Obermorschwiller a son circuit de découverte de l’architecture ancienne. 2e partie : l’habitat

A la fin de l'année 1971 débutèrent les chantiers d’étude et de sauvegarde de l’habitat rural alsacien à Gommersdorf (voir l'article) , initiative d’un groupe qui se structura plus tard en une association, « Maisons paysannes d’Alsace », qui fut l’initiateur et le porteur de l’écomusée, une décennie plus tard. Dès la seconde année, les chantiers de volontaires essaimèrent dans le sud de l’Alsace, à Lutter, à Montreux-Jeune (voir l'article) , Koetzingue (voir l'article) et bien d’autres communes. L’un des ensembles les plus remarquables, Obermorschwiller, fut le lieu d’un chantier de restauration et de recherche ethnographique en 1977 et 1978. La maison objet du chantier faisait partie de la vingtaine d’habitations vacantes, dont la disparition plus ou moins rapprochée paraissait inévitable.  Acquise par la commune, la maison « North Jules » fut mise hors d’eau par les bénévoles. Puis le chantier s’arrêta là. La génération des enfants d’Obermorschwiller spectateurs du premier chantier grandit, et reprit l’œuvre interrompue. En même temps, de nouveaux habitants avaient acquis des ruines, qu’ils restaurèrent avec soin. Il en résulte une qualité et une parenté d’état d’esprit des restaurations que l’on ne trouve pas ailleurs dans la région, à cette dimension. A travers des chantiers menés ensemble à des fins collectives (comme la restauration de l’ancienne école de 1700 et sa conversion en mairie), ou les restaurations individuelles tirant les enseignements les unes des autres, la question de l’attention portée au « patrimoine » architectural fut un facteur majeur de lien entre habitants et groupes d’habitants.

Obermorschwiller en 1977-1978

Le village comporte à ce moment environ 250 habitants, niveau stagnant depuis l’Après-Guerre et au plus bas, car revenant à celui de la fin du XVIIIe s. (233 habitants en 1793) après une croissance continue pendant la 1ère moitié du XIXe s. (pic de 434 habitants en 1861). L’essentiel de l’habitat est ancien (antérieur au milieu du XIXe s.), même si quelques maisons ont été reconstruites dans l’Entre-deux-guerres.

Aussi, l’homogénéité du bâti s’impose à celui qui traverse le village, en même temps que la poésie d’une architecture peu touchée, souvent à la limite de la ruine quand elle n’est pas, déjà, conquise par la végétation. La bordure des rues est végétale, point de trottoirs asphaltés encore, même si les fossés à ciel ouvert avaient été comblés une dizaine d’années auparavant par des ingénieurs ruraux trop zélés (on a le souvenir des inondations qui firent suite à ces travaux).

Les photographies en noir et blanc qui suivent sont toutes de 1977-1978. Un autre monde, pourrait-on croire. Quelques photographies prises sous le même angle en 2012 viennent parfois s'interposer, pour comparer le village en ses deux états.


Figure1. Approche du village depuis le sud, séquence 1


Figure 2. Approche du village depuis le sud, séquence 2 montrant la position dominante de l'église


Figure 3. Approche du village depuis le sud, séquence 3, couronne de vergers autour du village


Figure 4. Approche du village depuis le sud, séquence 4, chemin creux dans le loess


Figure 5. Approche du village depuis le sud, séquence 5, la première maison rue de Luemschwiller


Figure 6. Rue principale dans sa partie nord. Noter les murs de clôture des potagers en pierres sèche, et la végétalisation continue du bord de rue. Une bonne part des circulations piétonnes s'effectuait dans les venelles entre les maisons et à la périphérie,


Figure 7. Le même segment de rue en 2012.



Figure 8. Rue principale, en face de "North Jules" la maison n°27 porte la date 1627


Figure 9. Le même point de vue en 2012...Avec son abribus à colombages, avec la maison à balustrade en croix en X, Obermorschwiller est presque davantage "alsacien" aujourd'hui qu'en 1977-78



Figure 10. La maison "North Jules" au début du XX siècle, recouverte d'un crépis masquant également le pan de bois de l'étage. La maison d'origine construite vers 1620 est à ce moment divisée en deux propriétés. Celle à l'arrière a été conquise sur l'ancienne cave à vin. Ce cas de partition n'est pas isolé et révèle la pression démographique de la première moitié du XIXe s.


Figure 11. La maison North Jules au temps de l'abandon, en 1977. La charpente du toit penche dangeureusement vers l'avant.


