« Carnaval des paysans » à l’écomusée d’Alsace 1994-2006

Toute migration d'un objet vers le musée implique le détournement de sa fonction, l'ampute de sa valeur d'échange matériel –marchand ou non- et le rend émetteur de nouvelles significations. Il conserve toutefois son intégrité physique, et en cela il peut se faire le support et parfois l'alibi d'un discours distancié, objectivé. Mais que faire lorsque des pans de la culture dont le musée est sensé témoigner ne peuvent pas être médiés par des objets authentiques ? Carnaval a-t-il (avait-il) sa place au musée, et selon quelle éthique ?

 
Figure 1 : hommes sauvages du « Carnaval des paysans » de l'écomusée d'Alsace, 1997. Précisons que « Carnaval des paysans » est la traduction d'un terme dialectal, et non une construction touristique, qui désigne le carnaval antérieur à l'instauration du Carême en semaine (mercredi des Cendres). Le nouveau carnaval, le dimanche précédent, est désigné « Herra Fasnacht », « carnaval des messieurs ».
 
A l'écomusée d'Alsace, en réinsérant beaucoup d'objets dans une filière productive, je pouvais rendre lisible leur fonctionnalité, et ainsi renouveler les représentations souvent stéréotypées qui y étaient associées. Mettre les objets en usage changeait bien sûr fondamentalement le rapport entre l' « expert du musée » et le public. L'expert n'était plus jugé à sa capacité à « mettre en valeur et en sens » un objet inerte et décontextualisé. Le public, dont de nombreux professionnels ayant utilisé ce genre d'objets, pouvait évaluer le sérieux de l'expert selon des critères pour lui objectifs : la réalité de la conservation et de la transmission de savoirs techniques. Cette pratique a amené une désacralisation ou une démystification du rôle de ce genre de musées, trop exclusivement glorifiés comme les temples du deuil nécessaire de modes de vie périmés. A l'écomusée d'Alsace –et d'autres empruntèrent cette voie ensuite- la question de la sacralité du musée n'était plus envisageable sous le seul angle de la manipulation un peu magicienne de l'objet par le muséographe. Un livre dédié à l'inventeur de l'écomuséologie, Georges-Henri Rivière, auteur du Musée –malheureusement fermé- national des arts et traditions populaires est du reste titré « Le magicien des vitrines »[i]. Sans mettre en cause cette forme de muséographie –que certains discréditèrent en la qualifiant de « muséographie du fil de nylon », nous nous sommes évertués à l'écomusée d'Alsace (jusqu'à mon départ en 2006) de faire autre chose. Depuis l'ouverture du Musée National des Arts et Traditions populaires en 1972, les temps avaient changé. Le défi qui nous était lancé était d'aborder la question du sacré, inhérente au musée, par d'autres voies que l'autoglorification de notre fonction sociale de « gardiens de la mémoire collective » suivant la formule qui fit florès un temps. Cela nous a conduits à étudier, empiriquement, la possibilité de « faire travailler les fêtes » comme nous faisions déjà travailler les objets.
Bien sûr, on pourra toujours rétorquer qu'une scène de fenaison avec un couple de bœufs et un cortège de Carnaval paysan sont du même ordre pittoresque que des dioramas. Des tableaux, idéalisés, d'une vie paysanne construite avec les seules informations et les seuls objets allant dans le sens de l'effet esthétique souhaité, lui-même au service d'une obscure démonstration idéologique sous-jacente. On a pu lire, parfois, que ce que l'on pouvait voir à l'écomusée était une forme animée des tableaux de mannequins et décors inventés par le suédois Hazélius en 1872 pour le musée d'ethnographie de Stockholm[ii]. Voire. En abordant Carnaval dans ce papier, nous voulons montrer qu'en marge de l'inévitable et sans doute nécessaire esthétisation de la fête, se posaient des questions sur comment on construit une fête au musée, avec quels matériaux et dans quel environnement.
 
Un feu de carnaval en 2008 dans le Markgräflerland
 
Depuis le village alsacien où j'habite, il nous faut moins d'une demie heure pour nous trouver « en face » : une autre langue, d'autres gens, une vraie campagne avec des petites routes qui n'ont pas sacrifié au tout bagnoles, des vergers, des villages chacun plus charmant que l'autre avec des auberges accueillantes, conviviales, comme on n'en trouve que trop peu du côté français. Ce petit coin d'Allemagne du sud, qu'on nomme Markgräflerland, expose avec fraîcheur des coutumes comme la bénédiction des maisons à l'Epiphanie. Les linteaux de porte sont alors tracés à la craie du mot CMB, que l'on peut lire comme l'acronyme des mages Caspar, Melchior, Balthazar, ou de la formule Chistus mansionem benedicat, encadrant le millésime de l'année à venir pendant laquelle restera efficace cette protection rituelle de la maisonnée. A la Pentecôte on dresse de hauts mais enrubannés, sapins pourvus encore de leur cime et écorcés en spirale.
Le temps de Carnaval est le plus captivant, car il nous paraît venir habiter cette campagne par quelque chose venu du fond des âges et du fond de la nuit, quand bien même tout cela s'explique, ou du moins se commente, historiquement et ethnologiquement. Mais ce n'est pas le même registre d'expérience que de l'étudier ou d'y être. Il est toujours possible de faire la part des choses entre la connaissance et l'émotion brute, même si l'une et l'autre s'enrichissent et se déforment réciproquement, cette ambivalence étant l'essence même de carnaval. Dans notre sud alsacien, le carnaval des champs était « perdu » depuis une bonne vingtaine d'années lorsque Pierre Spenlehauer ressuscita celui de Biederthal, un village posé au pied de la première vraie montagne de ce versant ci du Jura. C'était au milieu de la décennie 1970. Lorsqu'en 1994 l'écomusée d'Alsace avait pris déjà une certaine rondeur, après 14 ans de travaux et 10 ans d'ouverture au public, j'y transposai le carnaval réinventé de Biederthal. Dans les douze années qui suivirent, je poursuivis la recherche sur ce sujet pour lequel je m'étais pris de passion. Il m'ouvrait des possibilités nouvelles et pédagogiques de donner aux visiteurs une idée de la respiration d'une société traditionnelle. Ce terrain plus que d ‘autres était propice à l'explication des questions de subsistance, de conditions de vie, de rapport au sacré dans les deux ordres, interagissant, de la foi religieuse et du rapport aux ancêtres. Je multipliais, compte tenu de la richesse du sujet, les expériences de partage de ce fonds anthropologique avec le public, en l'incorporant à l'ensemble plus vaste des pratiques festives. Je ne cantonnais pas mon rôle à la recherche puis à la mise en scène de ses résultats, au moyen d'un programme fourni en animations, expositions, démonstrations et charivaris. J'y participais moi-même avec conviction. Plutôt timide, rassuré par la recherche ethnographique et galvanisé par l'effet métamorphique du grimage et des peaux de bêtes, j'aimais me couler dans les rôles les plus excessifs. A l'approche de Pâques, à l'issue du cycle carnavalesque, toute l'équipe était sur les rotules avant même que la vraie saison d'accueil du public n'ait commencé. Nos prestations publiques respectaient strictement les dates des séquences successives du carnaval telles que le calendrier liturgique de Pâques, lunisolaire, les fixait. Il m'était dès lors impossible d'aller voir dans les collines allemandes comment les choses se passaient. Notamment le samedi soir –en remplacement du plus juste dimanche soir- suivant le mercredi des cendres, lorsque l'on met le feu aux bûchers.
Je ne les connaissais donc que de loin, par le spectacle hors du temps qu'offre, depuis la plaine, la tombée de la nuit hivernale sur les collines allemandes. Le gris uniforme de fin de journée se fonce en passant au rose du coucher du faible soleil. Des colonnes blanches commencent à s'élever, d'un peu partout dans les replis et sur les hauteurs du panorama, pendant que le ciel s'obscurcit. A nuit noire, tous les bûchers ont accroché leurs lueurs on ne sait où sur la terre ou dans le ciel.

 
Figure 2 : mise à feu du bûcher de Liel ( février 2008, Markgräflerland,Allemagne)

