tâtonnements constructifs pour un monde souhaitable

C'est en construisant avec des bandes, des équipes, des entreprises, que j'ai cherché empiriquement des alternatives –soyons raisonnables, des fenêtres d'espoir- au modèle dominant de la production de l'habitat. Les antagonismes culturels des uns et des autres, les barrages sémantiques, l'inaccessibilité des modes de représentation en plan, et bien d'autres frontières, qui défendent les prés carrés des techniciens,  s'abolissent dans l'expérience constructive : là, le talent de chacun est sollicité, venant broyer les concrétions d'idées reçues et de standards qui alourdissent et trahissent les idées et les concepts les plus généreux. J'aime beaucoup l'image symbolique du plancher de traçage des charpentes, où chacun a sa place et sa part , voit ce que fait l'autre, et sait qu'à cet humble niveau horizontal de nous autres les terriens, se prépare quelque chose qui va être levé, va durer et va transmettre.
Figure 1 : sculpture formant façade du centre d'archives de l'écomusée d'Alsace, reproduisant le plancher de traçage des charpentes autour du quel se construisit le vrai-faux village de l'écomusée.

 
Dans ce texte, je retrace les chemins sinueux au détour desquels s'est acquise la tranquille certitude que les modalités socioculturelles de l'action –du moins dans cette dualité fondamentale de l'intimité de l'être et de cette participation ouverte à la vie sociale que devrait lui garantir son habitat- , ces modalités sont un enjeu autrement majeur que la bonne planification des moyens techniques en vue de la réalisation d'un objectif prédéfini dans ses moindres détails. Mon expérience renvoie à toutes les découvertes positives et fortuites que les autres m'ont permis de faire sur les terrains de l'Ecomusée d'Alsace, et auparavant dans différents villages, mais il suffit d'ouvrir les yeux pour s'apercevoir que les projets expérimentaux autodéterminés et généreux sont beaucoup plus nombreux que le cynisme morose ambiant ne voudrait nous le faire croire. Il est évident que tant que ne sera pas, lui aussi, remis en cause le droit de chaque être humain à opérer par lui-même sa propre expérience d'action sur la matière, l'architecture dite vernaculaire a tout l'avenir devant elle. Non pas dans un stupide déni de la technicité et de la connaissance savante, mais en mettant celles-ci plus humblement au service de la créativité et des besoins du plus grand nombre. On n'a pas le droit de priver les gens de leur maison, au sens matériel et au sens symbolique.

Figures 2/3 : chantier de jeunes en été 2006 à l'écomusée : construction d'une ferme « archétypale » à l'entrée du musée, posant certes une raison d'être du musée en tant que lien avec la maison des origines, mais surtout la « culture faisant l'école buissonnière, le nez barbouillé de confiture, les cheveux en broussaille, sans pli de pantalon et cherchant à travers  les taillis de l'imaginaire le sentier du désir » (Henri Laborit)

 
le déclencheur d'une aspiration à "autre chose":
le choc des extensions de village
 
Quand je commençais mon travail sur les maisons paysannes dans le Sundgau, après 1970, cette transformation du paysage qu'on dénommait « rurbanisation » commençait à peine à être visible . L'accès à la voiture individuelle était largement démocratisé et, mobiles, les jeunes issus du village mais travaillant ailleurs ont pu construire sur des terrains familiaux. C'était l'amorce, clairsemée, d'une première vague de constructions hors les limites anciennes des villages. Dans ces derniers, les terrains ne manquaient pas, libérés par la vacance de nombreuses fermes devenues obsolètes après la concentration du foncier et la réduction du nombre d' exploitations. Néanmoins, la plupart de ces terrains étaient gelés par des difficultés successorales, ou encore parce que les natifs ne voulaient pas de voisins, fussent-ils parents. A titre d'exemple, j'ai connu une rue figée par les indivisions depuis les années 1970 à Hausgauen, avec une double enfilade de maisons inhabitées plus belles l'une que l'autre : le dégel foncier n'a commencé que timidement au milieu de la décennie 1980, et ce n'est qu'après 2000 que l'on peut constater que chacune de ces maisons est maintenant réhabilitée et habitée par une jeune famille. Il aura fallu 30 ans pour qu'une population se reconstitue à la faveur de la solution des problèmes fonciers, en fait à la deuxième génération d'héritiers.
 
Pour revenir à mon propos, les lotissements stricto sens sont montés en charge très vite dans la décennie 1970 ; c'étaient essentiellement des opérations foncières programmées par les communes, plus rarement par des promoteurs, sauf dans la région frontalière avec la Suisse,. Avec Antoine Waechter, nous en avons passé des soirées et des réunions à essayer de discuter d'autres options possibles avec des conseils municipaux, des associations locales, des particuliers, et à rechercher des solutions pour les extensions de village selon une autre pensée que la duplication du modèle Los Angeles. Mais l'époque n'était pas à cela. La dimension idéologique du lotissement était imbattable. Nous étions, par exemple, très fâchés d'une extension d'un certain village en deux volets : un versant de la vallée était dédié à un programme de plusieurs dizaines, voire plus d'une centaine de maisons dites « chalandonnettes » du nom du ministre qui avait lancé ce programme de construction bon marché. L'autre versant de la colline était un très grand lotissement conventionnel, ne pouvant attirer qu'une population à revenu élevé. Et le vieux village mijotait au fond de la cuvette. Le maire nous expliqua sa vision des choses : « pourquoi vous battez vous, ce sera magnifique. Depuis le lotissement sur cette colline, en verra le lotissement sur la colline d'en face. Ce sera beau comme en Suisse. » Le modèle des collines bâties, se renvoyant l'une à l'autre en miroir des maisons propres, blanches et neuves, n'était pas qu'emprunt aux images et aux slogans efficaces de la promotion immobilière et habillage d'une spéculation galopante. Il prospérait , me semble-t-il, sur une prédisposition culturelle, que j'évoque dans mon texte sur la répétition en miroir de la maison paysanne à Gommersdorf.
 