Figure 12. Première phase du chantier des volontaires de "Maisons paysannes d'Alsace":  découvrir le toit en vue de redresser les fermes maîtresses de la charpente


Figure 13. Après le redressement de la charpente, pose des nouveaux chevrons. Le crépis est abattu et le pan de bois mis en évidence


Figure 14. Pose du sapin sur la charpente redressée, les nouveaux chevrons et le lattis


Figure 15. Fin du chantier. La maison est à nouveau solidement couverte, l'unité d'origine a été rétablie avec la reconstitution de l'entrée de cave et la remise à niveau de l'étage, après suppresion de l'étage intercalé lors de la partition de la maison.
 
Observations sur la répartition spatiotemporelle des habitations



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Figure 16


La cartographie des bâtiments par période de construction montre nettement des agrégats de maisons de la même période en segments ou quartiers de village. Autour de l’église, nous rencontrons essentiellement des maisons de la période 1680-1720 environ, considérée classiquement celle de la reconstruction après la Guerre de Trente ans. En réalité, comme nous l’avons établi dans nos derniers travaux, la guerre n’a de loin pas tout détruit. Et la parenthèse entre les dernières constructions d’Avant-Guerre (vers 1627-1630) et les premières nouvelles constructions (dès 1636) est brève. Pour la période 1680-1720, il vaut mieux sans doute évoquer l’atteinte d’un certain pallier démographique, se matérialisant ici par des constructions dans ou autour du périmètre de l’enceinte, peut-être sur terrains communaux. Un indice, en tous cas, de la perte de la valeur défensive du cimetière.

A l’autre extrémité du village, les maisons les plus anciennes (décennies 1530 à 1620)  s’inscrivent dans une sorte de quadrilatère (voir les venelles périphériques) dans lequel la rue principale inscrit un angle droit. Ce quadrilatère ancien se trouve ainsi séparé du cimetière fortifié par une sorte de « blanc », que l’on peut comprendre à la vue du plan de finage dit de l’Intendance » (1760), résumé par le schéma ci-dessous. On voit que le village est cisaillé par deux fossés, qui recueillent les eaux pluviales des cultures en hauteur,  où se trouvaient notamment les vignobles (9 hectares). Ces fossés s’élargissent en patte d’oie après la traversée du village, et se voient bordés de prés et de pâturages. Le système permet d’irriguer les surfaces en herbe, tout en assurant un parcours du bétail ne venant pas en conflit avec les cultures (celles-ci étant en blanc sur ce schéma). Les eaux quant à elles sont toutes dirigées vers le grand étang du Niederweyer (16 hectares), peut-être le site du château mentionné comme abandonné en 1430.




Figure 17. Schéma de l'organisation du terroir en 1760.

Dans le quadrilatère 1530-1630 interfèrent des constructions de la période 1680-1720, ce qui est logique, qu’il s’agisse de reconstruction de maisons ruinées ou obsolètes, ou de densification par partage des terrains.

Par contre, les maisons appartenant à la période 1750-1850 viennent combler le blanc entre le site du cimetière fortifié et le quadrilatère ancien à l’opposé. Avec toutes les réserves qui s’imposent sur la méthode, nous tenons quand même là les grandes tendances de la constitution du tissu bâti tel qu’on le voit aujourd’hui. Resterait à le rapprocher des données démographiques anciennes, et plus difficile, à la propriété foncière dont nous ne savons rien.

L’image d’un village bipolaire se profile : l’église sur le sommet, avec une grande basse-cour, suggère le château primitif, à une extrémité. A l’autre extrémité du tronçon droit de la rue, l’enclos familial des prévôts ( ?) Birr (43 et 44 rue principale) occupe lui aussi une hauteur et se présente comme le centre d’un important domaine. Mais rien ne prouve que ces deux pôles aient existé simultanément, ils sont peut-être successifs.

Constructions des décennies 1530 à 1620

Les constructions de cette période s’inscrivent dans un quadrilatère, délimité par la rue des Prés, la rue du Cuir et une venelle (« gassla ») faisant le tour du village au nord-ouest.  Apparemment, la maison la plus ancienne est la 70 a rue du Cuir, à la limite la plus basse du périmètre.  Elle comporte deux étages en pans de bois sur une cave semi-enterrée. La charpente du toit, dite « couchée » est intégralement conservée, y compris la partie supérieure du pignon.  Les arbalétriers (ou jambes de force) supportent une panne reliant fermes et pignons entre eux. Chaque ferme est constituée d’une paire d’arbalétriers, dont l’écartement est maintenu en bas par la solive du plancher (qui forme entrait) et en haut par une entretoise. Couvrant la panne et l’entretoise, un faux-entrait assemblé dans les chevrons assure la triangulation de la partie supérieure de la charpente. Des aisseliers relient arbalétrier, entretoise et faux-entrait, au moyen d’un assemblage en mi-bois et queue d’aronde à chaque extrémité.