 
Libérés de la contrainte du service à l'écomusée, notre couple a le temps d'aller y voir de plus près, revenant chaque année au même endroit, choisi la première fois par hasard, le premier se présentant étant le bon. Un carnaval des champs n'est pas un spectacle, c'est une lente et progressive mise en tension du corps et des pensées, qui croît de jour en jour à mesure que le temps du bûcher approche. On entre dans un double qui ne prête attention qu'aux choses sauvages. Il est alors temps de parcourir cette forêt des collines allemandes, dernier étage avant les hauteurs de la Forêt Noire, lorsque les dimanches précédant le carnaval on entend monter de la vallée les musiques dissonantes et flatulantes de chaque clique de village en répétition.
Le dimanche est arrivé, nous montons au crépuscule sur le plateau du bûcher. Des familles qui gravissent la côte elles aussi, par grappes, on ne perçoit plus que des silhouettes hérissées de longs bâtons qui se dandinent. Le plateau auquel nous parvenons est une scène suspendue au-dessus de la vallée, et plus loin de cette plaine du Rhin où est Petit-Landau ; la nuit est tombée, la lune s'est accrochée au milieu de la scène. Le premier bûcher, le petit, est déjà en feu. C'est à ses braises que l'on allumera les brandons pour porter le feu au deuxième tas de bois, le grand, empilement énorme et chaotique, sans aucun dessein architectural, de branches et de racines. Peut être 100 ou 150 personnes sont là sur l'étroite plate-forme entre la pente de la colline d'un côté, le vide sur la vallée de l'autre. Chacun a son long bâton et son collier de carrés de bois tourné, disques percés d'un trou en leur centre et biseautés sur leur périphérie. On fiche un de ces disques sur le bâton taillé en pointe et on va le faire rougir au feu, comme l'on grillerait une saucisse[iii]. On laisse ensuite sa place à un autre, et en s'éloignant on maintient son bâton à la verticale en lui imprimant la rotation qui active l'incandescence de la rouelle. Autour du bûcher des dizaines de cercles de feu tournent ainsi horizontalement, tous à la même hauteur. Et chacun, chacune, ira vers l'une des trois rampes de lancement, à la limite du surplomb, prendra son élan en tournoyant par deux fois avant de fracasser le disque sur la rampe, de telle sorte qu'il y roule et trace son arabesque lumineuse le plus loin possible au-dessus de la vallée, vers la lune pleine. Il ne passe ce soir là rien d'autre, que l'apprentissage patient des enfants et la démonstration d'adresse des adolescents et des jeunes : quelque chose de sérieux, d'appliqué, sans cris ni bousculades. Chacun le fait pour soi, il n'y a pas de concours et aucun champion n'attend de compliments. On vérifie si on est toujours aussi bon que d'habitude ; ou les parents mesurent les progrès de leurs enfants depuis l'année passée. C'est tout. Des japonais sont arrivés ici on ne sait comment, car le moment n'a rien de touristique et ne fait l'objet d'aucune publicité. Pour réussir à faire tournoyer correctement les cives, il faut être né ici et avoir ça dans les gènes, nous dit un habitant récent, ingénieur venu du nord de l'Allemagne. Le moment n'a rien de secret non plus. L'étranger au village est repéré, et il y a toujours un jeune pour vous proposer un bâton et vous donner deux ou trois cives en montrant comment procéder. On n'attend pas que vous réussissiez.
Les pompiers sont là, prêts à combattre un improbable incendie de forêts ou à sauver des gens brûlés, et passent le temps à vendre quelques bières et saucisses ; mais le moment est très familial et personne ne boit avec excès. Le bûcher se tasse, les enfants commencent à avoir sommeil et les familles redescendent. C'est fini, ce n'était pas grand-chose et pourtant c'était un moment, une ou deux heures, très gaies et très graves. Gaies en raison de tous ces jeunes parents qui transmettent ce qu'ils eux mêmes appris de leurs parents à leurs enfants, joyeuses de ces sinuosités rouges et jaune, mouvantes et agiles comme des vols de chauve-souris. Heures graves aussi car nous, venus d'ailleurs, ignorons comment nommer les gens, les montagnes, les champs de la vallée, n'en connaissons pas les ancêtres : c'est pourquoi en dépit de tout ce que nous savons abstraitement, nous sommes étrangers sans être des intrus. La règle de ce jeu implique que nous ne doutions pas d'un lien organique, à nous inaccessible, entre les gens d'ici et ce rendez-vous coutumier.

 

Figure 3: Feu de Carnaval de Liel, février 2008
 
 Figure 4 : Feu de Carnaval de Liel, février 2008

Figure 5: Feu de Carnaval de Liel, février 2008
Figure 6: Feu de Carnaval de Liel, février 2008

Figure 7 : Feu de Carnaval de Liel, février 2008

Figure 8 : Feu de Carnaval de Liel, février 2008

Figure 9 : Feu de Carnaval de Liel, février 2008

 
Une reconstruction pédagogique de Carnaval à l'écomusée d'Alsace(1994-2006)

Les restitutions des rituels carnavalesques à l'écomusée d'Alsace étaient une élaboration pédagogique, de l'ordre de la « reconstruction utopique ». Mes enquêtes m'avaient fait accumuler des informations fragmentaires, parfois redondantes d'un village à l'autre, parfois divergentes. Parfois des séquences plus complexes esquissaient une grille dans laquelle ordonner les éléments disparates recueillis ailleurs. L'exercice était périlleux. On est nécessairement en grand écart, tant est prégnant l'héritage de la Volkskunde, constitué par la sélection des seuls faits qui démontreraient des survivances préchrétiennes, rattachées à l'antiquité mythologique du peuple allemand. On ne peut les balayer, les représentations communes issues de la Volkskunde étant un fait patrimonial objectif, autant qu'une information sur des glissements contemporains du sacré au magique. Il faut en tenir compte, ne serait-ce que pour contribuer à en saper les fondements idéologiques, sans pour autant stigmatiser le public. Car la forme fait sens, indépendamment du processus de son élaboration.
 
Dans un exercice de concision, j'avais réorganisé les informations au profit d'un public qui revenait de loin. Au mieux les feux de carnaval qui perduraient en pointillés ça et là, -s' ils n'étaient pas reportés à la St Jean ou au 15 août, lorsque davantage de touristes sont présents-, étaient commentés comme une charmante coutume d'esprits simplets allant en troupe « brûler le bonhomme hiver pour faire venir le printemps ».C'est que nous relate la presse locale en 2000, concernant le carnaval de Sundhoffen (Haut(Rhin) : «le Carnaval des paysans "Bürrafasanacht" de Sundhoffen (sera organisé) par l'Association familiale. Cette 27e édition,"Cuvée 2000", aura pour thème "Le futur". Que sera le XXIIe siècle, l'an 3000 ? Plusieurs associations se sont déjà manifestées auprès des organisateurs pour cette journée où, une fois de plus, "Lumpagingel" et "Lumpahaxla", l'Hiver et la Mauvaise saison, seront brûlés sur un bûcher au bord de l'Ill ». Au passage, on notera l'association de Carnaval et de spéculations concernant l'avenir, ce qui renvoie –sans que l'on ne prétende qu'il y a continuité- à des pratiques divinatoires anciennes.
Au pire, on convoquait celtitude et germanité : ainsi put-on lire dans la presse locale que dans telle commune du Jura alsacien était organisée une « marche de la St Sylvestre pour évoquer une tradition perdue dans la nuit des temps : celle du nouvel an païen qui voulait que l'on allume des bûchers ». Une page plus loin dans le même journal, un autre titre annonçait : « Une St Sylvestre assez brûlante. Officiellement 23 voitures ont été incendiées dans le Haut-Rhin et 33 dans le Bas-Rhin », sans que cet article, pas plus que les centaines d'autres au même sujet, ne consacre une seule ligne à esquisser une analyse, au-delà de la brutalité des faits.
Dans cette confusion faisant abstraction de toute dimension liturgique chrétienne du Carême, le carnaval de l'écomusée oeuvrait à la déconstruction des clichés sur une paysannerie naïve et animiste, bien entendu réputée imperméable à un bon millénaire et demi de christianisation. Nos représentations et démonstrations montraient comment ces comportements, qualifiés par Lévi-Strauss[iv] d'inhérents à l'état de l'homme en société, ne venaient pas s'opposer frontalement aux rituels religieux, ou s'y substituer sous la forme d'un culte secret des forêts, mais au contraire s'y inscrire de bien des façons : ne serait-ce que par la vertu pédagogique du contre exemple, ou en occupant les blancs du calendrier liturgique[v].
L'exemple des voitures brûlées du Nouvel An –et même si exprimé ainsi le rapprochement est court, beaucoup trop court- pouvait conduire nos visiteurs à réfléchir sur comment des rituels collectifs anciens, encadrés par les pouvoirs religieux et politiques, pouvaient renaître subversivement dans des formes comparables. Et si la plupart d'entre s'accordent sur leurs effets détestables, nous sommes sans doute moins nombreux à souhaiter que les relais politiques et médiatiques soient plus attentifs à ce que veut dire cette ritualisation sociale des feux, là où de nouveaux villages émergent des friches des périphéries urbaines.
 
Voyons dans quels termes et le plus succinctement possible, l'écomusée avait composé le récit dune possible cohérence des rituels carnavalesques.
Du Jour des Morts à la Résurrection s'étend la période du repos des travaux agraires, qui est aussi celle de la longue nuit de l'hiver. Comme d'autres, cette période était strictement encadrée par l'Eglise, au moyen d'obligations comme les quarante jours de jeune du Carême, préparant Pâques et correspondant à la période soudure entre l'épuisement des aliments stockés et les premiers produits nouveaux.
Le carnaval aux champs est la plus spectaculaire, mais non la seule des expériences collectives de contact avec l'au-delà tolérées, voire organisées par les pouvoirs religieux et politiques.
Les témoignages de la première moitié du XXe siècle révèlent, car sélectifs, une forme rurale du carnaval, qui n'a pas ou plus beaucoup de points communs avec celui des villes. Ceux qui nous les rapportent aujourd'hui ne nous livrent que des bribes, qu'ils peinent à commenter, de rituels peut être moins anciens qu'il n'y paraît. Ordonnés comme le déroulement d'un jeu, ces fragments concourrent à dessiner l'architecture idéale d'un carnaval des champs[vi].
 
Plusieurs séquences s'y succèdent, à partir du Mardi Gras, auquel participent hommes et femmes dans le cadre des « réunions des chapeaux », soirées satiriques pendant lesquelles l'on conserve son chapeau pour parodier le culte juif, le mardi d'écorchage, le bal des haillons. Le dimanche suivant, premier dimanche de Carême, -alors qu'en ville le carnaval se tient le dimanche avant mardi-gras- les vivants prêtent leur enveloppe aux morts, en endossant de vieux habits et se grimant. Ils se constituent en cortège, les conscrits quémandant, au nom des morts et de leur pouvoir de malédiction, des beignets de maison en maison, ainsi que du bois pour alimenter le bûcher. Le cortège se termine autour des deux bûchers, un bûcher d'allumage et le bûcher principal, devant lequel est déclamé le « banc des copeaux », consistant en un long et parfois odieux texte rimé reprenant tous les défauts du village pendant l'année l'écoulée. Ce texte est ensuite jeté dans le bûcher.

Figure 10 : soirée des chapeaux ou « Kappasetzung », tournant explicitement les juifs en dérision, peinture murale détruite d'un restaurant de Gambsheim (Bas-Rhin) reproduite dans la maison de Hegenheim à l'écomusée d'Alsace en 1990.
 
Sur le bûcher prend place très souvent une figure de paille, qui aura été précédemment exposée sur une charrette tout au long du cortège, à la manière d'un condamné à mort. Cette figure de paille peut aussi être la substitution, au dernier moment, d'une réplique à la personne costumée tenant le rôle du « putois » ou d'un autre loup-garou, qui aura été précédemment traquée, capturée et promenée enchaînée par les conscrits. Il est assez probable que les feux de carnaval et de mi-carême soient, à côté de bien d'autres choses, aussi une parodie (un substitut ?) de la crémation du juif du samedi saint.
Le lundi enfin, jour chômé autrefois, était le carnaval des femmes, lundi du cerf, lundi des chapeaux, qui contient tout l'esprit de carnaval : la démonstration par la pratique de l'impossibilité d'inverser l'ordre normal de la société. Par analogie avec la ramure du cerf, les femmes peuvent décoiffer les hommes de leur chapeau et le leur confisquer pour les priver de leur virilité. Or c'est au moins de février que les cerfs ne portent plus de bois.

