La « Maison des natures et des cultures » d’Ungersheim, un émetteur poétique, un signal politique

Le film de Marie-Monique Robin « Qu’est-ce qu’on attend ? » fait connaître les nombreuses actions engagées à Ungersheim, village en transition énergétique. Un élément du programme est le Jardin des natures et des cultures, répondant d’un point de vue pratique à l’objectif d’autonomie alimentaire, mais jouant aussi d’autres rôles culturels, intellectuels, sociaux et même récréatifs.

En automne 2012, la commune d’Ungersheim à l’initiative du maire Jean-Claude Mensch m’a demandé de l’accompagner dans un projet de construction de « ferme » de maraîchage biologique. L’idée première était de réaliser une construction s’inspirant de l’architecture rurale ancienne à colombages. Ungersheim est la commune qui accueillit le projet de construction de l’écomusée d’Alsace en 1979. Aussi, c’est avec plaisir que j’acceptai cette mission qui me permettait de revenir dans cette commune amie.

Dans l’article « Un projet de construction en rondins bruts et torchis à Ungersheim », je présentais la genèse de ce projet. La conception du bâtiment nous a fait réfléchir ensemble au-delà du programme fonctionnel qui comporte des locaux de vie collective et de lavage, conditionnement pour la vente, conservation et conserverie de légumes biologiques.

La « ferme » est un trait d’union, une couture,  entre deux terrains appartenant à la commune : les champs de maraîchage biologique du « Trèfle rouge » exploités par l’entreprise d’insertion Icare, et l’ancien carreau minier de potasse d’Ungersheim « rendu » à la nature après sa destruction dans les années 2000, le tout représentant une propriété publique de l’ordre de 20 hectares.  L’enjeu était de conjuguer l’espace agricole et l’espace ensauvagé au sein d’un grand jardin – plutôt que « parc » terme trop connoté— cohérent dans lequel ces deux modes d’occupation s’interpénètrent au lieu de s’opposer. Ce jardin a vocation à terme à devenir un lieu de promenades, d’activités et de rencontres. Le statut de propriété publique s’élèvera alors à celui de bien commun, accessible et profitable à tous.

Ainsi mis en perspective, le bâtiment projeté dans le futur cœur de ce jardin ne pouvait être réduit à ses seules fonctionnalités, habillées ou non de colombages. La question de la capacité de ce bâtiment à émettre de l’émotion poétique, donnant accès au sens politique, s’est imposée comme au centre du chantier. Une réflexion partagée, appuyée sur une enquête ethnographique réalisée en 2013 sur le thème de la perception de la nature par les habitants d’Ungersheim, a débouché sur un projet de construction annulaire. Sa forme fait écho au toponyme du terrain d’assiette, le Kohlacker, qui peut renvoyer à une clairière défrichée par le charbonnage.  L’idée de clairière de défrichement  surgissant dans les taillis de la complexité et des  contradictions du temps présent, veut exprimer « en dur » le projet global et durable de la commune.  

Tout cela est largement expliqué par ailleurs. La mise en route du projet,  passé entretemps de « ferme » à « Maison des natures et des cultures », a débuté en automne 2013 avec la construction, par une équipe de bénévoles, d’un pavillon expérimental dans la cour de la mairie. L’objectif était double. D’une part on voulait mettre à l’épreuve le choix technique, une construction en rondins de robinier faux-acacia non équarris aux intervalles remplis de torchis d’argile et de paille. D’autre part, compte tenu de la méthode d’élaboration participative du projet, il était nécessaire que tout habitant de la commune puisse se positionner par rapport au choix retenu, en jugeant sur pièce et non sur les seuls artifices de la communication.

Nous n’évoquerons pas les innombrables difficultés de tous ordres auxquelles la commune fit face pour réussir à lancer la construction en 2015, très près de l’esprit et de la forme définis au départ malgré le passage des techniques traditionnelles et empiriques à la moulinette règlementaire. Signalons au passage que dans le même délai fut mis en œuvre, à l’autre extrémité du village,  un projet d’éco-hameau en autopromotion (plus de dix logements), mené à bon terme par l’architecte Mathieu Winter.