Figure 18. 12 rue du Cuir. Croquis d'une ferme maîtresse de la charpente et glossaire

 


Figure 18b;. Ferme de charpente


Cette particularité d’assemblage est observable sur les charpentes datées par dendrochronologie de Friesen (1500) et Schlierbach (1529) et ne se voit plus sur les constructions plus tardives. En général (c’est le cas d’une maison de Saint-Bernard) ce double assemblage en queue d’aronde sur les fermes maîtresses est associé, en pignon, à une écharpe qui court parallèlement à la pente du toit, venant s’assembler à mi-bois sur la solive-entrait, le poteau porteur de panne et le faux-entrait, caractère qui a aussi tendance à disparaître après le premier tiers du XVIe s. Ces éléments nous faisaient dater la partie supérieure de la maison d’Obermorschwiller aux environs de 1530. L'expertise dendrochronolgqiue réalsiée par M. Dormoy, Archéolabs, donne des dates d'abattage pour les 6 échantillons prélévés, entre 1519 et 1521, ce qui place la construction en 1522 et en fait la deuxième plus ancienne en pans de bois dans la région du Sundgau.


Figure 19. 12 rue du Cuir. Pignon est sur rue et façade arrière nord, en clair les parties remaniées vers 1750.


Figure 20. 12 rue du Cuir. Façade d'entrée au sud.

Les murs à poteaux de fond du rez-de-chaussée et de l’étage ont été reconstruits en sous œuvre dans la seconde moitié du XVIIIe s., à en juger d’après les grandes fenêtres à linteau en segment d’arc. La numérotation des bois fait penser que les murs ont été déposés, le toit et la structure interne ayant été maintenus par des  étais, retravaillés à plat, puis remontés.

En ruines en 1977 au moment auquel l’association « Maisons paysannes d’Alsace » restaurait la maison « North Jules » voisine, la maison fut acquise en 1993 par Agnès et Christophe Greder qui en effectuèrent une restauration particulièrement attentive et sensible. Par chance la maison voisine, 70 rue du Cuir, fut restaurée dans le même état d’esprit par la famille Perrin.


Figure 21. 12 rue du Cuir. Lors des promenades d'histoire et d'architecture, Christophe Greder accueille avec générosité les visiteurs pour faire visiter sa maison et témoigner de son expérience.


Figure 22. La maison voisine, 10 rue du Cuir, est elle aussi parfaitement restaurée par M. et Mme Perrin.

Figure 23. 10 rue du Cuir


Deux autres constructions entièrement en bois étaient les granges à colonne (pilier) et panne faîtiers observables en 1977 ont disparu depuis. L’une était associée à la maison « North Jules » 22 rue principale, l’autre au n° 48 principale. L’habitation à ce dernier numéro est quant à elle parfaitement conservée et restaurée. Elle montre un rez-de-chaussée en pierres incluant une cave non enterrée, dont les ouvertures d’origine –fenêtre à meneaux côté Stube et fenêtre simple côté Kammer- et un étage en pans de bois, comportant des croix en X à branches courbes, indiquent une construction aux alentours de 1580. Une construction similaire et de la même période est située au 36 rue de Luemschwiller.


Figure 24. 48 rue principale


Figure 25. 48 rue principale


Figure 26. 36, rue de Luemschwiller


Figure 27. 36 rue de Luemschwiller


Fermant la période, les deux dernières maisons à étage en bois sur rez-de-chaussée en pierres incluant une cave non enterrée sont la maison North Jules et en face de cette dernière,  et le n° 24 rue principale, ce dernier parfaitement conservé, notamment les ouvertures du rez-de-chaussée. L’organisation se structure, classiquement, en trois travées, l’une pour le couple Stube/Kammer, celle du milieu pour l’entrée (datée 1627)  et la cuisine, celle à l’arrière contenant la cave.


