa générosité volontiers bougonne. Dans son atelier les visiteurs,  des forgerons retraités de l'industrie, émus, des ministres aussi, des milliers d'enfants et jeunes, étaient invités à passer dans l'aire de travail, à plonger le métal dans le foyer, à le former en frappant en cadence avec le forgeron. Les visiteurs repartaient avec le petit objet, souvent un clou, qu'ils avaient forgé à la grande joie des autres visiteurs. Jean-Luc animait cela avec une gouaille que lui seul pouvait s'autoriser.
Ce talent d'animateur et de pédagogue, cette personnalité dense et chaleureuse, permit à la forge d'accueillir des milliers d'enfants –dont mes deux fils- qui chacun eut une expérience de forge et gardèrent à jamais le souvenir de son intensité. Bien organisés, nous pouvions évaluer nos apports pédagogiques sur la durée, et retrouvions par exemple des jeunes qui avaient séjourné à l'écomusée dix ans auparavant, en centre de vacances ou classes d'environnement. Unanimement, ils citaient la personnalité de Jean-Luc comme la plus marquante et narraient l'expérience de la forge comme décisive dans leur apprentissage du monde. Nombreux sont ceux qui optèrent pour une carrière artisanale grâce à l'éveil de leur sensibilité créatrice et manuelle, jusqu'alors inconnue de leurs proches autant que d'eux-mêmes.
 
La forge de Jean-Luc était un aimant. Des personnes très différentes y travaillaient, et nul ne pouvait reconnaître sous la suie recouvrant les visages -et les douloureuses ampoules des mains-, le fils d'un lord anglais en thérapie de désintoxication alcoolique, le banquier tapant le métal pour se détendre et avoir des relations « normales » avec d'autres humains, les jeunes gens en travaux d'intérêt général, les stagiaires de l'enseignement professionnels et toutes sortes de gens attirés par l'ambiance studieuse de cet endroit d'exception. Il m'est arrivé de compter jusqu'à 12 personnes à la fois dans cet endroit pas si vaste que cela, chacune affairée à sa tâche.
 
Cette magie humaine, cette ruche des bonnes abeilles, avait pour nom Jean-Luc.
 
Ce serait mentir que d'affirmer qu'il fut « sage »,  mais avec lui disparaissent une expérience de la sagesse, la chimie subtile de la convivialité telle qu'elle fut une fois en la forge de l'écomusée, en l'écomusée, une grande figure de la comédie humaine, sur sa face généreuse, celle qui fait le don de l'espérance.
 
Marc Grodwohl
28 mars 2011

 
 
En ce printemps 2011, difficile de ne pas songer aux 20 printemps que Jean-Luc prépara à l'écomusée, pour recevoir les visiteurs dans les meilleures conditions, avec des collections en bon état telles ces trois charrettes fraîchement restaurées.
L'entrée de Jean-Luc à l'écomusée, via le chantier de construction de la maison forte en 1986. Troisième à partir de la gauche, à mon côté, il partage la fierté du groupe d'avoir bien accompli sa tâche.
A peu près au même moment montaient les pans de bois de la grange d'Illkirch, qui recevra l'atelier de la forge quelques mois plus tard.
Sous cet auvent, alors en cours de construction, séjourneront par la suite des milliers d'enfants qui feront là une inoubliable expérience de la matière.
Jean-Luc travaillant à l'impressionnant marteau-pilon, sauvé dans une usine thannoise, restauré et remis en fonction
Dans l'atelier
 
Le cerclage des roues, une opération délicate. Après ultime vérification des diamètres de la roue et du cercle, ce dernier est mis à chauffé puis délicatement ajusté sur la roue.
 
Le cercle est ensuite méticuleusement mis en place.
Puis la roue est refroidie dans un spectaculaire dégagement de vapeur, afin d'éviter que le bois ne prenne feu.
 
 
Une atmosphère de travail réfléchi, studieux et appliqué. Raymond Forni, Président de l'Assemblée Nationale, fils de ferblantier et qui fut OS chez Peugeot, ne s'y trompe pas.
Une dernière image de Jean-Luc Wendling, le fidèle d'entre les fidèles,  tel que nous avions tous plaisir à le voir et le revoir en son domaine.
 
 
 
 
 
 

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