Figure 11 : « Carnaval des femmes » ou « Lundi des chapeaux » dans le Sundgau, gravure de Lix, 1886
 
Dans son apparente mise en cause des normes, le carnaval des champs ne fait que les conforter, confirmant chaque acteur de la société locale à sa place au moyen de démonstrations de rapports de force, d'exclusion. Agrégation, aussi, de la communauté dans une même expérience avec le monde de ses morts, justifiant l'aveu des mauvaises actions individuelles effacées par une purification collective. Loin des confettis et serpentins de la bourgeoisie, le carnaval des champs s'abreuve des sangs sauvages qui opèrent la métamorphose du loup-garou, et en fait endosser symboliquement par les vivants le rôle pour l'exposer en lumière avant de le renvoyer au plus profond des forêts.

Figure 12: « Carnaval des paysans » à l'écomusée d'Alsace, vers 2000
Figure 13: « Carnaval des paysans » à l'écomusée d'Alsace, vers 2000
 
Figure 14: « Carnaval des paysans » à l'écomusée d'Alsace, vers 2000

Figure 15: « Carnaval des paysans » à l'écomusée d'Alsace, vers 2000

Figure 16: « Carnaval des paysans » à l'écomusée d'Alsace, vers 2000

 
Voila ce que nous disions à travers un carnaval de synthèse à l'écomusée. Voici à présent, à titre d'exemple local, quels sont les faits collectés à Petit-Landau (Haut-Rhin). On les insèrera ou non à sa guise dans la trame proposée, dont nous rappelons la vocation pédagogique dans le cadre d'un écomusée. A la défense d'une thèse, nous préférons la confrontation entre ce qui peut être recueilli à une échelle microcosmique et notre propre récit général antérieur.
Un premier témoignage est issu des mémoires que publia, à l'âge de 70 ans, une dame qui avait passé son enfance de 6 à 13 ans à Petit-Landau, lorsque son père y était instituteur dans une période de part et d'autre de la Première Guerre Mondiale :«  Tout le village y participait. Le soir, jusque tard dans la nuit, on dansait autour d'un grand feu aux airs d'un accordéon, et on chantait. Les déguisés narguaient les autres à leur choix, et ceux-ci voulaient absolument connaître ceux qui les taquinaient. Ainsi se faisaient souvent de petites luttes tout en plaisantant, mais jamais cela n'aurait tourné en querelles sérieuses et méchantes. Toute cette fête avait lieu en dehors du village, au milieu des prés, sur le chemin vers le Rhin. C'était une ambiance sereine et familiale, comme c'était la coutume dans le temps ». Ces lignes relatent une atmosphère aussi paisible que celle que nous avons partagée autour d'un feu sur une colline d'« en face », et paraissent bien éloignées de la dramatisation écomuséale. Le témoignage est cependant sélectif. S'il relate le feu de carnaval, première interruption du Carême, il fait silence sur l'autre feu qui ferme la période, la crémation du Juif le samedi de Pâques. Sans le nommer, une habitante y fait allusion en rapportant que la seule façon de se débarrasser des objets de dévotion en surnombre était, sous la conduite du curé, de les brûler dans l'enceinte du cimetière, puis d'en disperser les cendres dans son propre jardin. Le bûcher des croix délabrées, des oints, et autres objets de la foi hors d'usage, était celui sur lequel était symboliquement brûlé le Juif, à la veille de la Résurrection. Lorsque nous évoquons l'antisémitisme de temps proches, une réalité, un témoin se rappelle subitement : « Quand même, quand on y pense aujourd'hui ! Pour nous les enfants, allumer un feu c'était un jeu et on ne voyait pas plus loin. Mes parents laissaient faire à contrecoeur, mais je voyais bien que cette coutume leur déplaisait profondément ».
 
Nos interlocuteurs n'ont pas abordé spontanément le sujet de carnaval à Petit-Landau, et les réponses étaient lapidaires lorsque nous posions la question, comme si carnaval était à l'écart du champ de la mémoire mobilisée par nos entretiens. Il faut alors recourir à des notes prises onze ans plus tôt, en 1997, lors d'une réunion à l'écomusée. Nous y avions invité nos anciens à raconter leur carnaval. Gérard Meyer et Jean Hoefferlin nous décrirent celui de Petit-Landau, bien plus précisément que ce que je pus collecter en 2008. Voici le récit de Gérard et Jean. Les conscrits passaient avec une charrette le dimanche de carnaval, et la chargeaient, de maison en maison, des fagots, paille, bois préparés à leur intention. Ils acheminaient ce matériel jusqu'à l'endroit, toujours le même, affecté au bûcher. Ce dernier était construit sans autre ordre que le ménagement d'une niche à sa base pour la mise à feu. La direction prise par la première fumée était un indice divinatoire sur la fertilité de l'année à venir. Lorsque l'on disait ici « le vent du nord pousse le fourrage en Suisse », ce n'était évidemment pas bon signe.
Les assistants n'étaient pas déguisés, mais masqués, et l'on organisa des concours de masques après la Deuxième guerre mondiale. « Fous et non fous », c'est-à-dire masqués et non masqués, dansaient une ronde autour du feu, puis l'on se rendait au restaurant de Milo Escher pour le bal, il y avait là une grande salle. Le dernier carnaval de Petit-Landau se tint en 1955. Dans ces années 1950 à 1960, naissait dans le village voisin de Hombourg une cavalcade sur le modèle urbain. En 1997 nos interlocuteurs nous disaient « regarder encore de chez eux s'embraser tous les bûchers des collines d'en face ».
Il n'y eu jamais de velléité de faire renaître même ponctuellement le moment de carnaval, contrairement à une deuxième ponctuation du cycle pascal qui implique pareillement les conscrits, la course aux œufs.
Relater celle-ci implique d'évoquer les conscrits d'une part, et la liturgie pascale de l'autre, dont nous trouverons un objet dans une grange et étable. Cette grange est parallèle à la rue et s'ouvre directement sur celle-ci, au moyen de la porte charretière qui donne sur une des deux travées, la seconde étant l'étable couverte d'une plancher sur lequel était entreposés paille et fourrage. « J'en ai sorti du vieux foin et des débris de cette grange », nous dit son propriétaire, qui a entassé sur le plancher, une fois celui-ci dégagé, les reliques de la vie d'avant qu'il a voulu garder. Parmi celles-ci je reconnais une crécelle portative toute en bois. Lorsque l'on tourne sa manivelle, les clous formant crans du cylindre soulèvent l'une après l'autre des lames ; en retombant elles viennent frapper la base creuse de l'instrument, formant caisse de résonance. Cela fait un bruit de mitraillette que l'on peut moduler, suivant la vitesse de rotation, jusqu'à le rendre insupportable. Les garçons faisaient fonctionner ces crécelles à l'extinction de la dernière des treize bougies symbolisant lors du premier office des ténèbres le Christ et les douze apôtres, selon notre témoin des années 1920 qui montre ainsi quelque liberté liturgique sur le sens et le nombre des cierges. Une crécelle de même construction, mais plus grande, était installée à demeure au plus haut du clocher, où elle remplaçait les cloches pour l'appel aux offices jusqu'au dimanche pascal. A côté de ces instruments, les jeunes employaient aussi des planchettes à marteaux pour lesquelles notre témoin des années 1920 rapporte la dénomination dialectale curieuse de « soupe au lard », peut-être référence à la fin du Carême. On voit de tels instruments à profusion sur le savoureux « Combat de Carnaval et Carême » peint par Pieter Bruegel l'Ancien en 1559.

Figure 17 : Crécelle du temps pascal de Petit-Landau (Haut-Rhin)*
 
Le lundi de Pâques, moment de la course aux œufs, peut être défini comme un contre carnaval, en ce qu'il offre une respiration après la pression de la Semaine Sainte. Il est aussi et éminemment, un temps laïc et civique, autant sous la domination du Kaiser que sous les ailes de la République, tout entier livré aux conscrits. Rappelons que la conscription universelle instaurée en 1798 connaît des aménagements successifs, avec le tirage au sort, la possibilité de fournir un remplaçant si l'on a les moyens de l'  « acheter », et diverses exemptions dont la honteuse réforme. Le fait conscrit est particulièrement marqué en Alsace, compte tenu de sa position de région frontalière menacée, envahie, disputée. Les garnisons sont importantes non seulement dans la plupart des villes, mais aussi ponctuellement le long des frontières. Les symboles militaires étaient d'autant plus vivaces qu'on les avait constamment sous les yeux ; cette région surpeuplée fournit jusqu'en 1870 de gros effectifs de remplaçants pour toute la France, ce qui n'est pas étranger non plus à l'intégration de l'armée à la société civile. Plusieurs aspects de la conscription révolue sont régulièrement mis en avant, au premier plan, impliquant fortement le village, celui du baptême laïc[vii]. Il est une équivalence, par reconnaissance d'une virilité intégrante à la Nation, du baptême religieux dans la ponctuation d'une vie humaine. « Doublement cousu tient mieux » est une locution courante en Alsace, qui s'applique parfaitement aux deux rituels encadrant l'adolescence masculine, communion en amont pour les catholiques, conscription en aval. Un second aspect fréquemment évoqué est le lien de quasi parenté établi par l'appartenance commune à une classe d'âge d'appel au service militaire. Il instaure, nous allons le voir précisément au sujet de la course aux œufs, un calendrier collectif propre au village ; il permet, en les y rattachant, de situer avec précision des évènements locaux dans le temps, au même titre que les communions que nous évoquions. La dramatisation, rituelle et initiatique, de l'état de conscrit est un fait anthropologique commun. Sans égrener des lieux communs sur les rites de passage, nous signalerons des thèmes comme l'épreuve de l'eau, la chasse du sauvage, qui sont autant de jeux symboliques de la métamorphose de l'enfant en citoyen, du citoyen en soldat, de l'irresponsable au responsable de ses actes. Sous une vêture cousue par l'Eglise et l'Etat, nous trouvons une doublure à même le corps qui implique la totalité du village dans la mise en scène de ses liens, via les quêtes récurrentes de Carnaval et Lundi de Pâques à Petit-Landau, élargies dans d'autres villages à la mi-Carême et au lundi de Pentecôte. Elles sont, on le verra, un enchaînement de dons et contre dons intégrateurs autant des adolescents à la classe des adultes, que de reconnaissance de ces derniers à la communauté. Les conscrits peuvent prononcer un jugement à leur encontre. Libres de gestes et de paroles, ils pouvaient, momentanément, exclure et punir les adultes ne respectant pas les conventions en vigueur.