On connaît tous les dispositifs et toutes les idéologies venus endiguer ce mode d' extensions de villages et en justifier le contrôle par l'Etat. J'ai du reste allégrement participé à ce mouvement, sur tous les registres depuis le fondamentalisme (« pas d'extension de villages, il faut d'abord réutiliser le foncier vacant dans le village historique »), le développement durable avant la lettre (« des extensions oui, mais écologiques »), et la merveilleuse palette qui va de l'intégration paysagère (des toits en tuiles brunes et des essences « locales » d'arbres fruitiers…) à ce qu'on appelait la « sitologie » (et oui, cela exista). Cette dernière méthode avait pour objet de définir une fois pour toutes les critères purement formels de qualité des paysages, ce qui permettait de construire dans les zones et replis hors du cadre de la carte postale. Je me moque -un peu-, et je caricature grossièrement, mais comme j'en étais on ne m'en voudra pas. Il fallait bien expérimenter, et puis, finalement, de ci de là, ces théories de la préservation du paysage limitaient la casse, et formaient levain d'une réflexion en différé. En 2005, j'étais invité par la commune d'Obermorschwiller à un temps fort de discussion ouverte , auquel étaient conviés tous les habitants, sur le sens du patrimoine du village au moment auquel se posaient de nouvelles et fortes pressions en faveur de son extension. Je connaissais bien ce village où j'avais sévi en 1977-78 . Propos d'accueil du maire « je vous présente M. Grodwohl dont les travaux sur notre village sont mon livre de chevet (ces travaux avaient quand même près de 30 ans au moment auquel parle le maire), et je ne sais pas dire aujourd'hui si M. Grodwohl en ce temps là avait 20 ans d'avance, ou si nous avions 20 ans de retard ». Je ne serais pas offensé que l'on inverse la proposition, je ne prends pas cette phrase comme un jugement de valeur ou une reconnaissance tardive. L'anecdote ne vaut que pour illustrer le constat qu'en 30 ans, on n'a pas réussi à mettre au point des méthodes qui permettent de faciliter l'évolution des villages sinon en ville, du moins en quartiers vivants de la ville centre. Les théories se sont succédées, générant des réglementations dont les effets pervers ont ouverts de nouveaux cycles doctrinaires et réglementaires, et surtout des tensions financières et sociales de part et d'autre des frontières instaurées par les Plans d'occupation des sols. On n'a jamais pu trouver le chemin et à vrai dire la volonté, dans le respect des droits individuels, de susciter la création d'ateliers d'urbanisme locaux et de mettre en débat une juste redistribution du foncier. Des bourses d'échanges fonciers auraient permis de limiter l'aberration de la vacance et de l'inéluctable destruction d'ensembles remarquables d'architecture vernaculaire, alors que les candidats à la reprise et à la restauration de ces ruines abondaient. Cela n'aurait pas marché partout, mais de quelques expériences laboratoire réussies auraient jailli des idées nouvelles sur l'avenir des villages, et en tout cas une vision pragmatique du patrimoine bâti et paysager, puisqu'il faut bien l'appeler ainsi. Avec certainement beaucoup de bonne volonté et des intentions louables, la technocratie s'est arrogée la responsabilité de protéger des vestiges de campagne contre des acteurs locaux jugés immatures. On connaît la suite.

 
Ni villes ni quartiers, nos villages après ces rendez-vous manqués ne sont plus des villages, je ne m'étends pas là-dessus, Pascal Dibie a mis une sorte de point final au village tel qu'on l'a connu. Je suis (presque) définitivement d'accord avec l'idée que les villages historiques, dans leur réalité bâtie, spatiale, humaine, conforme à l'image forte qui en a été construite idéologiquement dès la fin du Moyen-âge dans notre aire germanique, sont pour un certain temps derrière nous.

 
Figure 4 : une réalité de l'inscription du village dans son territoire élaborée en image immuable depuis un demi-millénaire (détail d'une aquarelle d'Albrecht Dürer, 1494)
 
En même temps, évidemment, l'archéologue que j'étais, travaillant sur les villages désertés, sait bien la capacité de résurrection des villages enterrés et qui paraissent rejaillir tout d'un coup du sol comme si les graines de vie y avaient été préservées pour des temps meilleurs. Mais c'est, comment dire au plus court et au plus optimiste ?...une question de temps et de contexte général qui nous échappe.

Figure 5 : Labour aux cigognes sur fond de village en Alsace en 1502 (Grüninger) et le même tableau à Habsheim en octobre 2006
 
Le village n'existe-t-il vraiment qu'au moment auquel il se fait légendaire ?
 
Quoi qu'on dise, on n'en a cependant pas fini avec le mythe du village. En même temps que j'étais confronté à l'impossibilité de conserver in situ la beauté des formes anciennes d'organisation de l'habitat groupé, dès lors qu'éclatait la communauté d'intérêts fondant le groupe d'habitants décisionnaires, j'avais la chance de pouvoir transvaser. Ce qui disparaissait là, je le recréais à l'Ecomusée d'Alsace. Précisons que j'ai transféré des formes obsolètes, déjà saisies par la « beauté du mort », notion que l'on saisira mieux en tant que clef de la composition de l'écomusée si on se réfère à mes aventures de Gommersdorf.
Au fur et à mesure de nos travaux et de la contribution généreuse de la nature, l'image indéniablement mythique du village – nonobstant la démarche scientifique qui sous-tendait le projet- devenait réalité dans notre écomusée , au-delà et en dépit de tous les efforts que j'ai pu dispenser pour ne pas me laisser guider par le pittoresque, le joli, le romantique. Du reste, nous n'étions ouverts au public que depuis une dizaine d'années, et les travaux battaient toujours leur plein , lorsque m'arriva une aventure sidérante : les urbanistes chargés de la révision du Plan d'Occupation des sols se lancèrent en toute candeur dans un zonage et une règlementation applicables aux terrains périphériques de l'écomusée, et lui appartenant, afin de préserver le « village historique » et son « intégration dans le site » ! A leur décharge, déjà la même époque, on entendait des visiteurs régionaux faire des commentaires à leurs invités : « tu vois, ça se sont les maisons de l'ancien village abandonné qui était là avant, les jeunes ont récupéré ce village et y rajouté des maisons pour en faire un musée… » ou « j'ai passé mon enfance au pied de cette maison forte de Mulhouse » (laquelle n'a jamais existé dans cet état, ni même un autre état visible puisqu'elle était corsetée de bâtiments plus récents).
 
Quand je suis amené moi-même à greffer un faux lotissement sur un faux village…

Un raisonnement différent m'avait du reste conduit à un résultat équivalent visuellement. Des années durant, je me suis défendu de « reconstituer un village ».  Notre ligne directrice suivait un programme de musée de plein air. Le parti pris d'affirmer que la maison, en Alsace, n'est intelligible que par sa fonctionnalité et sa symbolique propres dans un groupe de maisons soumises aux mêmes conventions, conduisait nécessairement à un résultat qui ressemblait à un village. Je m'en explique ailleurs. Il nous a fallu à nous aussi, gérer des extensions c'est-à-dire de greffer sur la périphérie de notre système muséal cohérent des ensembles bâtis répondant à d'autres fonctions. C'était la cas de l'hôtellerie, pour laquelle j'ai toujours écarté la réutilisation de structures anciennes, solution qui serait allée dans le sens folklo-touristique qui de ci- de là, étiquetait notre entreprise, et qui brouillait la perception de la maison en tant que document historique à part entière : c'était quand même la base de notre travail de musée, nous étions là pour cela à ce moment là. En 1994, nos restaurants dégageaient suffisamment de bénéfices pour que l'on puisse , enfin, mettre en place un projet d'hébergement. Cette idée n'était pas la réalisation d'une opportunité, au moment favorable, dans une stratégie planifiée de développement touristique. Un hôtel à l'écomusée, c'était la réponse au désir exprimé par les visiteurs dès le premier jour : quel dommage, un village sans habitants, ne peut-on pas vivre ici ? Le premier jour, rappelons-le, c'était en 1984, à cette période déjà le besoin des gens de pouvoir « jouer à habiter une histoire » était clairement exprimé, et montrait déjà en creux, l'incapacité de beaucoup de systèmes construits contemporains à satisfaire ce besoin d'imaginaire. Cela nous a mis sur la piste de l'accueil des scolaires, dans un ensemble de trois bâtiments. Les classes passaient une semaine complète à l'Ecomusée, habitaient cette ferme et, en jouant le rôle de petits paysans, apprenaient à vivre les uns avec les autres , et à se définir en tant qu'individus et en tant que groupe par rapport à des choses réelles de la vie.

 figure 6: les enfants en séjour dans la plus grande et la plus amusante salle de classe en plein air du monde !
 