Figure 28. 24 rue principale


Les maisons n° 43 et 44  rue principale occupent une place à part. Situées sur une éminence, construites entièrement en pierres, elles tournent leurs pignons l’une vers l’Est, l’autre vers le sud, de façon à ce chacun prenne en enfilade la rue principale, qui fait à cet endroit un angle à 90°. Le n°43, conservé intégralement, est daté de 1558. Le n° 44 a malheureusement été détruit par un incendie au début des années 2000. La date 1595 encadre un écu meublé de trois coupeaux (collines) dont jaillissent trois glands (que l’on a pu, moi compris, interpréter à tort comme des armes parlantes représentant une poire = Pirr ou Bihr). De part et d’autre de l’écu, le nom Sebastianus Pirr représente une des premières graphies en toutes lettres d’un anthroponyme dans cette région, sur une maison du moins. Cette date est proche de celle de l’élection de Christophe Birr, originaire d’Obermorschwiller,  à la tête de l’abbaye de Lucelle en 1597. L’accès à cette fonction en dit long sur l’entregent de la famille Birr (aujourd’hui sous l’ortographe Bihr), dont le constructeur de la maison de 1558 (initiales PB de part et d’autre d’un écu comportant un soc de charrue) et Sébastien occupaient sans doute la fonction de Schultheiss (prévôt). Ces enclos familiaux comprenant deux imposantes maisons dues à la même famille, à une génération de distance, sont évoqués dans mon travail « Habiter le Sundgau 1500-1636 » et je n’y reviens pas, sauf pour mentionner celui de Wolfersdorf daté par des expertises récentes de 1551 et 1586). Dans la mesure du possible, ces enclos occupent des positions particulières, installant les pignons ne fond de perspective d’une rue de façon à leur assurer une visibilité maximale, rappel symbolique omniprésent du pouvoir (judiciaire ou économique, ou les deux à la fois).


Figure 29. N° 44 (aujourd'hui détruit) pignon sud vers 2000, après l'incendie


Figure 30. N° 44 (aujourd'hui détruit). Pignon sud, coupe et plan (relevé de l'auteur 1977). A noter la hauteur inhabituelle des pièces, 2,45 m au rez-de-chaussée et 2,85 m à l'étage. La hauteur de l'étage impose un escalier qui démarre en 1/4 tournant comme un escalier à vis, dont les extrémités de marches forment le noyau. Les marches sont monoxyles.


Figure 31. N° 44 (aujourd'hui disparu). Façade ouest sur la cour (photographie Inventaire général, base Mérimée)


Figure 32. N°44 (aujourd'hui disparu). Linteau de l'entrée, façade sur cour (photographie Inventaire général, base Mérimée).


Figure 33. N° 43 (1558). Pignon Est sur la rue, état actuel.


Figure 34. N° 43. restitution schématique des fenêtres du pignon Est dans leur état initial.


Figure 35. N° 43. Façade nord d'entrée, sur la cour. Des corbeaux signalent une galerie en bois sur poteaux, qui courait tout le long de la façade depuis la gauche de la porte jusqu'à l'extrémité du bâtiment à droite. Au rez-de-chaussée, les fenetres de la Stube, l'entrée principale, l'entrée probablement de la "Sommerhaus" (Stube d'été) et, dans la dernière travée, une cave profondément enterrée (contrairement aux autres caves de la même période, voir plus haut).Photographie Inventaire général base Mérimée.


Figure 37. N° 43. Détail de la façade nord vers 1970


Figure 38. N°43. Linteau de l'entrée principale portant les initiales PB, la date 1558 et un soc de charrue meublant un écu (photographie Inventaire général base Mérimée)

La troisième et dernière construction entièrement en pierres de cette période  se trouve au 31 rue de Luemschwiller. En piteux état, elle a été acquise voici peu par M. et Mme Traber-Ligibel qui ont décidé de la sauver et d e la restaurer (comme il l’ont déjà fait pour une autre maison du village, que l’on verra plus loin). Nous n’avons pas pu étudier de près cette maison, remarquable comme les précédentes par la hauteur des pièces. A l’extérieur, il reste peu d’ouvertures anciennes en place (essentiellement une fenêtre à meneau au rez-de-chaussée du pignon, dans l’axe. Lors de percements ont été trouvés des fragments d’un linteau de porte, identique à ceux de 1558 encore en place au n° 43. Les chaînages d’angle sont sculptés de deux hémisphères (boulets). Apparemment ce sont les seuls décors de ce genre dans le village (ailleurs ils peuvent être nombreux) et ils généralement signalés comme désignant des biens exemptés de la dîme ( ? ou du cens ?).


Figure 39. N° 31. Chaînage d'angle sculpté de deux hémisphères


Figure 40. N° 31. Fragment de linteau de porte vers 1550.