Figure 18 : quête des œufs par les conscrits avant la course aux œufs, Ecomusée d'Alsace, vers 2000
 
A cette étape de notre voyage carnavalesque, nous laissons derrière nous la relation d'un ordinaire carnaval contemporain et bon enfant d'un village allemand. Nous avons vu la construction par l'écomusée d'un récit à but pédagogique, tentant d'accompagner le visiteur dans une critique des stéréotypes. Un récit mis en animation, bigarrée et inquiétante, exotique et néanmoins familière aux visiteurs en ce qu'elle leur parle d'ancêtres qui ne leurs sont pas encore complètement étrangers. Et, quel que soit la vigilance permanente à mettre en perspective les « tableaux vivants », par un commentaire distancié et un appareil critique –expositions, articles- la force de ces tableaux à imposer d'eux-mêmes une autre vérité, plus proche des catégories de pensée des visiteurs. Les « carnavals des paysans » de l'Ecomusée reposaient sur une lourde organisation, mobilisant les jours de représentation plus de 100 bénévoles, et impliquant un travail de préparation : bûchers, accessoires, costumes…
 
L'entreprise muséale entre dessein pédagogique et réalité des témoignages ethnographiques
 
Une abondante littérature a été consacrée à ce que Carnaval rapporterait des croyances de peuples primitifs, avec une tendance lourde au comparatisme entre ce qui est présenté en Europe occidentale comme « vestiges », et des pratiques exotiques réputées vierges, et de christianisme, et de valorisation touristique. Dans les grandes lignes, cette oscille entre deux pôles d'attraction: la fascination pour un folklore qui perpétuerait des rituels pré-chrétiens, et celtiques de préférence, et l'observation généralement plus lucide des permanences et des changements, des spécificités locales et des phénomènes universels, rejoignant la première dans ses références au naturalisme. Autour de la construction d'un « carnaval des paysans » à l'écomusée d'Alsace de 1994 à 2006, nous avons tenté de saisir quelles étaient les réalités de pratiques au village, à la limite de ce que des témoins et acteurs directs pouvaient en rapporter, soit au plus tôt la décennie 1930. Commençons par les souvenirs de ceux-là mêmes qui participèrent au carnaval de l'Ecomusée, construction théorique et commentée assez éloignée de leur propre expérience.
A la Taverne de l'Ecomusée, plusieurs de nos aînés bénévoles se sont réunis, le 4 Février 1997, pour témoigner du Carnaval de leur jeunesse.
A Koestlach en 1936, François Schlosser (alors âgé de 6 ans) est étonné par le ramassage des fagots, le dimanche après les vêpres, par toute la jeunesse rassemblée. Tout le bois est monté au "Kugelerain", où il est érigé en tas. Les gens étaient déguisés, mais non masqués.
Autre sujet d'étonnement pour l'enfant François Schlosser. Servant de messe à Aspach-le-Bas, il suit un enterrement en Février et pendant la cérémonie au cimetière, suit du regard, fasciné, deux « Narra » (fous) , l'un rouge et l'autre vert,qui s'éloignent dans la campagne glacée et dénudée.
 
Alfred Ohrel (67 ans):à Habsheim, le cortège a aussi lieu le dimanche jusque vers 16 heures. Sur les charrettes de paysan qui défilent sont évoqués des "thèmes" sur ce qui s'était passé dans le village. On vendait les textes de ces « Schnetzelbank », ça faisait des sous pour les réjouissances. A 16 heures le maire payait la tournée générale, ça ne lui coûtait pas grand chose parce que tout le monde était déjà saoul.
Le bûcher était confectionné à tort et à travers sur le « Dorfplatz » (place du village), avec des fagots que chacun apportait lui-même. Il était allumé le mardi soir, "Schnitzzichtig" (Mardi gras). La poupée y était amenée sur une charrette attelée à deux chevaux, puis brûlée. Elle portait le prénom de la personne qui l'avait confectionnée et offerte, c'était une fois la Marie, une autre fois la Joséphine. Autour du feu, on recommençait à déclamer et chanter les « Schnetzelbank ».
 
Pierre Spenlehauer (64 ans) confirme qu'il en allait de même à Biederthal et alentours (Metzerlen, Leymen, Rodersdorf, Liebenswiller): on jouait sur les voitures des « Schneztelbank » qui étaient de véritables pièces de théâtre, jouées aussi dans les « Butik », les ateliers d'artisans . Par exemple une pièce racontait les regrets d'un paysan qui avait vendu un mouton à un juif. Ces « Schnetzelbank » étaient codés, il fallait deviner qui était visé. Les plaisanteries étaient acérées et conduisaient souvent les plaisantins devant le tribunal.
Au bistrot, le patron offrait la soupe à la farine et à boire, une bouteille de rouge, et les gens y apportaient leurs gâteaux.
Le Lundi, « Tschappermantig » (lundi des chapeaux), les femmes sortaient seules dans le village ou le village voisin. Quant au « Schnitzzichtig » nous dit Pierre Spenlehauer, n'oubliez pas que c'est un jeu de mots qui désigne aussi bien les quartiers de fruits séchés, que les ...coups. Un assistant précise que le chapeau enlevé à l'homme par une femme lors du « Tschappalamantig » ne lui était rendu qu'en échange d'une boîte de chocolats.
Jean Koehl (68 ans). A Meyenheim, le Carnaval s'étendait de Dimanche au Mardi gras. Le dimanche, il y avait des bals, gratuit dans les 4 bistrots du village, des « Lumpabal » ou bals de chiffons. Seules quelques filles avaient des costumes plus élaborés. Chaque bistrot avait sa petite musique, on allait d'un bistrot à l'autre et à la fin tout le monde se retrouvait dans la salle des associations. On faisait toutes sortes de farces, comme cette femme qui avait rempli sa poche de harengs et provoquait gaillardement les uns et les autres à y glisser la main -ce qu'ils faisaient, avant de vite la retirer épouvantés ou dégoûtés. Le Lundi, la plupart se reposaient pour être d'attaque le mardi. Notre dernier carnaval de Meyenheim a eu lieu en 1939.
Le premier dimanche de Carême était davantage l'affaire des jeunes, des conscrits qui fêtaient entre eux. Ils ramassaient des « Walla » (fagots), des « kutziga Walla » (fagots ébouriffés) ou des souches qui se consumaient mal dans les « Kachelofa » (poêles), et brûlaient tout ça en-dehors du village.
 
A côté, à Ungersheim, Alice Schneider (65ans) et Roger Zimmermann (68ans) racontent que le dimanche de Carnaval, tous les landaus et tous les parapluies étaient dans la rue...Les gens déguisés de chiffons se rassemblaient en certains lieux puis tournaient autour du mur d'enceinte du village, de façon à ce que les hommes et les femmes ne se reconnaissent plus entre eux. Les conscrits portaient des chapeaux hauts de forme, ornés de rubans jusqu'au sol, et collectaient des oeufs et du lard. Tout le monde se rassemblait sur la route du bûcher, en apportant du bois, en traînant le bouc, en transportant la « Lumpapapupa » (poupée de chiffons) sur une charrette. Le bûcher, sur lequel la poupée était brûlée, était situé à la sortie du village sur la route de Raedersheim, dans un creux comblé depuis. Les « Schnetzelbank », chantés par la chorale, étaient ponctués par la clochette du garde-champêtre.
Les feux ont cessé en 1939.
Le Lundi et le mardi, les masqués passaient dans les ateliers d'artisans, par exemple dans la « Butik » du sellier Roger Zimmermann, et on faisait des devinettes pour identifier qui était sous le masque.
Le dimanche et le mardi-gras, les cinq bistrots du village tournaient à plein, surtout celui où les deux belles filles de la maison costumaient les garçons. Mais à minuit à Mardi Gras, tout le monde devait déposer son masque ou se dégrimer. Tous ces bistrots avaient une porte avant et une porte arrière, ce qui permettait d'entrer discrètement par une entrée, de se masquer, et de ressortir par l'autre. L'un des cafetiers profitait lui même de l'incognito du masque pour aller espionner dans les établissements concurrents la clientèle infidèle...
Les bals de Carnaval ont repris après-Guerre, jusque dans les années 1950. Le cortège, sans bûcher final, a subsisté, de même que certains individualistes faisaient les « Narra » tous seuls. Plus tard, tout cela a été remplacé par le Carnaval des Enfants. Il existait aussi un Carnaval des Vierges, « Jungfrauafasnacht », qui se tenait plutôt vers la mi-Carême.
 
René Kury (80ans) A Balgau "sur la Harth", le « Bürafasnacht » avait lieu le premier dimanche de Carême, ce qui mettait le curé hors de lui. Chez nous aussi, pas de costumes, les gens se déguisaient avec des chiffons. On rassemblait des fagots et le soir le bûcher flambait jusque vers 11 Heures. Notre spécialité c'était les fusils, dans l'entre Deux-Guerres nous avions encore beaucoup de fusils militaires "récupérés" et à chaque anecdote croustillante on envoyait une salve. Ici aussi, le Carnaval a disparu avec la guerre en 39.
 