Cette politique du plaisir d'apprendre, déterminée, pensée et organisée de main de maître, c'est le cas de la dire, par la pédagogue Véronique Wurth, a débuté en 1988. Elle était dans le droit fil des expériences collectives dont nos maisons paysannes étaient le théâtre depuis nos premiers travaux à Gommersdorf en 1971. Le succès pédagogique obtenu sur cette voie de  l' « Erlebnis » -mot pour lequel je ne trouve pas d'équivalent en français- nous a conduits à vouloir transposer l'expérience sur le terrain de la famille. Après différentes générations de projets avortés, j'ai dessiné en 1994 un ensemble de dix maisons.

 
figure 7 : vue aérienne de l'Ecomusée d'Alsace, la « cité » ou « colonie » comme on nomme dans le bassin potassique les cités ouvrières en bas de la photographie
 
Je ne voulais que d'aucune manière il ne puisse y avoir confusion entre les maisons muséifiées et cette nouvelle base de vie ; aussi ai-je opté pour un plan masse géométrique de cité ouvrière : seule la continuité du système végétal assurait la liaison avec le mode organique du plan masse du « faux village musée ». Adossé dans cette zone au terril des mines de potasse, j'ai combiné sans les copier littéralement les modèles des maisons ouvrières du bassin potassique (deuxième quart du XXe s.) et du célèbre « carré » des cités ouvrières du tournant du XIX e s. à Mulhouse. J'ai choisi un vocabulaire de maisons à colombages, car nous avions envie d'expérimenter à ce sujet un nouveau procédé constructif ; il nous fallait aussi respecter l'image conventionnelle de la maison, puisque nous voulions que nos hôtes habitent l'écomusée, et non « séjournent dans l'hôtel à côté de l'écomusée ».

figure 8 : deux aspects des 10 pavillons constituant la « cité résidentielle » de l' Ecomusée d'Alsace, un extérieur conforme à l'image attendue de la maison sans céder à la copie et au faux-vieux
figure 9: j'ai conçu les maisons de façon à ce qu'elles comportent une stube, conforme au modèle traditionnel tel que les hôtes pouvaient le découvrir dans le musée

 
Dans la pratique, cela a fonctionné comme prévu. Nos hôtes connaissaient vite le petit nom des animaux, discutaient avec bénévoles et salariés au petit matin, bref étaient de vrais « habitants ». Beaucoup revenaient régulièrement en famille, à des années d'intervalle. Les enfants grandissent vite. D'un séjour à l'autre, tel cerisier ou telle porte ancienne de l'écomusée donnaient des repères fixes ou eux-mêmes évolutifs. « Mon enfant se cogne aujourd'hui au linteau de cette porte alors qu'au premier séjour il n'arrivait pas en enjamber le seuil et au second, il arrivait à toucher la poignée » m'a dit tel hôte, un de ceux j'avais le plaisir de croiser tous les soirs d'été. Notre extension de village était réussie, même si sur plan purement architectural, ce n'était pas un acte de bravoure et ça ne prétendait pas l'être.
 
Quand « patrimoine » et « création » sont décloisonnés
 
La réussite urbanistique en général était validée par l'attitude des visiteurs, qui y avaient pour la plupart un comportement urbain au sens de « qui fait preuve d'urbanité ». C'était un curieux système gigogne, je transposais sur un terrain vague des formes de village vide, et les visiteurs les remplissaient de leur attente de la ville.  J'espère que j'aurai l'occasion de revenir là-dessus de façon plus approfondie, si je trouvais des occasions pour croiser mon expérience avec celle d'autres. Pour l'instant retenons que la qualité de l'espace, et la qualité de ce qui s'y passe entre les gens, commence à être remarquée à la fin des années 1990. Avant, c'était très difficile. Pour les faiseurs d'opinion, certains architectes et urbanistes, parfois certaines administrations, l'écomusée était stigmatisé comme le lieu institutionnalisé –emblématique- du refus du droit de notre époque à s'exprimer. C'était un jugement facile, stérile, et qui ignorait nos efforts en faveur d'une pédagogie de l'habitat, un petit contre-pouvoir au bombardement commercial des maisons de catalogue. Peu importe, des hommes comme Bernard Reumaux le patron de la revue « Saisons d'Alsace » , l'architecte Gérard Altorfer, le géographe et prospectiviste Luc Gwiazdinski, contribuèrent à une modification de la lecture de l'écomusée par les élites intellectuelles régionales –hors de la région, les gens n'étaient pas à convaincre : ils venaient sans clichés ni a priori et jugeaient sur pièces-. Un week-end d'expérimentation in vivo, « les Jardins d'Utopie », avait permis de jouer une confrontation pacifique des jeunes créateurs d'aujourd'hui avec un lieu et un projet patrimoniaux, réputés très connotés. C'était en 1999. Dans la pratique, cela a permis de s'assurer que les clichés, ainsi un prétendu conflit d'anciens et de modernes, la représentation du travail patrimonial (surtout rural !) comme une entreprise néo- vichyste, et j'en passe, ne correspondaient plus à aucune réalité dans le monde de la création ; mon travail sur le patrimoine a du reste commencé à être considéré comme une production d'ordre artistique à ce moment là. Nous avons pu vérifier que cette convergence entre la création au service de la transmission de l'histoire, et la création à vocation prospective, était devenue en 2006 tout à fait naturelle et normale, n'ouvrant même plus de discussion : les deux itinéraires conduisaient à un même désir de partager avec les gens l'expérience d'un monde souhaitable.  Eric Sembach a monté l'opération « Trop bête », opération de soutien à l'Ecomusée dont un point d'orgue fut un « bal masqué des animaux » le 23 juillet. La façon dont les artistes vivaient le lieu et l'avaient adopté, dans un parfait respect de sa triple identité –  espace poétique, projet muséal et base de vie- témoignait d'un impressionnant renouvellement des modes de pensée, révélateur d' un goût nouveau des artistes pour l'interrogation de ces sources que les anciens systèmes de représentation du rôle de l'artiste avaient connotés de ringardise.
 