Constructions de la période 1680-1780

Par analogie avec des constructions similaires, on peut rattacher une série de maisons à la période 1680-1720, qui correspond à l’atteinte d’un premier palier de reprise démographique après la Guerre de Trente ans. Les constructions les plus modestes de cette période se concentrent à la périphérie de l’église, sur l’emplacement de la terrasse inférieure du cimetière à un moment auquel cette dernière a perdu toute utilité. Il s’agit donc, avec les précautions d’usage, d’une forme de lotissement sur un communal. Un témoignage d’un ancien nous dit qu’ « autrefois ces maisons ne payaient pas ou presque pas d’impôt », élément de tradition orale qui va dans le sens d’une construction sur communaux.


Figure 41. La mairie, ancienne école de 1700, avant le départ d'une visite guidée du village les 9 et 10 juin 2012. Au premier plan à droite, Marcel Zimmermann, cheville ouvrière de ces journées.


Parmi ces constructions, on notera l’ancienne école (signalée comme telle sur le cadastre de 1833-1836) datée 1700 (sur le linteau de porte, caché par un cadre moderne), maison à un seul étage. On évoquera surtout ici les maisons à Kniestock ou comble de surcroît (ou plus simplement : à un étage et demi) dont j’ai pu relever en 1977  un exemplaire daté de 1721 au 10 rue de l’Eglise, et que je n’ai pas retrouvé lors de mon dernier séjour.  Dans la même rue, le n° 14 est un échantillon parfait du genre : maison à trois travées et à poteaux de fond (d’un seul jet pour la hauteur de l’étage et demi). Il s’agit d’une forme de maison qui cohabite avec les maisons à deux étages (ainsi à Heimsbrunn nous avons pu dater une telle maison de 1579, à côté de maisons à deux étages de 1535 et 1559). Elle correspond évidemment à un statut social différent, pour lequel nous n’avons pas d’éléments de définition.


Figure 42. 14 rue de l'Eglise

Une troisième maison du même genre se trouve au centre du village, 25 rue principale. Inhabitée, elle fut acquise  dans la décennie 1980 par les époux Ligibel-Traber qui ne voulaient pas la voir démolir. Restaurée avec amour et compétence, la maison abrite aujourd’hui l’un des plus beaux gîtes ruraux du Département.


Figure 43. 25 rue principale avant restauration (photographie 1977)

La comparaison des plans du 10 rue de l’Eglise (1721) et du 25 rue principale montre une normalisation du plan et des éléments constructifs. Le tracé au sol des deux bâtiments résulte de la règle dite de Pythagore, soit une suite 3-4-5 pour déterminer le rapport de la longueur à la largeur, soit 1 :1,333…S’agissant de constructions de dimensions sensiblement différentes, les deux travées de la Stube/Kammer (travée avant) et de l’entrée/cuisine (travée centrale)  sont de même profondeur dans les deux cas. La différence de surface des deux maisons  impacte la largeur de la Stube et de la cuisine (la Kammer est de dimensions invariables) ainsi que la largeur et la profondeur de la travée arrière. L’élément constructif que l’on cherche à normaliser est le solivage du plafond, qui porte de pignon à refend et de refend à refend. La normalisation du rapport longueur/largeur est une nouveauté, par rapport aux maisons du XVIe s. étudiées dans le Sundgau qui procèdent de calculs plus complexes.


Figure 44. Comparaison des plans des maisons 25 rue principale (à gauche) et 14 rue de l'Eglise (à droite)

On ne quittera pas l’évocation de la maison 25 rue principale sans saluer le travail de sauvegarde du coupe Ligibel-Traber, qui s’était précédemment investi (autour de 1988) dans al restauration de l’école de 1700 pour la réutiliser comme mairie. Cet esprit généreux s’est manifesté par la mise à disposition, spontanée et gratuite, du gîte à l’équipe d’étudiantes qui a séjourné dans le village en avril 2012 pour préparer l’exposition support des « promenades d’histoire et d’architecture » les 9 et 10 juin 2012.


Figure 45. 25 rue principale. Pignon nord en 1977


Figure 46. 25 rue principale. Pignon nord et façade d'entrée en 2012


Figure 47. 25 rue principale. Façade d'entrée (Est) en 2012


Figure 48. Béatrice Ligibel-Traber (à droite) accueille les étudiantes en muséologie de l'Université de Haute-Alsace


Figure 49. Grâce à cette qualité d'accueil, les étudiantes Carine Tschudi, Morgane Reck et Florence Lanoix peuvent se consacrer avec passion à la réalisation de l'exposition

Concernant les autres maisons de la période, je renvoie à la base Mérimée bien documentée pour Obermorschwiller.