André Schutz (74ans), de Rumersheim-le-Haut, indique qu'il y avait deux Carnaval, le dimanche du « Herrafasnacht » (dernier dimanche avant Carême) comme en ville, et celui du premier dimanche de Carême, qui suscitait les pires réprimandes du curé. Comme il menaçait l'Harmonie municipale de ne pas avoir le droit de participer au cortège de l'Ascension, celle-ci renonçait à animer les réjouissances du « Bürafasnacht ». Il fallait donc recourir à des artistes extérieurs. Ce fut le cas juste avant-Guerre, où 'on fit venir de Mulhouse un joueur de violon nommé « Wohlgeroth Guschti ». On le chercha avec son acolyte à la gare de Bantzenheim, où il débarqua en costume de Pierrot. On le nourrit de lapin aux nouilles, de vin d'hybrides et dès après le repas il était déjà tellement ivre qu'il sortit pour "pleurer des nouilles sur le tas de fumier". Le soir, il était encore plus saoul, et il déféqua dans ses culottes de Pierrot. Les prestations de cet artiste suscitèrent manifestement l'allégresse générale. Le curé ne tarda pas à le savoir, outré de ce qui pouvait se passer dans un village tellement chrétien. Après la Guerre il n'y eut plus de Carnaval, et les « Rumersher » -ceux de Rumersheim- vont maintenant au Carnaval de Neuenburg en Allemagne.

Figure 19 : André Schutz déclamant un « Schnetzelbank » de son cru au « Carnaval des paysans »
 
Hélène Wurth (75ans): contrairement au village protestant voisin Jebsheim, qui faisait « Bürafasnacht », Avant-Guerre, Grussenheim était catholique,et il n'y avait pas de Carnaval, on priait tout le temps. Mais c'étaient des jours de fête, avec toutes sortes de gâteaux de Carnaval, de tartes, de jambons. Plus tard, à la Mi-Carême, les conscrites préparaient pour les conscrits des quantités invraisemblables de « Jungfraubredla », gâteaux à l'anis glacés, des gâteaux torsadés « Gflochtena », des échelles « Leiterla ».
C'est seulement après-Guerre que sont apparus musique et « Kappasetzung », soirée des chapeaux.
 
Marie-Thérèse Kreider (Bitschwiller-les-Thann), Charles Haenn (Pulversheim), P. Kreider (Soultz) n'ont quasiment pas connu de Carnaval dans ces communes, mais Marie-Thérèse Kreider (65ans) a entendu dire, par ses parents, que les "Schnetzelbank" étaient parfois d'une méchanceté à pousser les gens visés aux limites du suicide.
François Schlosser: après-Guerre, dans les années 1950, on s'est demandé "pourquoi pas faire un Carnaval à Aspach-le-Bas". Tout a été improvisé très vite, en une demi-heure, sans argent, on a aménagé des « Texaswaga », des verdines dans lesquelles ont pris place des jeunes costumés en tziganes. Le cortège, Umzug, a été fait de bric et de broc, avec des attelages auxquels on rajoutait tout ce qu'on trouvait en route, des chiens et même des « Rolli », des matous. On a ramassé des vieux vélos, on les a déformés pour faire des machines absurdes en y rajoutant des volants de voiture, et on est allé se montrer à Schweighouse.
Une autre fois François Schlosser doit aller au boulot, et chemin faisant il décide: maintenant je fais le Fou. Il s'arrête chez un copain qui essaye de le raisonner et finalement de guerre lasse lui prête un costume de marin, une valise et lui donne un casse-croûte, François Schlosser prend toujours garde à avoir un casse-croûte avec lui. Bref, il fait la tournée des trois bistrots d'Aspach en jouant le rôle du « Hüeramariner », du marin à putes et tombe inévitablement dans le bistrot où sa femme fêtait Carnaval. Il la courtise, elle ne le reconnaît pas. Ca, c'était un « rechtiga Bürafasnacht », un vrai Carnaval des paysans. Une autre fois au Malakoff, c'est vraiment le bistrot des fêtes à Aspach, on faisait Carnaval, à une douzaine de couples de copains. Tout d'un coup, les femmes disparaissent et reviennent costumées, comment reconnaître la sienne?
Il y a pas mal d'histoires de ce genre, dans lesquelles il se déroule un jeu entre l'homme et la femme dans le couple, qui s'amusent à ne point se reconnaître. Le mari séduit ainsi une femme qu'il fait mine de ne pas savoir la sienne. Ils la corrompt en lui offrant, comme ce boucher, un magnifique jambon, ou comme ce maraîcher de Village-Neuf, un sac d'oignons. Découvrir le lendemain le même jambon sur la table de nuit, ou manger une énorme soupe à l'oignon, permettent de clore la mystification, dans une sorte d'assurance mutuelle de capacités d'attraction intactes...
Freddy Willenbucher (75ans), tourne de l'oeil quand il sent de loin des Schankale, et cela depuis qu'il y a soixante ans, il en a dévoré deux soupières et en a été malade pendant trois jours. Cette difficile initiation carnavalesque n'a pas empêché ce mulhousien d'animer le « Herraowa », soirée remontant à 1910, s'inscrivant dans une vieille tradition d'interdiction aux femmes de jouer des rôles dans théâtres et « Bangala » (salles paroissiales), et née des « Schnetzelbank ». Quant à la cavalcade, elle se pratiquait déjà avant-Guerre, avec chevaux tirant des chars exclusivement publicitaires.
André Schneider (67ans) raconte qu'à Guebwiller, jusqu'en 1939, tout le monde était costumé ou grimé le dimanche, et se joignait dans un petit cortège organisé par les différentes sociétés. On disait des « Schnetzelbank » ou des « Moritäta », satire des moeurs et critique des différents évènements de l'année.
Reste encore l'impressionnante liste des gâteaux, frits à l'huile ou au saindoux.
« Schankala » (dont l'étymologie aurait autant à voir avec les cadeaux que les cuisses)
« Buewaspitzla »
« Schniederspattal"
« Kavena » (pâte levée)
« Pflutta » (boules dites berlinoises, fourrées ou non)
« Scharwa » (tessons ou losanges minces, gonflés comme un oreiller)
« Hasaohra » (oreilles de lièvre)
« Schlupfa » (en forme de noeud)
« Krapfa » (beignets ajourés en forme d'étoile ou de rosace)
« Strieble » (en forme de vis)
« Knieplatz » (pâte levée roulée sur les genoux)
« Usg'rädelti » (pâte découpée selon toutes sortes de formes à la roulette)
ce qui avec les trois sortes de gâteaux de Grussenheim déjà citées, et les quatre de Magstatt-le-Bas, débouche sur le nombre respectable de 19 sortes ou appellations différentes...
 
 
Carnavals des champs à la fin du XXe siècle
 
Tentons de décrire le théâtre de Carnaval, ou plus exactement son éclairage contemporain commun. La symbolique du Carnaval paysan telle qu'elle est communément comprise comme ses consommateurs contemporains se résume à une chasse de l'hiver, au moment auquel il est à la fois le plus rigoureux et le proche de sa fin. En écho à cette dispersion de l'obscurité et du froid, répondrait la célébration de la chaleur et de la lumière. La presse quotidienne locale entretient cette image, par exemple en 1997 : « En 1866, l'abbé Braun écrit à propos de Carspach :“ Le Dieu de carnaval (1) : on sacrifiait au dieu Thor à l'entrée du printemps, saison critique des orages, et de là nous vient l'usage des feux de carnaval. Il n'est pas nécessaire de s'éloigner beaucoup de notre « Geiskopf » pour retrouver cet usage encore en pleine vigueur : les feux du carnaval s'allument dans toute la vallée de Rimbach. Celui de Rimbach est allumé sur le flanc même de la montagne, celui de Wuenheim au « Fàsanàchtskoepfle », celui de Rimbach-Zell au « Schlossbuckel »... c'est ainsi que l'on répandait autrefois, dans ce dernier village, sur les champs les cendres des sacrifices... “ Plus près de nous, à la fin des années cinquante, les conscrits de la classe 39-59 d'Orschwihr avaient renoué avec cette tradition en allumant un feu de carnaval au « Bollenberg ». C'est à ma connaissance le dernier de ces feux, qui, si l'on en croit l'ecclésiastique, étaient très répandus dans la région de Guebwiller. »[viii]
Voyons ce qu'il en est de ce feu du Bollenberg d'Orschwihr, étant précisé que cette colline calcaire détachée du piémont sous vosgien est un haut lieu de « celtitude ». M. Pierre Meyer, nous dit en 1997 : « Orschwihr présente tous les ans, aux alentours un 15 Août, un immense bûcher en forme maintenant...de bouteille de vin, sur la lande du Bollenberg à quelques dizaines de mètres de la chapelle. On y brûle "la sorcière". Cette tradition de la crémation de la sorcière ne repose sur aucun fondement[ix]. Ce bûcher estival, son thème, sont une invention touristique des années 1975. L'énormité des bûchers n'a rien à voir avec la modestie des feux de Carnaval que j'ai connus dans mon enfance, sans y prêter plus d'attention que cela-. Ces feux de Carnaval avaient lieu régulièrement avant la deuxième Guerre Mondiale, ont redémarré sporadiquement après-Guerre pour disparaître complètement dans les années 1960.
La crémation du bûcher avait lieu probablement le mardi soir. Auparavant, les conscrits avaient érigé au Bollenberg un assez grand sapin, d'un diamètre de 30cm environ, décoré au sommet de guirlandes, de fleurs, d'un drapeau. Puis ils faisaient le tour du village, avec un char attelé à un boeuf ou un cheval, et collectaient des « Rabwalla », des fagots de sarments de vignes.
Le soir on montait ces fagots autour du sapin sur une hauteur de deux à trois mètres, cela flambait assez vite. Une fois obtenues les braises, les hommes munis de gaules en frêne ou châtaigner y emboîtaient les « Schiwa » de bouleau, les faisaient rougir puis après de grands tournoiements les envoyaient vers Orschwihr. Sur cette déclivité, les arabesques des Schiwa formaient un véritable feu d'artifice.
Vers 23 heures, alors que le feu était au plus bas, des hommes courageux équipés de guêtres sautaient dans la braise quelques secondes et donnaient chacun un coup de hache dans le sapin. Une fois celui-ci abattu, les conscrits le descendaient dans une cour du village, suivis par la lente procession du retour.
La fête continuait dans cette cour, où l'on buvait après avoir dépouillé le sapin. Dans la même période, les conscrits fréquentaient les maisons des jeunes filles de leur classe et s'y faisaient offrir des « Fasnachtkiechla »."
On brûlait également un bûcher à la St Jean, mais de cela M. Meyer se rappelle moins.
Selon un témoignage distinct le feu avait lieu le premier dimanche de Carême. Le sapin, offert par la commune et désigné par le forestier, était coupé par les conscrits quelques jours auparavant et était promené de nuit dans les rues avant d'être monté au Bollenberg. La quête des fagots était accompagnée de cette ritournelle:
"Ravalla ! Ravalla !-Ravalla ! Bratzalla !-Rossnegel, Soïnegel !-Guguk !" (Fagots de sarments, fagots de sarments-Bretzells- vlous de fer à cheval- clous de fer à cochons- Coucou !)
Quant aux disques, cette deuxième source les qualifie de "Rädla", rouelles. Enfin, avant l'abattage du sapin entouré de braises, une simulation de dispute du drapeau oppose les conscrits de l'année et la classe suivante, les "Fitza-conscrits".
Ce double témoignage nous montre les fonctions de sociabilité d'un carnaval ancien, autour de la conscription et de la licence donnée aux conscrits de fréquenter des maisons de jeunes filles, sous contrôle de leurs mères. L'obsolescence de cette catégorie de liens autorise autour de 1960 une « renaissance de la coutume » sans doute sur une première impulsion de nostalgie. Elle se construit ensuite en « tradition » assemblant une forme ancienne –le feu-, l'affirmation d'une identité "païenne" de la colline – lieu de sabbat des sorcières- à la colline –dont la chapelle elle-même est renommée chapelle des sorcières !- , la crémation de la sorcière. Dans une seconde étape vers 1975, le spectacle bascule dans le touristique : le bûcher prend la forme d'une bouteille géante de vin d'Alsace, et se déplace au 15 août, au moment auquel les touristes sont présents et où la perte de références religieuses laisse vacante la journée libre de l'Assomption.
 