Quelques années auparavant c'était inenvisageable : grosso modo, la décennie 1990 comme je l'ai vécue dans ma planète était stérile en matière de fertilisation croisée entre les praticiens des sciences humaines que nous étions et les milieux de la création. Je ne sais dire si c'est une tendance propre au cycle de notre projet, ou si c'était l'un des symptômes de la fragmentation socioculturelle caractéristique de cette période en général. Il me semble que lors de l'ouverture du musée au public en 1984, et dans les deux ou trois années qui ont suivi, on surfait encore sur la fin de la vague pluridisciplinaire des années 1970. En 1986, par exemple, nous avons organisé un très important concours d'architecture. Son objectif était de créer, à un prétexte hôtelier –on a vu que ce projet sera réalisé 10 ans plus tard sur une toute autre base conceptuelle-, une rue de maisons contemporaines à ossature bois. Nous ressentions déjà le piège se fermer sur une image réductrice folklo-touristique et il nous semblait, il me semblait, que l'Ecomusée avait beaucoup plus à apporter en stimulation de l'architecture contemporaine, qu'en recettes de la « bonne » restauration du patrimoine. Cette idée a été lancée beaucoup trop tôt par rapport aux possibilités économiques de l'écomusée de mener le projet à son terme, aucun acteur d'une filière bois encore embryonnaire n'ayant accroché à l'idée d'un ensemble construit laboratoire, comme ils fleuriront ailleurs en France peu après. Néanmoins la quantité et la qualité des concurrents, et l'accueil favorable de la sphère administrativo-politique régionale, montre que la période était encore ouverte aux brassages ; un autre signe était une exposition d'installations contemporaines assez « présentes » dans ce jeune musée, et qui n'a pas suscité de la part d'une partie du public les réactions hostiles que nous essuierons plus tard dans ce genre d'initiatives. Mais, encore une fois, ce sont des perceptions internes qu'il faudrait pouvoir mettre en contexte pour comprendre comment les notions de patrimoine et de production formellement contemporaine se sont mixées  au cours des 20 années écoulées, et surtout voir ce qu'on peut en faire aujourd'hui.

 
C'est ainsi, à la veille de la décennie 2000 et les premières années de celle-ci, que les praticiens de la production de l'espace témoignent d'un intérêt nouveau pour l'expérience muséale, notamment sa dimension anthropologique. Il me semble que ce renouvellement du regard des praticiens a été suscité par le mode de fréquentation et d'utilisation du lieu et la bonne humeur et le ravissement contaminants du public du musée.  Et il me semble aussi que c'est la médiation des plasticiens, des musiciens, des hommes et femmes de théâtre, qui a permis de mettre à bas les frontières essentiellement sémantiques entre ceux dont le travail premier est de transformer par la transmission, et ceux qui transforment par l'invention.
En préparation des « Jardins d'Utopie » de 1999 déjà cités, nous avions eu des débats animés sur le rôle que devait tenir l'Ecomusée dans le domaine de l'architecture et de l'urbanisme. Un signe du changement radical de points de vue a été la prise en compte de l'Ecomusée comme exemple quasiment unique de lotissement réussi, pour reprendre les termes des professionnels. Qu'on s'entende bien, ce ne sont pas les bâtiments en tant que tels qui étaient en cause, mais les rapports entre les espaces supposés privés et publics, les mitoyennetés, l'innervation du système construit par la nature. Un des exercices a été de dépister les éléments facteurs de réussite urbanistique, de les confronter aux règles d'urbanisme et de pointer ainsi les contraintes réglementaires productrices de non qualité.
J'ai également passé une journée complète avec les membres de la société française d'urbanisme à raconter comment j'avais pas à pas, et erreur après erreur, constitué le plan-masse du « lotissement ». L'enjeu de ce séminaire était d'extraire de ma démarche empirique des éléments de méthodologie pour la production des « vrais » lotissements. Nous nous sommes quittés sur notre faim , les urbanistes ayant conclu que ma production était un « lotissement d'auteur » et il est vrai que je cumulais les fonctions de maître d'ouvrage, de maître d'œuvre, d'entreprise générale et de maire de la commune virtuelle. Ce qu'un architecte urbaniste n'est pas dans le processus segmenté de la production d'une extension de village ou d'un lotissement.

 
Toujours dans le cadre des « Jardins d'Utopie » fut lancé un vrai faux concours d'urbanisme, ouvert au public,  sur l'extension de l'Ecomusée, rebaptisé Utopsheim. Trois concurrents sont venus présenter le projet d'extension : Claude-Nicolas Ledoux –dans son plus beau costume de Cour, Ildefons Cerdà –en espagnol avec son interprète- et Le Corbusier, devant un vrai faux jury, où chacun assurait le rôle qui était le sien dans les vrais concours d'urbanisme, qui celui d'architecte des bâtiments de France, qui celui d'ingénieur de l'Equipement, qui celui de maire. Acte, nécessairement facile, constatant la fin des dogmes et des certitudes. Prise de distance ironique, elle aussi facile et si nécessaire, les architectes d'aujourd'hui étant, eux aussi, catalogués et jugés à l'aulne d'idéologies d'un autre temps dont on les a définitivement qualifiés de sectateurs. Démarche, moins facile, de renvoi du citoyen vers sa propre responsabilité et son absence dans le débat sur la production de l'espace. Démystification du processus de la commande architecturale et enfin, démarche humble de doute et de questionnement honnête.

Figure 10: le vrai faux jury du concours pour l'extension de l'écomusée-Utopsheim écoute Cerdà, via son interprète, défendre son projet (1999).

Un des participants bénévoles les plus actifs de ces « Jardins d'Utopie » a été l'architecte strasbourgeois Gérard Altorfer, dit Alto, qui a émis en, manière de défi la proposition de construire à l'Ecomusée une maison du XXe siècle. Nous étions en 1999, le siècle se finissait sans que la collection de maisons du musée ne contienne aucune œuvre du XXe siècle, si ce n'étaient les quelque 80 bâtiments qui n'étaient jamais que des interprétations du patrimoine au vu des questions , des connaissances et des sensibilités de notre temps. Notre désir d'amener les visiteurs à se demander, chacun à sa manière et selon son appétit, ce qui fait patrimoine, et qu'est ce qui restera de son temps, était parfaitement servi par cette idée d'une maison dite moderne.
Pour ses concepteurs cette maison du XXe siècle porterait témoignage des idées sur la maison propres au siècle qui allait se clore : elle serait la représentation en dur d'une théorie de l'idéal de l'habitat, et non une prétention à restituer un modèle existant ou une situation réelle. La décision prise, l'architecte, assisté par Antoine Léonetti, a réalisé le projet et l'a partagé avec des entreprises du bâtiment qui en ont supporté toute la charge financière, sans que l'Ecomusée n'ait à supporter le moindre débours.

 
figure 11 : la maison du XXe siècle à l'écomusée, ou « la maison de René » (photographie Marc Barral- Baron)

Nous avons créé un site, spécialement affecté à ce projet. Il est structuré par une allée pointant sur la plus belle vue sur les Vosges, axe rectiligne qui vient mourir dans les eaux de l'étang. D'un côté de cet axe, et parallèlement à celui-ci, nous avons reconstruit une maison provenant de Kunheim, construite en 1723 dans le Vieux Kunheim, démontée et remontée dans le Neuf Kunheim en 1767 suite à des crues dramatiques et récurrentes du Rhin. C'était la troisième fois que cette maison changeait d'implantation.

