Carrousel-salon à l'écomusée d'Alsace : les cochons prennent le large

Avril 2012: c'est fait, le carrousel-salon Demeyer a été vendu à un parc d'attractions.C'est une nouvelle étape du démembrement de l'écomusée d'Alsace, entrepris dès le 17 septembre 2006, après la démission du président de l'association de l'Ecomusée d'Alsace, François Capber, et la mienne en qualité de directeur . Le Conseil général du Haut-Rhin et le Conseil régional étaient alors les chantres et financeurs du projet voisin de parc de loisirs « Bioscope », sensé dynamiser un écomusée qui n'en demandait pas tant. Aujourd'hui déjà, on évoque la fermeture du Bioscope après 28 millions d'euros de déficit de fonctionnement. Sur le passage de cette peu lumineuse comète, l'écomusée d'Alsace n'a cessé de perdre sa substance matérielle: distraction du carreau minier Rodolphe et fermeture du parcours multimédia « Clair de mine », fermeture de la ligne de chemin de fer historique, et aujourd'hui dispersion de l'espace de présentation d'art forain (voir l'article « Société et fête foraine, une expérience de muséographie).



Voici le texte du communiqué que j'adressais à quelques connaissances lorsque j'appris la décision de vente.

"Le monument de l'art français vendu aux enchères"
 
"Les Etats-Unis, l'Angleterre ont de longue date porté attention au patrimoine de la fête foraine, et à ce titre collecté en France des décors, des manèges, des instruments de musique mécanique qui, autrement, auraient disparu. En France, cet art original a été ignoré ou méprisé jusqu'à la fin des années 1980. A ce moment, des pionniers ont commencé à être entendus. Jean-Paul Favand constituait avec obstination et mérite la fabuleuse collection privée visible aujourd'hui dans son musée des arts forains aux Pavillons de Bercy. Zeev Gourarier, alors conservateur au défunt Musée national des arts et traditions populaires, faisait reconnaître par le ministère de la Culture ce champ patrimonial en friches. Depuis Epinal, Fabienne et François Marchal, collectionneurs privés, enchaînaient publications et expositions. Dirigeant l'Ecomusée d'Alsace, musée dédié aux cultures et sociétés du XXe siècle, je ne pouvais pas être indifférent à ce témoignage d'un fait majeur du XXe siècle : l'invention de la civilisation du loisir. Le projet de créer dans notre musée un pôle d'art forain était né. Restait à constituer une collection digne de ce nom. Faute de pouvoir compter sur des fonds publics, le musée créa une société de capitaux afin de pouvoir procéder aux acquisitions, aux travaux de restauration, à l'étude et à la présentation vivante de manèges, attractions mais aussi objets témoins de la vie des forains.
 En 1990, Ecoparcs SA que je présidais réussit à réunir 11 millions de francs, une somme énorme pour l'époque, afin d'acquérir le carrousel-salon Demeyer. C'est l'unique survivant des grandes attractions foraines du début du XXe siècle. Sa façade sculptée parodiant un pavillon de l'Exposition Universelle de 1900, ses murs de glaces intérieurs, ses plafonds peints tournants et concentriques, sa cavalerie galopante de cochons, chevaux et gondoles, étaient miraculeusement conservés. Après une dernière tournée en 1937, le manège fut démonté et entreposé jusque dans les années 1970. Il fut alors acquis par un entrepreneur de loisirs hollandais, puis passa aux mains d'un antiquaire suisse auprès de qui nous pûmes l'acheter, en concurrence avec des amateurs de Las Vegas…
Ce fut une grande fierté pour notre « musée de province » (comme on disait alors) associatif d'avoir réussi à faire revenir en France son plus important monument d'art forain, sans que cela ne coûta un sou aux contribuables. Autour de cet objet majeur, dont la restauration s'étala sur quinze ans, le musée put constituer la plus importante collection d'art forain exposée dans un musée contrôlé par l'Etat ("Musée de France"). Bien évidemment, manèges, cinéma et théâtre forains étaient en activité, conformément à la transmission vivante qui était la marque de fabrique de ce musée fort d'une fréquentation de 300 000 visiteurs par an.
En 2006, la Région Alsace et le Conseil Général du Haut-Rhin exigèrent le départ de l'équipe fondatrice et obtinrent la réduction du périmètre d'activités de l'écomusée, qui fut dans un premier temps amputé de son volet d'histoire industrielle (notamment une mine de potasse ouverte au public depuis 2004). La présentation pédagogique et vivante de l'art forain suivit le même chemin. La société propriétaire du carrousel-salon, devant l'incapacité du musée à s'en occuper, devant l'indifférence manifeste du Département, s'est résolue à le vendre aux enchères ; l'annonce vient d'être publiée par un commissaire priseur de la place. Pour autant le musée trouvera-t-il les moyens et l'énergie d'entretenir les objets forains lui appartenant en propre ?
C'est la fin triste et annoncée d'un projet qui combina esprit scientifique et gaité du partage du savoir avec les visiteurs. Néanmoins, il ne faut pas s'interdire de rêver. Peut-être ce chef d'œuvre trouvera-t-il place dans un autre musée français où il sera respecté et choyé ?
 