Les répliques aux carnavals éteints dans l'Après-Guerre se donnent en deux temps. Le premier se situe au début de la décennie 1970, dans un mouvement identitaire émanant essentiellement de la jeunesse urbaine, conjuguant contestation globale et dénonciation appuyée d'un néo-colonialisme de l'Etat en région ; elle est le contrecoup du relatif silence de la génération précédente. Après 1968, prennent naissance dans le même temps le Carnaval des Voyous de Strasbourg de 1973 à 1978 et le carnaval paysan de Biederthal à partir de 1976. Dans ce village jurassien berceau de l'écologie politique (Michel et Solange Fernex y habitent), Pierre Spenlehauer dénonce la perte de substance d'une communauté à présent vouée à s'exiler quotidiennement en Suisse, pour y occuper des emplois subalternes remarquablement lucratifs compte tenu du cours de la monnaie suisse. Pierre Spenlehauer, né en 1934, s'est appuyé sur les témoignages des anciens de son village ; il n'avait pu vivre en direct le carnaval interdit en 1924 par le nouveau curé du village et le maire. Cette interdiction demande que l'on s'y attarde quelques instants. Après l'annexion de 1870, les nouvelles autorités prussiennes relancèrent le carnaval pour "réintégrer" l'Alsace à l'aire culturelle allemande. A Strasbourg, ce carnaval "culturel" durera jusqu'en 1902, non sans avoir été détourné de sa mission politique première. A l'instar d'autres symboles de culture locale, un modèle "alsacien" du carnaval renaît en opposition à la politique d'intégration du nouveau pouvoir. On sait que par la suite, ce modèle alsacien –dont on ne peut nier qu'il s'appuyait aussi sur des temps collectifs toujours vivants- fut invoqué à son tour par la politique de germanisation nazie. Retenons ici l'Entre deux guerres, la scission des villages entre laïcs et cléricaux, la montée de l'autonomisme. Une complicité se noue souvent entre l'autorité municipale et les prêtres pour décourager les organisateurs de Carnaval, par crainte des beuveries et des rixes, et peut être davantage encore de la critique de l'ordre établi à travers le « Schnitzelbank », long poème dénonçant les vices du village et particulièrement de ses pouvoirs religieux et politiques. Autre témoignage, issu de la ville : Madame Jacqueline Strub, alors scolarisée chez les Soeurs de Ribeauvillé à l'Ecole primaire de Kaysersberg, se souvient de ce qu'en période de Carnaval en 1938 et 1939 les classes se rendaient à tour de rôle à l'église pour prier pour ceux qui perdent leur âme en faisant Carnaval. C'était obligatoire, sauf pour Jacqueline Strub, unique protestante de la classe...
En Février 1950, les tabous pesaient toujours encore: pour garder de bonnes relations avec la paroisse, le maire de Waldighoffen interdit un bal masqué qui aurait dû se dérouler pendant le Carême. Le Sous-Préfet, saisi par l'association organisatrice accorda l'autorisation, mais dut aussitôt la retirer devant la démission du Conseil Municipal.

 
Ce passé proche de « fête interdite » faisait de Carnaval le réceptacle idéal de la contestation localiste et de la revendication autogestionnaire des années 1970. Carnaval est, de facto, une production collective non marchande, dans laquelle il est offert non pas de se costumer, mais d'endosser sa véritable nature. L'inversion carnavalesque n'est plus une parenthèse burlesque dans l'écoulement de la réalité. La réalité est en Carnaval et la société de consommation est l'illusion. Ouverte en 1976, la page du Carnaval de Biederthal se ferme en 1982.
 
Paroxysmique dans son objet politique, renouvelé plusieurs années consécutives, le Carnaval de Biederthal n'est pas seul à revendiquer la libération d'une culture dite traditionnelle et autonome. Cette revendication peut scander un temps long, et pour peu que l'on puisse en préciser les dates, celles-ci ne peuvent être imputées à la seule énergie nostalgique de quelques individus. L'exemple de Jungholtz[x] (Haut-Rhin) montre que le feu de Carnaval ne se rallume pas par hasard ; il éclaire les passages générationnels et les mutations culturelles. « Le feu de carnaval de Jungholtz semble être régulièrement organisé le premier dimanche de Carême. Il est attesté en 1924, 1979, 1996. Le feu 1979 a été organisé par la classe 1961-81, comptant 5 garçons et 3 filles.
Le bûcher est monté le samedi sur le Laubenrain. A sinon centre prend place un mât, sapin dont la cime est conservée, d'une hauteur de 15 mètres. Aux 3/4 de sa hauteur, il est entouré d'une couronne, tressée de branches vertes, réalisée par les filles de la classe.
Quatre poteaux en fourches autour du mât supportent une plate-forme surélevée sur laquelle sont entassés les fagots. Le bûcher est gardé la nuit du samedi au dimanche pour éviter les mauvaises plaisanteries.

Figure 20 : bûcher de la classe 1906 à Jungholtz
Figure 21 : reproduction du même bûcher à l'écomusée d'Alsace. Exceptionnellement cette année là, le bûcher fut maintenu jusqu'à la St Jean.
 
Le dimanche après-midi se déroule la messe des conscrits, puis un défilé à travers le village accompagné par la Société de Musique. Les conscrits traînent un mouton, "gouscrihammel", qui sera l'enjeu de la tombola.
A l'arrivée au bûcher, on sert du vin et des saucisses et on procède au tirage de la tombola. Au dernier coup de l'angélus à 19h30, le plus jeune conscrit allume la plate-forme. Si les flammes n'atteignent pas la couronne, qui elle-même doit enflammer la cime du sapin, chaque conscrit devra faire la quête, un jour entier, portant la couronne autour du cou.
Le couplet récité lors de la ronde autour du feu est:
"Das Fastnachtfeuer haben wir gemacht,
Wir haben geschafft die ganze Nacht,
Wir sind gezogten mit unserem Rauch,
Uber Felder und Güter nach altem Gebrauch,
Und was ihr gebt für unserem Lohn`habt viel Dank und Segen davon", la mention “selon l'ancienne coutume” nous laissant songeurs, car elle renvoie plus aux recueils de la Volkskunde qu'à la transmission orale…
 
En 1998, le carnaval est organisé par les filles, aucun garçon n'étant n'étant volontaire cette année là. Sur le "Laubenrain" (terrasse des feuillages) la copie conforme des bûchers antérieurs fait face au cimetière juif et à la basilique de Thierenbach. La proximité avec le cimetière juif est-elle fortuite ? En tout cas, voyant le même bûcher à l'Ecomusée, Henri Goetschy demande ce que c'est -preuve qu'en dépit de sa connaissance du monde rural comme vétérinaire, puis homme politique, il n'a jamais été confronté à un tel bûcher-. Il note la similitude du bûcher avec les "Laubenhütte" construites par les juifs lors de la fête des cabanes. "Laubenrain", "Laubenhütte", plus qu'une coïncidence ? »
 
Selon le mode de pensée et les méthodes de la Volkskunde, il ne saurait exister d'autre carnaval paysan autre que celui qui transmet une coutume via l'intégration d'une classe d'âge, et qui affecte au bûcher un sens sacrificiel, propitiatoire et divinatoire, qui serait à la fois vestige de mythologies anciennes et recréation permanente par un « peuple » doté d'un génie d'interprétation des phénomènes naturels. Il s'ensuit une double représentation, celle d'un carnaval paysan transmis avec une pureté des origines, et celle du carnaval des villes, divertissement bourgeois international. Cette représentation est fausse. La reconstruction de Carnaval opérée par l'écomusée d'Alsace est fidèle, en ce qu'elle met sur un même plan les deux genres : celui du bûcher et celui du défilé. Le défilé, la cavalcade, sont aussi familiers au village que les formes auxquelles se prête mieux un discours mythologique et immémorial. Bettendorf (Haut-Rhin) n'est pas un bourg ni même un gros village, et est pourtant le théâtre d'une cavalcade en 1929, relatée par un de ses témoins, Auguste Bitsch. Le Roi des Fous, assis sur un char, ouvre le cortège. Il est reconnaissable à son bonnet à trois cornes agrémenté de grelots, caricature d'une couronne avachie. Les conscrits du village, enrubannés de bleu-blanc-rouge, coiffés de chapeaux extravagants, constituent sa garde d'honneur vociférante, maniant tambour et trompette, menée par le héraut d'armes,un conscrit chevauchant une chèvre et brandissant un bâton orné d'un ruban de velours..
 
