Sauvetage in extremis d’une charpente de 1604 à Wolschwiller : mission accomplie

L’association « Lutter en découverte » s’est fait connaître, ces mois derniers,  par son initiative d’inventaire exhaustif des bâtiments de Lutter antérieurs à 1630 de Lutter. L’aventure du patrimoine de Lutter débute en 1972 avec la restauration du « Tribunal » de 1542 par chantier bénévole de l’association « Maisons paysannes d’Alsace », alors débutante. C’est à ce moment qu’avaient été effectués les premiers relevés d’architecture d’autres maisons du gothique tardif et de la Renaissance dans le village.

L’histoire ne se répète jamais. Cependant, l’association « Lutter en découverte » présidée par Christine Verry vient de franchir un cap, rappelant l’esprit d’engagement et d’aventure qui inspira les premières initiatives en faveur de l’habitat rural de cette région du Jura Alsacien. Tout en poursuivant le travail d’inventaire, qui occupera toute l’année 2014, l’association  a eu le coup de cœur pour une maison du village voisin, Wolschwiller. La toiture dégarnie depuis plusieurs mois, laisse entrevoir une charpente dans un état de conservation exceptionnel, datable de la seconde moitié du XVI e s. par comparaison avec les éléments déjà connus à Lutter. La démolition de la maison étant imminente, l’association a décidé de sauver cet objet d’exception, en le démontant et le stockant à l’abri.

 

Les lieux de remontage et l’affectation future de cette charpente ne sont pas connus ; pour le moment seul importe le sauvetage. Lorsque nous avons démonté en 1972 la première maison de ce qui allait donner bien plus tard l’écomusée d’Alsace, nous ne savions pas non plus où, quand et comment elle serait reconstruite…

Compte tenu de l'imminence de la démolition, le chantier s’est déroulé dans l’urgence, à partir du lundi 25 novembre au matin. Mercredi 27 en fin de journée, la dépose des éléments était achevée. Nombreux sont celles et ceux qui ont répondu à l’appel. En moyenne une dizaine de personnes –dont plusieurs avaient pris des congés à cet effet- ont participé directement au chantier chaque jour, tandis que d’autres se sont affairés en coulisses pour la logistique et la préparation des excellents repas qui ont reconstitué les forces à point nommé.

Outre l’enthousiasme et la ténacité des participants, la réussite de ce chantier relativement périlleux est à mettre à l’actif, notamment, du charpentier Bertrand Hinderer qui a conduit les travaux avec calme et méthode. Aucune pièce de charpente n’a été cassée ou endommagée et sinon une chute malencontreuse, mais sans conséquences, les participants sont eux aussi retournés à leurs affaires habituelles (certains non sans regrets !) en bon état.

Le démontage a permis d’observer des détails de construction, qui n’apparaissent qu’au démontage. Ce sauvetage n’a pas seulement sauvé un objet de qualité exceptionnelle.  Il apporte également un matériau scientifique nouveau et fait progresser les connaissances concernant les manières de bâtir durant la seconde moitié du XVIe s., période clef de l’histoire de la maison.

Figure 1. Avant démontage.  Comme souvent, peu d'indices extérieurs permetttant de dater la construction: les portes et fenêtres ont été remaniées au XXe s.

Figure 2. Avant démontage, un spectacle de désolation.

Figure 3. Avant démontage.Une caractérisque des charpentes autour de 1550: l'aisselier est assemblé sur l'entretoise et le faux-entrait par un beau mi-bois en queue d'aronde.

Figure 4. Avant démontage. Les contreventements en X sont également caractéristiques de la première moitié du XVIe s. ou un peu au-delà. Par contre l'entretoise (poutre horizontale) qui traverse ce X et multiplie la triangulation est un raffinement qui apparaît plus tard, généralement au début du XVIIe s. Il s'agit donc d'une charpente "entre-deux", qui associe des éléments traditionnels et des élements modernes. On espère trouver les moyens d'une expertise dendrochronologique des bois, et compléter avec cet élement orginal l'important catalogue en cours de constitution à Lutter.

Figure 5. Première étape avant toute autre action: l'installation du périmètre de sécurité

Figure 6. Le nettoyage soigné du plancher des combles garantit la sécurité des personnes et permet un examen préalable des structures

Figure 7. La démolition des pointes de pignon permet de dégager les abouts des pannes engagées dans la maçonnerie (photo C. Verry)

Figure 8. Le pignon nord (qu'il a fallu étayer car il menaçait de s'effondrer) après démolition de la pointe.

Figure 9. Chaque paire de chevrons est autoportante. Les chevons sont à leur base assemblés dans la solive du plancher (entrait) qui forme la base du triangle, large de 9,80 m entre chevrons. Un étage de faux entraits supporte le plancher du deuxième grenier. Enfin, sous le faîtage les chevons sont à nouveaux reliés par un second étage de faux-entraits que l'on voit sur cette photographie (photo C. Verry).