Marc Grodwohl 15 septembre 2011"

Avant le dernier acte
 
L'annonce de la vente du carrousel-salon ne pas fait pas recette dans les médias nationaux, pour plusieurs raisons. La vente de la collection de Fabienne et François Marchal à l'Hôtel Drouot se déroule du 28 au 29 septembre à l'Hôtel Drouot. Répartie en 700 lots, la collection –valorisée par un remarquable catalogue- est vendue pour un montant total de 3 069 950 € hors frais. C'est du reste un acquéreur alsacien, la Fondation de Francis Staub, qui acquiert une part significative de la collection. Un entrefilet dans la presse régionale prête à Francis Staub l'intention de réaliser un « petit Musée de l'art forain ». Aucune relation n'est établie entre les deux ventes, celle de la collection Marchal et celle à venir du carrousel-salon Demeyer.
L'information sur la vente de ce dernier est vite expédiée par « Les Dernières Nouvelles d'Alsace » en date du 16 septembre. On y lit que le « carrousel salon Demeyer est une pièce de manège unique en France (…) achetée en son temps par Marc Grodwohl, ancien directeur de l'Ecomusée et grand admirateur des arts forains ». L'article poursuit en rappelant que l'acquisition avait été financée par la société Ecoparcs, l'écomusée devant la rembourser ultérieurement, ce qui ne fut pas le cas. Puis on évoque la « grande crise de l'histoire de l'écomusée » en 2006 qui, sous la pression du Conseil général, déboucha sur un changement à la tête de l'association. Le président alors élu –et toujours en place- décida, nous citons l'article du 16 septembre 2011, « de prendre des mesures conservatoires. Le carrousel était fragilisé dans mécanique, ses peintures, ses toits et surexploité ». Il poursuit ainsi : si le carrousel « devait quitter l'écomusée, ce serait un crève-cœur, mais ce que l'on attend de moi c'est une gouvernance responsable, pragmatique dans un contexte local et général difficile ». Puis est livrée une première séquence du discours officiel sur le sujet : « Par ailleurs je m'interroge. Ce manège n'a pas un caractère patrimonial alsacien. Je m'interroge aussi sur ce greffon de marché forain et sur ses manèges qu'il nous est interdit d'utiliser pour des raisons de sécurité. Nous devons prendre une décision, les préserver, les démonter et les stocker ou les rendre à une autre vie dans une autre collection ».
 
Ce n'est pas le lieu, le moment de l'éclaircir le brouillard dans lequel est toujours noyée la « crise » passée de l'écomusée. Il y aurait à redire sur les allégations portant sur l'état du carrousel et des autres manèges en 2006. Ils étaient en parfait état, restaurés d'ailleurs à grand prix et renfort de subventions publiques, déclarés conformes pour l'exploitation par les bureaux de contrôle. Cela tombe sous le sens que la réduction de personnel de l'écomusée (combien ? a minima les deux tiers d'un personnel motivé et formé ont été licenciés) n'est pas sans conséquences directes sur la quantité et la qualité des actes de maintenance.
 
Mais cela ne nous intéresse pas aujourd'hui. Pour l'heure, nous dénonçons le démembrement d'une collection de musée, normalement protégée par la Loi et la tutelle. Le carrousel-salon, il est vrai, appartient à la société Ecoparcs. Elle le mit gracieusement à disposition du musée pendant seize ans, dans le cadre d'un acte officiel de dépôt en date du 17 avril 1990. Entre 1998 et 2004, les forces vives de l'Ecomusée et le Conseil général du Haut-Rhin se rapprochèrent pour graver dans le marbre  les statuts de l'écomusée, en tant que collection publique . L'objectif poursuivi de bonne foi entre les parties –publiques, privées, associatives- était que l'ensemble des biens culturels du musée, à savoir maisons, bâtiments (dont la mine Rodolphe), objets, éléments immatériels, soient propriété d'une seule structure juridique associative, préservant l'inaliénabilité et l'indivisibilité des collections, principe sacré s'il en est pour les musées. Dans cette logique approuvée par les partenaires et votées par leurs instances délibératives, la propriété du carrousel-salon passait à l'association patrimoniale. Le changement de président du Conseil général du Haut-Rhin mit un terme brutal au transfert de propriété en cours. Nous n'en savons pas davantage, puisque nous n'étions plus là. Le fait demeure : la collection d'art forain de l'écomusée est condamnée, au prétexte que le propriétaire privé de sa pièce majeure veut s'en défaire ; c'est son droit et sans doute son obligation de bon gestionnaire. Mais le devoir de l'association n'est pas de rester les bras ballants, en dépréciant cette section du musée qualifiée de « greffon de marché forain » ( !) et annonçant tout de go son démontage voire son départ pour une « autre collection ».
 