La « Maison des natures et des cultures » est aujourd’hui proche de l’achèvement, des bénévoles réalisant depuis le mois d’août 2016 les façades dans le cadre d’un chantier citoyen permanent (auquel tout(e) un chacun(e) peut participer.

Un segment de l’anneau est destiné à devenir la maison commune, utilisée par les salariés de l’entreprise de maraîchage pour leurs repas et leurs formations. En soirée et les fins de semaine, la maison sera disponible pour d’autres activités en relation avec les natures et les cultures, centre de ce futur parc de proximité. Sur l’ossature principale, porteuse du toit couvert de bardeaux en mélèze, viennent s’appliquer des troncs de robinier faux-acacia issus des forêts d’Ungersheim. Ces arbres cultivés naguère pour obtenir d’excellents piquets de clôture et de vignes sont aujourd’hui peut appréciés, en dépit de leur extraordinaire robustesse. Le système mis en œuvre ici, inspiré du zagmeh du nord de l’Iran, remis à l’honneur par le musée du patrimoine rural du Guilan, permet d’utiliser des bois même tordus, avec un façonnage réduit à peu de choses. L’intervalle entre les bois horizontaux est colmaté en torchis, préalablement malaxé à la machine.

La terre est prélevée sur les lieux mêmes : c’est la même couche superficielle de loess que celle qui est cultivée à quelques mètres de là. Le soubassement est réalisé en galets, également de provenance locale, comme c’est d’un usage très fréquent dans la région. J’en avais quelque expérience, ayant réalisé moi-même de tels murs à l’écomusée, notamment sur la maison d’Artolsheim dite « maison du pêcheur » en 1988. De superbes exemples de mise en œuvre de « matériau de pauvre » sont encore visibles (mais qui les voit ?) dans les villages des bords de l’Ill et du Rhin.

Le segment opposé de l’anneau contient les locaux dits de « production » : réception, lavage, conditionnement des légumes, caves de conservation et conserverie. Les murs seront revêtus de bois cordé, permettant ainsi d’utiliser les chutes de rondins. On recourrait à cette technique de maçonnerie de bûches de bois en de nombreuses régions du monde, en Europe centrale, au Canada. Evoquant l’empilement de bois en stères et cordes, elle renforcera l’ambiance de « clairière des charbonniers » voulue pour la cour centrale, ceinte comme une lisière par une futaie de massifs piliers en bois brut.

Enfin il restera à construire le bâtiment central de la cour, qui abritera un grand four à pain, le cœur du projet évoquant le feu primitif autour duquel s’assemblaient les hommes, la « maison première ».Et, dans ce contexte narratif précis, les meules de charbon de bois au centre de la clairière.

A travers cette notion de « maison première » s’ouvre un vaste champ de recherches sur les imaginaires individuels  de la maison et la possibilité d’en extraire une représentation collective traductible « en dur ».  L’adhésion des habitats d’Ungersheim à ce mode de construction atypique, à l’opposé des standards dominants, montre qu’il y a une large marge de manœuvre pour échapper au diktat des solutions pensées, faites et vendues d’avance. L’esprit d’entreprise de la commune et le volontarisme charismatique de son maire sont, cela va de soi, les facteurs déterminants de la réussite de ce projet alternatif. Du point de vue de la méthode, nous mettrons en avant le récit, en quelque sorte fondateur, du camp des charbonniers qui assure l’ancrage historique (pour ne pas dire identitaire, terme à nouveau trop connoté) du nouveau mode d’occupation des terrains, et donne une légitimité aux choix architecturaux et techniques : forme générale, matériaux, modes de mise en œuvre.

Marc Grodwohl

Décembre 2016

Journal de chantier été-automne 2016

 






 





(photographies Marc Grodwohl et Serge Heckmann)


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