Figure 10. A leur sommet, les paires de chevrons sont assemblées par enfourchement et chevillés.



Figure 11. A l'intérieur de la charpente constituée de la répétition de triangles, se succèdent trois fermes (ou fermes maîtresses), constructions en trapèze reliées en leur sommet par une panne d'une seule pièce pour la longueur de la maison, soit 10,30 m (non comprises les extrémités noyées dans la maçonnerie des pignons).

Figure 12. La panne est encastrée dans le haut du poteau de ferme, oblique (arbalétrier dans notre vocabulaire). Ici, l'opération délicate de l'extraction de la panne de son logement.

Figure 13. En dessous de la première ferme court une deuxième pièces horizontale, l'entretoise. Elle est ici en deux parties sur la longueur de la maison. Des contreventements en X sont chevillés sur la panne en haut, et assemblés à mi-bois avec l'entretoise. Ce système permet de diviser le panneau rectangulaire entre les fermes par des triangles, ce qui les rend indéformables. L'ensemble de ces dispositions évite le versement de la charpente.

Figure 14. La base des contreventements est assemblée dans les arbalétriers en tenon et mortaise.

Figure 15. L'arbalétrier et la panne sont bloqués par une cheville en biais, enfoncée depuis l'extérieur de la charpente.

Figure 15. On approche de la fin du chantier. Vue de deux des trois fermes, libérées de leurs contreventements et des faux entraits. Seule l'entretoise les solidarise encore.

Figure 16. Vue des trois fermes. L'arbalétrier et l'entretoise sont reliés par un aisselier, assemblé en haut à mi-bois et à  tenon et mortaise.

Figure 17. Démontage d'une ferme au sol: assemblage de l'entretoise et de l'arbalétrier en tenon et mortaise.

Figure 18. Aisselier après dépose.

 

Datation

Par analogie avec la charpente de 1614 ci-dessous relevée à Lutter, la charpente de Wolschwiller peut être située à la fin du XVIe s. ou au début du XVIIe s. 

 

Figure 19. A titre de comparaison, charpente d'une maison datée 1614 (inscription) à Lutter.

Au cours de la démolition, on a pu recueillir un fragment de linteau (?) portant les chiffres 04 (1604), cf figure 24.

La dendrochrologie d'une solive de cave en chêne par ARCHEOLABS donne pour date d'abttage de l'arbre l'automne/hiver 1603/1604. Deux autres solives se rattachent la même période.

La date 1604 se trouve ainsi confirmée, et une fois de plus on peut vérifier que le bois était mis en oeuvre aussitôt après la coupe

Le début de croissance des trois chênes dans lesquels ont été taillées ces solives est 1359, 1372, 1381.

Une poutre enchassée dans le mur pignon côté rue correspond à ne réparation en 1657, début de croissance de l'arbre en 1525.

Figure 19b. Plan schématique montrant l'organisation en deux travées, comme à Lutter.

 

La suite est nettement plus douloureuse...

Notre intervention s'est limitée au sauvetage de la charpente, à présent stockée bien au sec à Lutter grâce à la scierie Schmidlin. La démolition s'opère sans brutalité inutile, par une entreprise soigneuse et respectueuse, ce qui a laissé à Christine Verry la possibilité de faire quelques observations sur les maçonneries.

Figure 20. Le pignon nord (cf figure 8) pendant la démolition le 2 décembre (photo C. Verry)

Figure 21. Même avec délicatesse, ça fait quand même très mal...(photo C. Verry)

Figure 22. Sur le mur nord apparaît sous l'enduit une porte en plein cintre, murée (photo c. Verry)

Figure 23. La forme de l'encadrement et le profil du chanfrein se rattachent à ce que l'on peut observer en plusieurs exemplaires à Lutter, pour la période 1540-1560 (photo C. Verry).

Figure 24. La démolition a livré ce fragment de linteau de fenêtre, portant la date (16)04. Cette date est plausible pour la construction de la charpente (photo C.Verry).



Figure 25. Un spécimen de la même série que la porte figures 22 et 23, toujours à Wolschwiller, daté 1545

Figure 26. Ce qui subsiste aujourd'hui de la maison de 1545. L'association "Maisons paysannes d'Alsace" s'était proposée, au début des années 1980, de restaurer bénévolement l'édifice suite à sa destruction partielle par incendie.

Figure 27. Dans la même rue à quelques pas de là, le moulin du milieu du XVIe s. a lui aussi été démoli au cours de ces quatre ou cinq dernières années

 

Décembre  2013 complété en octobre 2015


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