 
Figure 12: la maison du XXe siècle et la maison de Kunheim en bas à gauche de la vue aérienne
 
La maison du XXe siècle est venue se placer le long de l'axe, parallèlement à la maison de Kunheim et face à celle-ci, les surfaces de deux objets étant presque équivalentes. La confrontation des deux « maisons » permet au public au premier coup d'œil de distinguer permanences et changements. La maison de Kunheim est ouverte sur la rue et sur la cour, et se définit ainsi comme un objet social et grégaire. La maison de René est entièrement axée, par une grande porte fenêtre et une véranda, sur la vue magnifique sur le plan d'eau et sur les Vosges. Dans l'une maison, on vit et l'on travaille au sein et sous le contrôle d'une communauté , dans l'autre on ne fait que vivre et l'intérieur communique directement avec le paysage-spectacle.

figure 13 : les pignons des deux maisons regardant le plan d'eau (photographie Marc Barral-Baron)
 
L'inauguration fut une belle fête. Le maire de Kunheim était venu, à cheval, de son XVIIIe siècle pour assister à l'érection rituelle du sapin faîtier. Puis l'on remit les clefs à l'artiste René Noël, qui avait réalisé à l'intérieur une peinture murale avec un couple de deux joyeuses grenouilles danseuses, et qui fut instauré habitant fictif de la maison.

figure 14 : le maire de Kunheim (alias Raymond Fechter) venu de son XVIIIe siècle assiste à l'emménagement de René dans la maison du XXe siècle (1999)
figure 15 : le projet terminé en 2004
figure 16 : le comité d'accueil… et en haut à gauche, Marc Grodwohl remettant son titre de citoyen de l'écomusée à René Noël, à gauche Bernard Reumaux l'éditeur de « La nuée bleue » et de « Saisons d'Alsace »(1999)
figure 17 : l'intérieur de la maison du XXe siècle
 
Par la suite nous avons fait évoluer cette zone aquatique du musée et j'ai imaginé un parcours poétique sur les rapports entre l'eau et l'habitation des hommes, sur la trame donnée par l'histoire réelle du village pour partie englouti, pour partie déplacé, de Kunheim. Ce parcours ouvert en 2004  fut dénommé « après l'inondation ». Il ne faisait guère débat, car n'allaient à cet endroit du musée que les visiteurs explorateurs, en quête d'un temps de contemplation au bord de ce plan d'eau auquel on avait l'impression que tous les oiseaux du monde se donnaient rendez-vous : les oiseaux aquatiques préféraient nicher en bordure de chemin, les hommes étant à tout prendre moins dangereux que les hérons et autres prédateurs des couvées qui attendaient, perchés sur les arbres morts plus loin sur le rivage. Cette expérience fut très gratifiante, car l'alliance avec la nature était réussie non plus à travers la recomposition d'écosystèmes perçus par les visiteurs comme historiques et généraux, mais à travers la narration d'une histoire singulière.
Cette « maison du XXe siècle » n'avait pas en soi de vocation prospective et elle ne proposait d'aucune manière une façon nouvelle d'habiter (sauf dans son rapport à la nature mais cela est une autre affaire) et pourtant de nombreux visiteurs la percevaient comme une innovation, la renommant spontanément « maison du XXIe siècle ». Cela confortait le constat que nous faisions depuis longtemps. Le schéma organique du faux village de l'Ecomusée ne renvoyait pas uniquement à des images d'un passé réinventé.

De plus en plus l'articulation des séquences construites avec les lignes de force végétales issues de l'histoire propre du site l'histoire stimulait l'imagination ; d'autres visions du monde étaient avancées par nombre de nos visiteurs, et en particuliers les jeunes quelle que fût la socioculture des uns ou des autres. « C'est prophétique » disaient les uns. « C'est cool, on voit le ciel » disaient les autres.
Il nous fallait transformer ces émotions en expériences et en force de proposition, sur la lancée de la maison du XXe siècle. Cela passait par une dynamique de nouvelles constructions, détachées du modèle des maisons du musée, porteuses de signes de modernité et multipliant les possibilités d'interventions de jeunes architectes. On misait sur une capillarité spontanée entre les familles d'acteurs, et sur une osmose avec le site, que s'opère une fusion constructive : ce qui s'est produit à peu de choses près comme prévu, avec l'organisation d'un « Festival international de la maison ».


naissance du festival international de la maison

J'ai opté pour le modèle du Festival International des jardins de Chaumont-sur-Loire , inventés et élevés à un haut niveau de qualité et de succès par le regretté Jean-Paul Pigeat. Nous avons constitué un comité de réflexion composé d'architectes amis, mais cela a rapidement tourné à la foire d'empoigne, chacun ayant sa vision propre de ce que devrait être l'objet fini, et de l'image de l'architecture qu'il était réputé émettre. Je me retrouvais dans le rôle de celui qui rédigeait le règlement du concours dans des termes permettant à un projet tacitement prédéfini de remporter la compétition. On faisait fausse route, et on perdait du temps, il fallait mettre en route une démarche, l'évaluer et la corriger au vu des résultats.
On finit par poser clairement la démarche suivante: des groupes d'élèves architectes se réuniraient sur la base d'un programme aussi peu bavard que possible. Ils en débattraient, poseraient leurs préalables, puis chaque membre du groupe réaliserait son propre projet, tout seul ou par petite équipe de deux ou trois personnes au plus. Puis tous examineraient collectivement les projets, délibèreraient et retiendraient une idée . L'idée retenue serait alors corrigée et précisée le cas échéant par les apports de projets non retenus, que le groupe aurait jugés objectivement importants. Puis suivraient l'élaboration du projet définitif, et enfin le chantier de réalisation collective et concrète sur le terrain.
Le premier festival international de la maison naquit en 2003, suivi d'un second en 2004. En 2005, nous avons accommodé les restes et développé le labyrinthe en terre ; en 2006 cette aventure se terminait, les crédits promis ayant été annulés. Afin de conserver une pratique expérimentale associant élèves architectes, bénévoles de tous âges (depuis les enfants en séjour dans le cadre scolaire jusqu'aux chantiers d'adolescents et de jeunes pendant les vacances) nous avons ouvert deux chantiers dans la partie « village ». Le premier était la reconstruction d'une maison paysanne sauvée à Rixheim sur une initiative locale, et avec une forte participation de bénévoles locaux. La seconde était en amont de l'entrée du musée un sas de présentation au public des raisons d'être du musée, selon nous. Ces actions nous ont permis de conserver une dynamique et les liens avec l'enseignement en architecture, en l'occurrence le centre Partir, émanation de l'Ecole d'architecture de Paris-La Villette.
Pour le premier festival en 2003, nous avons coopéré avec l'Ecole d'architecture de Strasbourg et ses enseignants Dominique Laburte et Gérard Sutter et sous le titre "Cabane, cabanons, cabanez", avons donné prétexte à des « architectures premières » fondées sur la vision de la naissance de l'architecture selon le texte célèbre de Vitruve. Nous avons étés pris au piège du titre, l'archétype de la cabane renvoyant à l'intériorité de la personne, au secret et à l'isolement. Cela a débouché sur 7 beaux objets, pensés indépendamment les uns des autres, ce qui bien que hors programme, nous donnait 7 représentations de la cabane –majoritairement du désir d'intimité- différentes. Un peu trop permissifs pour cette première année, nous avions laissé se faire …un lotissement, confirmant ainsi que l'époque, l'enseignement, les modèles, vont spontanément dans ce sens.
En parallèle, l'école itinérante d'architecture organique hongroise Karoly Kocz a produit un travail collectif , « Gubo » (encore un cocon !) selon la démarche de la compétition interne au groupe, de la sélection par celui-ci du meilleur projet puis de la mise en œuvre par l'ensemble de l'équipe.