Constructions de la période 1750-1850

 

En 1720, Obermorschwiller compte 48 feux, nombre qu’il conservera peu ou prou jusqu’en 1766 (avec néanmoins une pointe à 54 feux en1751) et une estimation de 280 habitants en 1776 soit entre 5 et 6 personnes par feu. En 1788-1789, on peut rapprocher les 56 feux des 304 habitants recensés, soit la même moyenne par habitation. Mais les habitants ne sont plus que 233 en 1793 (pour remonter, comme déjà signaler, à un pic de 434 habitants en 1861).

La période est marquée par un recul relatif de la construction entièrement à pans de bois, qui prédomine dans la période d’Après-Guerre de Trente ans.  Ceci reflétant, à côté d’autres facteurs, la reconstitution du couvert forestier pendant la dépression démographique conséquente de la guerre.   La forêt est surexploitée à partir du début du XVIIIe s. en raison notamment des besoins du Royaume de France pour sa marine, l’entretien des forteresses de Huningue et Neuf-Brisach, également l’augmentation des consommations domestiques corolaire de la reprise démographique, les besoins croissants de l’industrie etc.  En Alsace comme ailleurs, les règlements forestiers restreignant l’accès à la ressource fleurissent à partir de la décennie 1740.

Le règlement concernant la ville et baillage d’Altkirch édicté en 1745 par l’Intendance d’Alsace limite les coupes annuelles de bois à Obermorschwiller à une surface de 2 arpents, soit environ 1 hectare à rapprocher des  24 hectares (48 arpents) de la forêt communale à cette époque. Les attributions de bois pour la construction de bâtiments sont limitées à 4 pièces (arbres) par bourgeois.

Le règlement  stipule une coupe des bois en novembre, et leur utilisation dans l’année, sous peine de confiscation au profit de la communauté, mesure parant au gaspillage et à la spéculation. Enfin, il est demandé de construire les rez-de-chaussée des maisons et des granges en pierres.

L’architecture d’Obermorschwiller durant la deuxième moitié du XVIIIe s. et les décennies suivantes reflète la pénurie de bois, les rez-de-chaussée de cette période étant construits en pierres. Cette contrainte est compatible avec la nécessité de disposer de bonnes caves à vin, compte tenu de l’essor de la viticulture dans la même période.

Le parallèle entre la situation de la deuxième moitié du XVIe s. et ce que l'on observe deux siècles plus tard est légitime. On constate que les maisons les plus anciennes d’Obermorschwiller, antérieures à 1550, sont entièrement en bois. Au-delà, on passe à des constructions entièrement en pierres (mais il s’agit des maisons du Schultheiss où d’autres facteurs peuvent entrer en ligne de compte) et surtout des maisons en pans de bois sur un rez-de-chaussée en pierres. Or, le milieu du XVIe s. connaît une crise de la ressource forestière de grande ampleur, dont une conséquence peut-être la pétrification de l'habitat.

Concernant l’architecture proprement dite, on notera que les maisons sont de style classique, distribuant symétriquement de grandes baies à linteau en segment d’arc. Si la plupart des maisons se conforment au modèle traditionnel du pignon sur la rue, l’une d’elles datée de 1804 (17 rue principale) déroule sa façade parallèlement à la rue sur le modèle de l’hôtel particulier. Il s’ensuit un accès direct, par un escalier monumental, depuis la rue (et non depuis la cour comme dans le modèle traditionnel) donnant sur un couloir traversant. Cela conduit à une distribution des pièces de part et d’autre du couloir, autre divergence par rapport au plan habituel. Cette maison fait l’objet d’une restauration particulièrement méritante et remarquable par la famille Marzullo-Garnier.



Figure 50. 17 rue principale. Façade sur la rue.





Figure 51. 17 rue principale. Plan du rez-de-chaussée (levé par l'auteur en 1977)



Figure 52. 17 rue principale. Escalier monumental à double volée au-dessus de l'entrée de cave datée 1804.


Figure 53. 17 rue principale. Pignon nord sur la cour.


Figure 54. 18 rue principale. Pignon ouest sur la rue.


Figure 55. 18 rue Principale. Inscription et date 1799 sur le pignon de la grange, en cours de restauration (2006)


Figure 56. 20 rue principale. Pignon ouest sur la rue.






2012

(à suivre)


 








 


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