Deux conscrits traînent une charrette à laquelle sont attelées des chèvres, suivis par deux autres conscrits qui traînent la poupée en paille, désarticulée, vêtue en vieille femme, à laquelle on fait faire toutes sortes de gestes grotesques.
Deux sorcières sont poursuivies par un diable. Plus loin, le clown pousse une poussette dans laquelle est couchée une poupée. Le Clown avec sa poussette inverse les rôles dans le couple: il allaite la poupée avec un biberon géant, et se ridiculise en jouant le rôle de la mère de famille.
Une roulotte de bohémien, tirée par un cheval, est conduite par un joueur de violon, était entourée de "bohémiennes" en robe rouge jouant des castagnettes et du tambourin. D'autres marginaux étaient évoqués: le rémouleur, le rétameur, le ramoneur. Le chasseur et la chasseresse sont vêtus de lierre cousu sur leurs vêtements, variantes du thème de l'homme et de la femme sauvages. En opposition aux sauvages, les moissonneuses portent sur leurs vêtements une parure de grains de blé. D'autres costumes sont transposés tels quels des cavalcades urbaines, ainsi des joueuses de cartes décorées de coeurs, as de pique etc..., des jeunes-filles papillons.

Figure 22 : peinture murale détruite d'un restaurant de Gambsheim (Bas-Rhin) reproduite dans la maison de Hegenheim à l'écomusée d'Alsace. Cette scène de cavalcade carnavalesque détourne la figure de Bacchus, au profit de Gambrinus, bon génie des brasseries.
 
Le genre de la cavalcade, diurne et supposant une élaboration des costumes, n'est pas l'antithèse du bûcher ; les deux ont des temps de cohabitation dans la même fête, et des temps dans lesquels ils constituent seuls la fête. Aussi la cavalcade peut-elle suffire à satisfaire la revendication d'authenticité, par exemple à Guewenheim que nous raconte le correspondant local du quotidien en 1998[xi] : « De tout temps et surtout depuis la fin de la dernière guerre, il régnait une vive animation au village et dans les auberges, le dimanche de carnaval. Quelquefois les lundis, les artisans libéraient leurs ouvriers et apprentis qui, habillés de vieilles fringues trouvées dans le grenier du patron et masqués, poussant une brouette ou tirant une charrette, parcouraient les rues du villages pour faire sortir les curieux de leur maison. Dans la cohue, ceux-ci risquaient de se faire arroser avec les liquides dont le parfum n'était pas toujours très agréable ». Le cortège improvisé va se structurer « La société de musique Sainte-Cécile, qui avait dans ses rangs d'excellents instrumentistes, a organisé dès 1960 un petit défilé à travers les rues du village, avec des déguisements laissés à la discrétion de chacun (…). En 1962, les musiciens entreprenants décidèrent d'organiser quelque chose de plus important. La première cavalcade digne de ce nom naquit cette année-là et avec elle, l'intronisation de la première reine. Certes, le premier cortège était modeste : un char dénommé « ville de Guewenheim », une voiture époque 1900, un canon à confettis et le char de la reine. En 1966, trois bals carnavalesques étaient organisés avec, pour la première fois, l'élection de la reine et des deux dauphines. » La relation se poursuit en montrant comment la cavalcade sacrifie chaque année davantage au spectaculaire, jusqu'à la veille des années 1980. Lorsque le carnaval de cette commune renaîtra en 1992, il se réfèrera à la tradition perdue de la cavalcade locale, et non aux standards de l'authentique.
Le cas de Guewenheim concorde avec celui de de Village-Neuf, village autrefois maraîcher qui organise en 1997, un « feu de Carnaval » ainsi commenté dans la presse locale : « Jusque dans les années 60, les jeunes gens de Village-Neuf collectaient, de porte en porte, le produit des élagages de jardin ainsi que les vieux cageots des exploitations maraîchères, le tout étant regroupé et mis au feu durant la période de carnaval en quatre endroits de la commune.

Figure 23 : bûcher de carnaval fait de cageots collectés par les enfants, Huningue ( ?) 1955 publié par l'hebdomadaire « Détective » pour illustrer un « fait scandaleux »
 
Une compétition s'engageait ainsi entre les quartiers de Village-Neuf qui, chacun, revendiquait le feu le plus important. Pour cela, il arrivait même que les jeunes d'un quartier dérobaient le bois collecté par les voisins... ». Dans ces deux cas, Guewenheim et Village-Neuf, la résurrection d'une « tradition » consiste à reproduire la dernière pratique en vigueur, assez loin dans le temps pour être patrimonialisée, assez près pour que des témoins directs puissent l'authentifier.
 
Quelle que soit la référence formelle au cas par cas, le carnaval local ne peut être réduit à une relation entre organisateurs et consommateurs d'une mise en scène du patrimoine. D'autre part, la fête banalisée vit fort bien, sans qu'il ne lui soit nécessaire d'investir le temps convenu de Carnaval. La disparition de la contrainte religieuse du Carême retire du reste toute légitimité calendaire et sociale à ce Carnaval dont Michel Feuillet nous décrit parfaitement la naissance dans une société modelée par l'établissement du calendrier liturgique. Avec l'effacement de ce dernier, cette pièce d'horlogerie du temps social qu'est Carnaval devait disparaître. Or, elle continue à être associée à des pratiques d'ordre sacré, on l'a vu dans l'exemple de Sundhoffen où la divination est le thème de Carnaval. L'idée de relation à une nature vierge, à une double purification de l'homme par la nature retrouvée et de la nature débarrassée des souillures humaines, transparaît bien de la résurrection du Carnaval de Durlinsdorf (Haut-Rhin) en 1998 qui «remet au goût du jour l'ancien feu de carnaval de la commune. Samedi dernier, les membres du conseil municipal de Durlinsdorf, assistés par des pompiers et d'autres bénévoles, ont pris un peu d'avance sur le programme officiel en participant à la campagne « Haut-Rhin Propre ». Avec enthousiasme et dans la bonne humeur, ils ont nettoyé les alentours de l'église, ainsi que les bordures de routes et de chemins. Joignant l'utile à l'agréable, les participants ont profité du beau temps pour édifier également un bûcher sur les hauteurs de l'église. En effet, la municipalité (…) ainsi que l'amicale des pompiers ont eu l'idée de relancer l'ancien feu de carnaval pour renouer avec une tradition qui s'est éteinte (c'est bien le cas de le dire) dans les années 70. Samedi 28 mars, dès 19 h, le feu de carnaval sera allumé par les organisateurs. On pourra boire un vin chaud, ou danser autour du feu comme autrefois, puis la soirée se prolongera, à partir de 21 h, par un bal carnavalesque ».

 
Pour conclure, nous livrons deux faits se déroulant la même année 1999, le premier revendiquant non sans raisons la répétition d'une coutume, le second relevant de la sphère intellectuelle et artistique contemporaine sans aucune filiation avec le corpus des représentations folkloriques.
La première, au village de Mottern (Bas-Rhin) telle que nous la montre un reportage en direct de FR3 Alsace et dont nous relatons les propos tels quels. « Ce carnaval dure une semaine, et occupe tout le village : il ne s'y déroule pas moins de 6 bals, et les Motternois se plaignent de ce qu'il y ait trop d'étrangers et qu'il n'y ait presque plus de place pour eux. A leur avis, c'est le carnaval le plus fou d'Alsace, et qu'ils, les Motternois, l'ont dans les gènes : ils ont toujours vécu avec. Par contre, personne ne sait expliquer « la vraie origine ».
Le soir, des « Fastnachtputzen » font le tour des maisons du village. Ils sont costumés et masqués, on dit qu'autrefois ces « épouvantails de carnaval» étaient vêtus de peaux de lapin et puaient terriblement. Frappant aux portes, ils parlent en dialecte : ainsi les habitants peuvent les laisser entrer car le dialecte de Mottern est très spécifique et si c'était quelqu'un d'un autre village qui essayait de s'introduire sous le masque, il serait aussitôt repéré.
Entrés dans les maisons, ils racontent tout ce qui s'est passé dans le village pendant l'année. S'ils ont des attitudes inconvenantes, on les met dehors. Mais il ne faut pas toucher soulever leurs masques, car là ils deviennent fous. »
Le dimanche a lieu la cavalcade, ouverte par les « Fastnachtputzen » qui balaie les rues et auxquels le maire remet les clefs du village."
Le second fait, à présent. La même année 1999, L'écomusée d'Alsace répond à la proposition que lui fait Bernard Reumaux et la revue « Saisons d'Alsace » de s'ouvrir pendant deux jours aux artistes contemporains dans le cadre d'une grande fête décalée, les « Jardins d'Utopie ». Le plasticien Daniel Depoutot imagine dans ce cadre une tour de caddies de supermarchés, le « mausolée du millénaire ». Chaque passant est invité à écrire sur une feuille de papier quelles ont été, selon lui, les mauvaises idées du millénaire sur le point de se clore, d'enrouler ce texte autour d'un galet puis de le jeter dans la tour de caddies. Une fois remplie des idées détestées, la tour a été mise à feu. Daniel Depoutot, que j'avais bien sûr interrogé, ignorait tout du « Schnetzelbank » du Carnaval des paysans, ce long texte rimé sur les vices de chacun, déclamé autour du bûcher et déliant ainsi symboliquement les consciences de leurs erreurs et de leurs vilénies.

Figures 24 et 25 : « Mausolée du millénaire » de Daniel Depoutot aux Journées d'Utopie à l'écomusée d'Alsace en juin 1999.
 
Conclusion

Ceci n'est pas un bilan. Le Carnaval des paysans de l'écomusée fut une construction, mais pas davantage fictionnelle que celle des bâtiments en dur. On a vu que cette construction est critiquable, dans la mesure où elle pouvait se percevoir comme, à nouveau, une idéalisation du village : dans le cadre des belles maisons et des jardins avenants, les réjouissances des braves gens naïfs et superstitieux qui y auraient vécu en communauté et en bonne intelligence. Dans les traits de construction de ce Carnaval pour le moins recomposé, les experts décèleront peut-être les travers de la Volkskunde, version d'Avant-Guerre, et du folklorisme. Ils n'ont pas tort, en ce que le matériau dont nous disposions, collectes et descriptions, était une partie des travaux des folkloristes de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe siècles. On sait que ce matériau fut réuni sélectivement dans le principal but de fixer des informations transmises oralement, en train de s'appauvrir ; et d'intégrer ces informations -contre la volonté souvent de ceux qui les collectèrent- à un plan idéologique, selon lequel les coutumes, les usages, les traditions paysannes sont le fait d'un peuple, une abstraction qui ne parvient à s'incarner que dans le corps du paysan. Ce dernier, pour toutes les raisons géopolitiques et raciales que l'on sait, ne pouvait être vu qu'à travers son « essence » de transmetteur inné de la mythologie germanique –ou celtique car certaines folkloristes français ne furent pas en reste-, et du fait de cette pensée mythologique, en mesure d'y rattacher une interprétation générale et de la nature, et de la société. Comme l'a démontré avec efficacité Herrmann Bausinger, « s'il est une science où le national-socialisme ne s'est pas introduit par effraction, mais où il en a été une conséquence interne, c'est bien la Volkskunde ».