 
 
figure 18 : Gubo (photographie F. Zvardon)
 
Enfin, nous avions laissé carte blanche à une plasticienne, Emmanuelle Guilbot, qui autour de son projet propre (elle s'est auto- emmurée dans une cabane en terre modelée d'où elle s'est échappée comme d'un cocon) a réalisé avec les enfants un village de constructions en branches et torchis, évoluant au jour le jour suivant l'inspiration des participants.

Figure 19 : le cocon d'Emmanuelle Guilbot
Figure 20 : les cabanes des enfants, qui à l'instar du cocon, seront cuites à grand feu
 
Cette expérience nous permit l'année suivante de faire coopérer quatre écoles, à nouveau celle de Strasbourg et Karoly Koscz, et les deux écoles d'architecture et d'architecture intérieure de Stuttgart sur le thème « Dieu, le diable et l'architecte ». …
 
Dieu, le diable et l'architecte

Riche de la première expérience de 2003, l'Ecomusée a formulé une exigence plus précise auprès des équipes concurrentes pour le Festival 2004. Le problème posé aux participants, sous le titre « Dieu, le diable et l'architecte », était le suivant :
« L'acte de créer des espaces procède du sacré, les premiers architectes reconnus comme tels travaillaient en hommage à des forces supérieures régissant la vie des hommes. L'homme du commun, quant à lui et dans toutes les cultures, faisait de sa maison un objet sacré à travers un ensemble de rituels religieux ou magiques de construction et d'habitation.
Aussi, l'architecture savante et populaire de chaque période, de chaque culture, témoigne du rapport particulier qu'entretenaient les hommes avec la nature, en tant qu'œuvre divine. Dans tous les cas, l'acte de bâtir contribue à la recomposition de cette harmonie et de cette paix dont le paradis est la représentation symbolique la plus évidente.
Par rapport à cette histoire, l'acte de bâtir dans le temps présent semble dénaturé : il ne s'impose plus comme cette médiation entre le niveau des hommes et de leurs besoins fonctionnels, et une dimension plus globale. Pire encore, l'acte de construire est souvent posé comme une atteinte au sacré, lorsqu'on le perçoit comme s'exerçant au détriment d'espaces naturels, ultimes fragments du paradis originel. 
On s'en doute, il ne s'agit dans le cadre du Festival international de la maison ni de «r e-sacraliser » ni de « dédiaboliser l'architecture » ! L'enjeu est de réfléchir et de tester grandeur… nature ce que veulent dire les notions de « naturel » et de « dénaturé » dès lors qu'elles s'appliquent à la construction de maisons. »
Les interventions des équipes se sont succédées de mars à août 2004. La première équipe, celle de Strasbourg, s'est installée au point le plus bas du site où elle a creusé un sillon, recouvert d'une voûte translucide faite de bouteilles réformées (et vides !) de vin d'Alsace. Ce sillon enterré, « envoûté », à déterminé un axe sur lequel est venue s'ériger la tour de l'école itinérante d'architecture organique Karoly Kocz, « Torony » ;  Les deux écoles de Stuttgart se sont intercalées entre la naissance souterraine de l'axe et son aboutissement vertical, avec trois pavillons dont un dispositif, à la fois autocentré et rayonnant, symbolisant un niveau terrestre de la maison à la fois espace intime encerclant un foyer virtuel et ouverture sur des relations multiples avec l'environnement.

 
Figure 21 : envoûté (photographie F. Zvardon)
Figure 22 : la zone centrale produite par l'école d'architecture de Stuttgart
Figure 23: « Torony »
 
la construction collective d'une maison archétypale…maison européenne virtuelle
 
Des conceptions du métier d'architecte différentes… des rapports culturels à la nature contrastés, déterminé par l'héritage des pensées du passé et les circonstances nationales présentes… dans un espace volontairement privé de plan masse mais dans lequel s'est dissimulé un parcellaire occulte… un thème exigeant qui appelait une prise de position collective nécessairement en conflit avec les convictions personnelles de beaucoup de participants…, un dévoilement insupportable de l'intimité de la perception de chacun de sa place dans la vie… Beaucoup de facteurs étaient réunis pour obtenir à la sortie de l'expérience une belle cacophonie spatiale.
Curieusement, tel n'a pas été le cas alors même que le doute grandissait à mesure que les équipes prenaient possession du terrain. Qu'est ce qui allait lier tout cela, et donner conformément à l'ambition du Festival la possibilité de croire à une harmonie d'ensemble conjuguant l'aspiration à l'autonomie des individus et l'affirmation des identités collectives ?
Les actes se sont enchaînés, sans jamais être planifiés dans une totalité, dans une logique « de la cave au grenier » qui renvoie à l'incontournable texte de Gaston Bachelard[1] sur « la verticalité assurée par la polarité de la cave et du grenier », sur l'aspiration de l'homme a être à la fois dans la terre et vers le ciel. En…voûté s'est d'abord appelé Gaïa, en hommage à la déesse de la Terre, mais le nom final dit encore mieux que cette construction est une cave au sens bacherlardien : « l'être obscur de la maison, l'être qui participe aux puissances souterraines. En y rêvant, on s'accorde à l'irrationalité des profondeurs (…) l'habitant passionné la creuse, la creuse encore, il en rend active la profondeur. Le fait ne suffit pas, la rêverie travaille. Du côté de la terre creusée, les songes n'ont pas de limite »
Deuxième intervention sur le site dans le temps, Torony-la Tour ne pouvait qu'  « opposer la rationalité du toit à l'irrationalité de la cave. Le toit dit tout de suite sa raison d'être : il met à couvert l'homme qui craint la pluie et le soleil. Les géographes ne cessent de rappeler que dans chaque pays, le toit est l'un des signes les plus sûrs du climat. On comprend l'inclinaison du toit. Le rêveur lui-même rêve rationnellement ; pour lui, le toit aigu tranche les nuées. Vers le toit, toutes les pensées sont claires. Dans le grenier, on voit à nu, avec plaisir, la forte ossature des charpentes (…) Les étages élevés, le grenier, le rêveur les édifie, ils réédifie bien édifiés. Avec les rêves dans la hauteur claire nous sommes, répétons-le, dans la zone rationnelle des projets intellectualisés »
Avec une intuition très juste,  les écoles de Stuttgart ont posé dans cette verticalité un centre à surface terrestre, la rotonde de fauteuils d'un rouge orangé flamboyant. La maison virtuelle vient se centrer sur le foyer, trace archétypale de la maison avant la maison, celle du feu autour duquel rêvent les hommes sous les étoiles… « toute chose n'est que la limite de la flamme à laquelle elle doit son existence »(Rodin). Au-delà du périmètre central éclairé par la flamme, limite de l'intime, de l'homme des profondeurs,  les fauteuils rayonnant vers l'extérieur sont ceux de « …l'homme d'un devenir. Ou encore, pour mieux dire, le feu donne à l'homme qui rêve la leçon d'une profondeur qui a un devenir : la flamme sort du cœur des branches »[2]

 
Figure 24 : vue d'ensemble de la « maison européenne virtuelle » (2004)
 
A partir des nombreuses directions possibles qu'offre ce dispositif rayonnant, seules deux sont proposées par Stuttgart. La salle à manger met en perspective la rencontre des cultures du monde de part et d'autre de la table qui pointe la montagne la plus élevée, plus haut que la tour, plus haut que le toit. Le temple de Mammon, colonnes de papier, se décompose déjà pour rendre à la forêt qui bouche toute perspective la matière dont il est fait.
 