La question concerne en premier les principes les plus fondamentaux (« sacrés » est le mot approprié) des musées en tant qu'institutions pérennes et d'intérêt public, censées protégées des coups de tête, des goûts personnels des dirigeants, des changements de perception de ce qui fait une valeur patrimoniale au gré des modes et des conjonctures politiques. C'est du reste pour cette raison que les musées bénéficient de concours publics. Extrait du code de déontologie des musées publié par l'ICOM : «  La politique des collections appliquée par le musée doit clairement souligner leur importance en tant que témoignages de premier ordre. Elle doit aussi s'assurer que cette démarche n'est pas uniquement dictée par les tendances intellectuelles du moment ou par des habitudes du musée ».
 
Deuxième sujet d'inquiétude : les motifs invoqués. Le carrousel-salon n'est pas « alsacien » et pour cette raison n'est pas essentiel à l'écomusée. Ce discours est révélateur d'une perte de tout repère de ce qui fait une culture, et du rôle du musée dans les cultures d'un pays démocratique. Aucune culture n'est intrinsèquement ceci ou cela, aucune culture n'est « pure » au regard de normes identitaristes, brandies ici comme des critères génétiques. Lorsque la direction du musée invoque le critère de « patrimoine alsacien » elle se fait le porte-voix du président du Conseil général. Interrogé sur le plateau de FR3 Alsace, dans le cadre de l'émission "Gsuntheim" le 9 octobre, ce dernier déclare (en dialecte) que « tout le monde est d'accord, ce carrousel n'est pas l'âme de l'écomusée ». « On voyait des carrousels comme ça sur les petites places parisiennes ». Du reste, écrit-il en réponse à une question posée par un citoyen: « …il a été décidé de concentrer sa mission [de l'écomusée] sur la sauvegarde du patrimoine, de la culture et des arts populaires alsaciens. Le Carrousel n'est pas une pièce alsacienne et ne participe pas à cette vocation (…) le choix qui vient d'être fait est un choix qui a le mérite de la cohérence et renforce la détermination à se concentrer d'abord sur le patrimoine proprement alsacien ».
 
Le critère d'authenticité « proprement » alsacienne n'est pas seulement douteux et infondé, il est simplement absurde s'agissant d'œuvre d'art. Pour en rester à la seule Alsace, cet élu admettrait-il la vente de « La Belle Strasbourgeoise » conservée au Musée des Beaux Arts de Strasbourg au motif qu'elle fut peinte par Nicolas de Largillière, né à Paris en 1656, mort à Paris en 1746. Refusera-t-on tout crédit au Musée des Unterlinden à Colmar parce que Matthias Grünewald, auteur du Retable d'Issenheim, n'est probablement ni né ni mort en Alsace ?
 
Enfin, les choses ont un prix. L'effort financier consenti par le secteur privé en 1990 pour acquérir le carrousel-salon est connu : environ 1 500 000 € (en 1990). La restauration mécanique et artistique du carrousel  (environ 200 000 €), la construction d'un hangar pour protéger le carrousel (estimée à 300 000 €) et les autres manèges, l'acquisition et la restauration de ces derniers (estimées à 400 000 €), les aménagements et scénographie (environ 200 000€), nous amènent à un investissement de l'ordre de 2 500 000 € à 3 000 000 € étalé sur une quinzaine d'années. C'est peu par rapport à la valeur patrimoniale constituée, si l'on se réfère à un élément de comparaison récent, la vente de la collection Marchal.
C'est beaucoup par contre, si l'on évacue cet investissement d'un revers de manche…avec l'habituel mépris pour ceux qui l'ont durement constitué, pour les millions de visiteurs qui en furent émerveillés, et pour ce pan majeur de l'histoire du XXe siècle: l'apparition de la société des loisirs.
Epilogue: le parc d'attractions Europa-Park, à Rüst en Allemagne, communique le 20 avril 2012 l'acquisition du carrousel-salon. Il partira donc pour l'Allemagne, où il sera installé dans une entreprise honorable qui, sans doute, saura mieux le conserver qu'un écomusée qui n'a plus de musée que le nom.

Quelques aspects de l'intérieur du carrousel-salon Demeyer
 
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