 
Les collectes, par ailleurs irremplaçables, de la Volkskunde qui compta de brillants chercheurs en Alsace –et n'étaient pas tous, loin s'en faut, des nazis-, furent abondamment publiées et pénétrèrent dans tous les foyers, via la presse quotidienne et les almanachs autant avant qu'après Guerre. Elles offraient un système interprétatif simple, venant à point nommé dans les périodes de transformation économiques, culturelles et sociales. Le fonds scientifique, faute de chercheurs et de nouvelles approches, se figea dans une sorte d'intemporalité et d'utopie au plein sens du mot. Les réalités tant culturelles qu'environnementales n'offraient plus aucune prise à la critique : ce monde, qui n'avait existé que parce que décrit par l'ethnographie, et il faut le dire, remarquablement intégré dans les consciences ordinaires, ce monde là avait disparu.

 
Le rôle d'un musée ne pouvait être autre que celui de retourner aux sources. Non celles, insaisissables, des carnavals ruraux ; mais en considérant en tant que « patrimoine » le dispositif d'interprétation et de magnification mis en place par les ethnographes. Et, par le biais de la recomposition, sous la forme de ce qu'il faut bien appeler un spectacle, d'en démonter les idéologies sous-jacentes. L'exercice a bien sûr ses limites. Un spectacle n'est pas une thèse scientifique, et un visiteur d'écomusée n'est pas un lecteur –du moins au moment auquel il visite-. On ne peut pas se livrer à un structuralisme appliqué. Il faut prendre Carnaval comme un fait, prenant place à un moment donné dans la programmation des activités du musée. C'est sans doute « le moment donné » qui était le plus juste dans le travail de l'écomusée, et le légitimait. Nous qui faisions Carnaval, et les visiteurs qui nous voyaient faire, étions dans un temps non commercial. Il fallait avoir envie de venir en février, sous la pluie ou la neige. Le « décor » que la saison rendait sinistre n'avait rien d'idéal. On mesurait que l'hiver existait aussi dans les campagnes et que ce n'était pas simple. Les commentaires parlaient de la subsistance alimentaire, des minorités au village, juifs, tziganes. Les tensions sociales étaient mises en évidence.

 
Mais aussi, ce carnaval paysan était celui d'une génération, la nôtre. Dans l'aboutissement organisé et parfois institutionnel de l'écomusée, il venait renouer avec nos propres origines militantes et, dans le cadre formel d'une recomposition à but pédagogique, laissait place à un petit pincement nostalgique des temps où le « patrimoine » était subversif. Tous nos visiteurs n'aimaient pas Carnaval, mais nous n'y aurions renoncé pour rien au monde car là était un champ patrimonial impossible à « valoriser » et reconvertir à aucune autre fonction que celle de relier gratuitement des personnes. D'un point de vue plus anthropologique, le fait de nous costumer et d'entrer dans des figures improbables et insensées nous autorisait, pour le coup, à nous libérer de nos rôles de dirigeants, de collaborateurs salariés, de bénévoles, les uns et les autres ordinairement affectés à des tâches et des missions. Sous les masques impassibles, nous entrions ainsi dans la défroque des morts, des ancêtres peut-être de ce village qui n'a jamais existé comme tel, où nul n'a vécu, où nul ne fut enterré.
 
Marc Grodwohl
(1995- février 2009)


Cortège des charriots de feu et balais enflammés au "Chienbàse" de Liestal (Suisse, Canton de Bâle-Campagne) le 26 février 2012

Bibliographie sommaire
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BAUSINGER Hermann. « Volkskunde ou l’ethnologie allemande ». 1971. Trad. Ed. Maison des sciences de l’homme. Paris. 1993.
 
CERF Eve. "Carnavals en Alsace. Tradition, évolution, manipulation". in Revue des sciences sociales de la France de l'Est. Strasbourg.1978
 
FABRE Daniel. « Carnaval ou la fête à l'envers ».Ed. Gallimard. Paris 1992
 
FEUILLET Michel. « Le carnaval ».Ed. du Cerf.Paris.1991
 
HELL Bertrand. « Carnaval ». In Encyclopédie de l'Alsace. Vol 2. p 1050-1058. Ed. Publitotal. Strasbourg 1983. Voir également du même auteur et dans le même volume la notice « Cerf ».
 
LESER Gérard. "Traditions de Carnaval en Alsace à la fin du XIXe siècle, selon l'enquête publiée dans les annuaires du Club Vosgien entre 1886 et 1896".
 
VAN GENNEP Arnold. « Manuel de folklore français contemporain ». T.3 Carnaval, Carême, Pâques. Ed. A. et J. Picard. Paris 1947. Rééd. 1994
 
WUNDERLIN Dominik. « Fasnacht, Fasnet, Carnaval im Dreiland ». Ed. Schwabe Verlag. Basel 2005
 
WUNDERLIN Domnik. "A la recherche des origines médiévales du carnaval". In Pro Deo. L'ancien évêché de Bâle du IVe au XVIe siècle. Ed D+P SA. Delémont.2006

Notes
[i] GORGUS Nina. « Le magicien des vitrines ». Ed. de la Maison des sciences de l'homme, Paris, 2003
[i]MAURE Marc. « Nation, paysan et musée », Terrain, numero-20 - La mort (mars 1993), [En ligne], mis en ligne le 18 juin 2007. URL : http://terrain.revues.org/index3065.html. Consulté le 09 février 2009.
 [i] BRUN Aimé, Le Schiwaschla dans le Sundgau, une tradition bien vivante dans le Sundgau Annuaire de la Société d'Histoire du Sundgau 1995 p.348 ss décrit dans le détail le lancer de disques à Eglingen (Haut-Rhin
)
[iv] LEVI-STRAUSS Claude. « Le Père Noël supplicié ».in « Les Temps modernes ».1952. Rééd. Sables.Toulouse.1994.
[v] FEUILLET Michel cf. biblio.
[vi] Charles ZUMSTEIN consigne en 1936 ses observations sur Carnaval dans sa commune de Magstatt-le-Bas (Haut-Rhin), en précisant que la pratique vivante au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle ne subsiste plus qu'à l'état de vestige.
La fête débutait le mardi-gras, "Fastnacht dienstag" qui était un jour à demi-chômé: le seul travail effectué était le service des animaux, servantes et valets bénéficiaient d'un jour de congé.
Dans l'après-midi, la jeunesse se rassemblait et habillait l'un des siens en paille de seigle, de la tête aux pieds. Un mannequin similaire au jeune habillé était confectionné.
Le troupe se formait en cortège, entraînée par une musique d'harmonica, violon, tambour et bidons d'huile, couvercles de fer blanc etc... L'homme de paille et sa défroque étaient promenés dans tout le village, puis conduits en dehors de celui-ci. Là, le jeune homme était débarrassé de son costume, et le mannequin était brûlé.
Cette coutume est selon Zumstein totalement abandonnée en 1936.
La soirée se prolongeait dans les cafés et dans les maisons, où l'on réunissait toute la parentèle, et où journaliers et domestiques étaient conviés à un repas comportant le "traditionnel " "Schambung" avec des quartiers de pommes sèchées. Par extension, le mardi-gras était appelé "Schnitzzichtig". Après ce repas on allait au café, où un musicien itinérant ou une "paire de tziganes" entraînaient la danse. Elle s'apparente à un rite de fertilité, car l'on disait:
" Je höher beim Fastnachtstanz die Paare auschlagen,
je besser geratet in diesem Jahre der Hanf"
Le dimanche suivant avait lieu le "Bürafastnacht", jour de confection des gâteaux. Zumstein énumère:
« G'Wahlte Kiechle- Knieplätz- Schenkele-Tübackrollen-Zimmetschnitten » ainsi que les « Goffre » réalisées avec des fers souvent armoriés.
Ces gâteaux étaient collectés de maison en maison par les enfants, avec la comptine:
"Hoh hoh Hoh !
d' Fasenacht isch do !
Un wär uns keine Kiechle git
dam lege d'Hiehner d'Eier nit
"Hoh hoh Hoh !
d'Fasenacht isch do !"
Zumstein dit que ces cadeaux aux enfants ont maintenant (1936) été remplacés par les cadeaux de Noël, que l'on ne connaissait pas autrefois.
De même, le berger communal procède à une tournée et reçoit par maison autant de gâteaux, qu'il a de moutons à garder. Les conscrits quant à eux ramassent maison après maison les fagots et bottes de paille pour le bûcher. Leur comptine est:
"Strau ! Strau ! alte Frau !
Stangel edder Bangel !
Stir ! Stir ! Jungfrau stir !
Edder mit zuem Fasnachtsfir !"
Le bûcher est constitué, allumé et l'on danse autour, puis l'on s'adonne au lancer des cives ou "Scheiben" de hêtre. Le sens de la fumée émanant du bûcher indique les tendances météorologiques de l'année: Si le vent vient du Sud, ce sera une bonne année, s'il vient du Nord "la paille sera chassée vers la Suisse".
 
[vii] BOZON Michel. « Les conscrits ». Arts et Traditions Populaires. Ed.Berger-Levrault.Paris 1981
[viii] LEDERMANN Richard in « L'Alsace » du 8 Février 1997
 
[ix] Néanmois cf WUNDERLIN p. 141, le sapin formant l'armature du bûcher est nommé « sorcière » dans le village voisin de Begholtz-Zell vers 1885.
[x] HAERING Michel, le feu de Carnaval de Jungholtz, in Espace Alsacien N° 14, Avril 1979, pages 41-43
 
[xi] « L'Alsace » du 15 Février 1998
 

 


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