Au-delà du prévisible, l'expérience du Festival de la maison n'a pas failli à sa mission expérimentale. La totale liberté laissée aux équipes leur a permis de s'approprier le thème à leur manière, et d'apporter chacune sa contribution originale à un espace qui au final compose une maison virtuelle, avec sa verticalité et sa centralité. Les architectes n'avaient pas nécessairement tous une connaissance anthropologique et archéologique de la maison susceptible de nourrir leur « discours construit » de références de ces ordres. Cela n'en a donné que plus de force à leur reformulation spontanée des fondamentaux de la maison, à la démonstration de l'éternel retour à ces archétypes dès lors que la programmation n'induit pas des réponses contre nature. Les chantiers de l'année 2004 ont ainsi produit de l'imaginaire de la maison, en évitant les écueils inhérents à la démarche : en premier celui de la production d'objets d'exception et en compétition gratuite les uns avec les autres, qui auraient fait du Festival une collection de sculptures architecturales, en second celui de la production de formes utilitaires gadgétisées.
L'expérience a aussi ses limites, dans la participation du public, et par rapport à une aspiration de totalité où se rejoindraient la démarche ethnographique et archéologique du musée : la démarche des architectes apporte, avec des mots nouveaux, les mêmes réponses symboliques à ces besoins fondamentaux auxquels répondent les maisons anciennes.

Pour entraîner le public dans une perception sensible et empirique de cette totalité, le festival a été enrichi, dans la maison ronde, d'un labyrinthe, symbole de cette quête d'une sortie possible aux inquiétudes du temps présent. La construction au jour le jour, imprévisible,  d'un lieu malaxant formes et matériaux, vieux et  neuf dans une continuité sensible, a été confié aux enfants : enfants en visite familiale, écoles et classes en séjour, enfants de quartiers périurbains de Mulhouse n'ayant pas accès aux vacances lointaines.

Figure 25 : le labyrinthe d'Emmanuelle Guilbot (2004 et 2005)

Figure 25b: fin de l'été 1980, petite pause lors de la construction de la première maison (Koetzingue). Je suis à gauche, affairé avec d'autres grands enfants sur le tas de sable du chantier, en train de créer la route d'accès au château.

A ce moment là, une boucle se ferme. Les jeunes gens qui plantèrent sur la lande d'Ungersheim en 1980 leurs premières cabanes avaient construit une ville. Ils n'avaient pas oublié ce qu'ils étaient, et laissèrent aux enfants d'aujourd'hui la liberté de construire, sur le cercle tracé et clos, la spirale en élévation.


 
épilogue 1

figure 26 : le schéma de développement de l'Ecomusée d'Alsace approuvé par les collectivités publiques en 2001
 
En 2004, l'Ecomusée avait quasiment atteint l'objectif qu'il s'était fixé en 2001 et auquel avaient souscrit les collectivités publiques. D'un musée majoritairement dédié à la société rurale, le site avait réussi sa mutation intégrant la plupart des composantes historiques de la configuration présente de l'Alsace. Il a avait fait la preuve, nous en avons donné ici quelques exemples, que la création contemporaine est d'autant plus efficace qu'elle quitte les champs clos dans lesquels on a une propension à l'enfermer, pour se confronter à un public qui ne lui est pas acquis d'avance, mais qu'un travail patrimonial intelligent a formé à aller au-delà des clichés et des préjugés.
En même temps que le travail de musée devait être poursuivi, en matière de gestion des collections et d'amélioration de leur médiation, l'Ecomusée était à la rencontre des besoins de son temps dès lors qu'il permettrait à toutes sortes de publics de vivre dans ce lieu leur propre expérience, entre eux et en confrontation avec les autres. Pendant le 1er semestre 2006, un groupe travailla à la «mise en villages » de l'Ecomusée d'Alsace, devenu un énorme ensemble couvrant 110 hectares. Un court texte de juin 2006 résume cette réflexion non pas de refondation de notre lieu, mais de réalisation des possibilités qu'il offrait depuis longtemps, mais pour lesquelles la demande sociale était encore en filigrane.
 
 « Le phénomène des parcs a été amplement décrit et analysé dans sa dimension de « bulle fictionnelle » et il continuera à répondre durablement au besoin des gens de se transporter dans un « ailleurs » qui, ne portant pas à conséquence, abolit un certain nombre de distances d'éducation, de générations, de niveaux de vie, et donne ainsi l'expérience d'un monde parfait et idéal (cf Marc AUGE, la Guerre des rêves)
Nous pensons que sur Ungersheim, ce besoin peut trouver une réponse nouvelle, en donnant certes toujours à voir et à éprouver – et à cet égard l'Ecomusée est encore loin d'avoir réalisé pleinement ses objectifs et son potentiel-, mais surtout à vivre ,à expérimenter et à se réaliser soi-même en réalisant avec les autres.
Pour cela, nous développons la notion de « villageS » ,non pas dans leurs stéréotypes formels, mais en tant que collectifs humains.
Cette idée est puissamment servie par la crédibilité de l'actuel « village visité » (et l'histoire de ce faux vrai village, auto-construction permanente par des groupes) , mais ne doit pas s'y réduire caricaturalement.
 
Notre réflexion a conduit à identifier 3 « villageS » :
 
  1. le village visité, animé, raconté : de l'agriculture à la fête foraine, en passant par la mine de potasse, c'est un lieu de narration qui garde le lien fondamental avec la longue durée de l'histoire de l'humanité (en gros le dernier lien entre ce que nous sommes avec le néolithique dont nous sommes issus !) d'une part, et de transmettre la mémoire immédiate (les deux au trois générations écoulées). On a donc superposition d'une longue durée intemporelle, et d'un récit quasi contemporain. « Mon village… te raconte » était le titre de ce projet dans le programme d'investissements interrompu en 2004.
 
  1. le village habité : il accueille écoles, jeunes et enfants en vacances, familles, groupes, entreprises, pour des séjours à thème (réappropriation des basiques de la vie dans un but de reconstruction personnelle ou de groupe familial ou professionnel - acquisition de techniques et de savoirs dans le domaine de la construction ancienne et/ou écologique).
Le village habité est fondé sur les équipements existants (centre d'accueil d'enfants, hôtel-village de gîtes, restaurant) à regrouper en une structure unique. Une fois les objectifs économiques premiers atteints , le village habité peut s'étendre intelligemment et à moindre coût à travers la reconversion de certains bâtiments musée actuellement non disponibles pour les visiteurs tels que bureaux et locaux techniques).
(nota :Le parc actuel avoisine 200 lits, il peut être doublé à terme)
 
  1. le village du développement durable (titre de travail peu satisfaisant)
 
La plupart des spécialistes ont relevé la qualité urbanistique de l'Ecomusée d'Alsace, et ont exprimé l'attente que celui-ci mène des expérimentations, en vue de transférer sa   méthodologie pour la conception d'ensembles d'habitation contemporains : les points soulignés positivement étant notamment les rapports espaces publics-espaces privés et l'innervation du système construit par la nature. Les expériences menées sont encourageantes. Un groupe de travail étudie actuellement la possibilité d'une opération mixte, dans laquelle coexisteraient de l'accession à la propriété (sous forme de droit au bail emphytéotique), du locatif. Une résidence d'artistes et d'intellectuels est prévue à cheval sur « village habité et village du développement durable. Le village aurait vocation a être habité de façon permanente et durable, dans les limites évidemment de la mobilité des personnes qui sera de plus en plus à l'ordre du jour (d'où l'idée d'assurer un peuplement stable avec une résidence d'artistes et d'intellectuels et une mixité générationnelle ouverte également à des populations pus âgées et résidentiellement stables).
 
Toujours en phase avec le constat d'une mobilité croissante des individus, et de la nécessité pour les gens d'avoir des points d'ancrage symboliques ou non, nous relevons avec plaisir une concordance entre nos idées et celles qu'on commence à voir s'exprimer publiquement, portant sur les « maisons de famille » permettant aux grands parents de recevoir leurs petits enfants.
 
La dimension expérimentale de ce village du développement durable peut être un vecteur d'image très positif car l'interprétation actuellement normative du développement durable s'enrichit d' une valeur ajoutée humaine, culturelle et sociale qui inscrit pleinement le développement durable dans un projet civilisationnel.
 
Ces trois entités se crédibilisent mutuellement dans un circuit bouclé fondé sur la citoyenneté qu'induit la notion de « villageS » et d'habitat. Chaque personne qui fréquente le lieu, que ce soit pour une visite de quelques heures ou pour un séjour de plusieurs années voire décennies, est à considérer comme habitant, citoyen, d'un village virtuel, ce qui renforce l'interactivité entre le lieu et le public, étend le réseau des prescripteurs et donne corps à l'idée-force : ce parc aurait vocation à s'instituer laboratoire de la ville. Ce sera la clef de la réussite du futur ; tout ce qui va toucher le vivre ensemble et la réconciliation de l'homme et de la nature étant au centre des préoccupations de nos contemporains, une fois que les conditions économiques générales auront contraint à une révision des hiérarchies de valeurs et de priorités.
 
Notre force sera de le faire sur un support crédible, avec les gens pris en considération non seulement en tant que consommateurs d'attractions, mais aussi en tant qu'acteurs citoyens.
 
Deux autres pôles existants doivent être développés en tant que « villages » :
 
-         la mine de potasse « Rodolphe », village des mineurs
-         le village de la fête
 
La mine de potasse Rodolphe a, culturellement, vocation à porter témoignage du temps industriel. Les collections sont suffisantes pour le moment venu, sortir du seul cadre minier, pour aborder plus largement la polyculture industrielle dont cette région fut un exemple particulièrement probant pendant trois siècles.
Au-delà de cette fonction mémorielle et patrimoniale, qui motive un nombre croissant d'amateurs de mécanique ancienne (cf organisation de festivals de mécanique ancienne) et ouvre d'énormes perspectives de formation, le site du carreau Rodolphe offre un important potentiel de bâtiments, en particulier une grande halle (restaurée) de 17000 m2 qui peut devenir un lieu d'évènements sans équivalent dans la grande région.
 
Le village de la fête consiste en une collection foraine de premier ordre en Europe, avec l'un ou l'autre objet de cote internationale tel le carrousel-salon. C'est la plus importante collection « publique » française et depuis de nombreuses années, il existe une ouverture pour l'intégration à celle-ci de la collection des arts de la fête de feu le Musée national des arts et traditions populaires.
 
Il est parfaitement légitime de développer ce pôle dans les directions suivantes :
 
en faire un site d'évènementiels nocturnes, ce qui ne porte pas du tout préjudice à la présentation de la collection au public du musée en journée
-         le prolonger par une fête foraine contemporaine, comme les maisons paysannes amènent naturellement leurs prolongements « village habité » et « village du développement durable », et ce sous réserve de prendre toutes les précautions pour qu'un tel développement des arts de la fête apporte réellement du nouveau sur la question.
 
-         l'idée d'une école des arts de la fête et de l'animation est cohérente avec le village de la fête » et le projet d'une résidence d'artistes à cheval sur le village habité et le « village du développement durable ». 
 
Il manque un village :
 
Le village des animaux.
 
Depuis longtemps, il s'est imposé l'évidence de développer un volet animalier à l'Ecomusée d'Alsace, et les premiers projets remontent à deux décennies. L'originalité de son concept pourrait se trouver dans le rapport entre le sauvage et le domestique, entre le domestiqué et l'ensauvagé  ou le réensauvagé.
Là aussi, on adopte un positionnement spécifique par rapport à des approches spécifiquement naturalistes ou zoologiques, et l'on utilise les allers retours entre le sauvage et le domestique comme métaphore des défis sociétaux qui sont les nôtres aujourd'hui. »
 
On ne nous laissa aucune chance de continuer sur cette voie qui était dans notre « patrimoine génétique » depuis la première fois, 35 ans auparavant, que des hommes et des femmes de tous âges et de tous horizons avaient fait, de la sauvegarde d'une première maison à Gommersdorf, une expérience collective mettant à bas leurs schémas de représentation de l'autre et démontrant la puissance des idées, dès lors qu'on peut les « objectiser » pour permettre leur discussion et leur partage.
 
Comme je l'écrivais en tête de ce journal d'expériences et de tâtonnements, il me semble qu'aujourd'hui sont en train d'éclore beaucoup de projets encore confidentiels qui sont de la veine de ce que j'avais commencé à l'Ecomusée, avec une superbe équipe de professionnels et de bénévoles. C'est donc très volontiers que je verserai ma contribution à de tels projets, contactez-moi.
 
 
 
Marc Grodwohl (2007)


[1] BACHELARD, Gaston. Poétique de l'espace. 1957
[2] BACHELARD, Gaston. La psychanalyse du feu. 1949
 
épilogue 2: un témoignage d'Isac Chiva sur les "expériences constructives"

"Paris, le 6 mars 2005
 
Cher Marc Grodwohl,
 
Un très grand merci pour vos "Expériences constructives": c'est plus qu'un essai réussi, à la fois au point de vue du contenu et graphiquement. Je regrette vivement de ne plus avoir de séminaire, car je vois le profit pédagogique que j'aurais pu tirer de votre expérience si vivante, si susceptible de commentaires, si bien racontée, si bien illustrée! Et pour quelqu'un qui a cru pouvoir trouver dans l'architecture le support de toute réflexion ethnologique, c'est frustrant.
Mais voilà...heureusement que vous êtes là, que votre génération, contre la nôtre, différemment de la nôtre, a pris le relais!
J'espère que votre "maison" se porte bien. Et si je pouvais y contribuer plus qu'à ce jour, j'en serais vraiment très heureux ! Bien amicalement à vous,
I. Chiva"
 

 


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