On ne sait pas quoi (en) faire

Nous tenons aux communes et voyons avec  regret comment cette branche de la démocratie proche  du sol s’étouffe, faute du soleil que les intercommunalités, agglos, métropoles lui masquent. Certains philosophes et sociologues, et non des moindres comme Jean Viard, défendent les communes et pensent même qu’il n’y en a pas suffisamment. Nous partageons cette opinion : la commune est le bon niveau où penser, expérimenter, réussir ce qui nous tient à cœur : la prise en compte du patrimoine et de la nature, de la qualité des espaces publics, du bien vivre ensemble. Cela nécessite une ouverture d’esprit et une curiosité pour ce qui se fait ailleurs : voir et analyser soi-même les projets des autres, bénéficier de l’expérience de leurs réussites et de leurs échecs, accepter que les gens qui proposent d’autres visions ne soient pas par définition des ennemis.

On n’en est pas encore là partout, et l’actualité des démolitions intempestives met le doigt sur ce manque d’ouverture à des idées nouvelles. L’exemple qui nous concerne directement est le patrimoine de maisons anciennes détenues par des communes. On est parfois sidéré par le nombre de maisons appartenant à certaines communes, acquises dans les périodes fastes pour toutes sortes de raisons : pour les préserver d’une menace de démolition, en prévision d’une opération d’urbanisme à venir, parfois même « pour que des Turcs ne s’y installent pas ». Aujourd’hui, l’heure du grand nettoyage est advenue. Un des motifs invoqué par les élus est : « on ne sait pas quoi en faire, on a tout essayé ». Soit, si l’on ne savait pas quoi en faire, il ne fallait pas l’acheter. Néanmoins, la bonne foi est souvent au rendez-vous. Ils ont vraiment tout essayé.

Pourquoi autant d’échecs ? Dans la culture utilitariste dominante, une maison propriété communale doit servir à quelque chose, doit trouver une utilité au sens consumériste ou fonctionnaliste direct : locaux associatifs, activités périscolaires, médiathèque etc. Tout le monde trouve l’idée bonne et on lance les études, confiées à des bureaux. Qu’ils soient bons ou mauvais, ils ne peuvent pas changer la réglementation en grande partie délirante à laquelle sont soumis les projets publics en général, et ceux de locaux accueillant du public en particulier. Que de bonnes intentions – la sécurité des personnes, la prévention de l’incendie, l’accueil des personnes porteuses de handicaps, les économies d’énergie  - qui se traduisent par une réglementation absconse, inadaptée à la reconversion du patrimoine : on a eu beau essayer, l’installation d’une médiathèque dans la maison de 1621   fierté du centre-village n’est pas possible. On rase.

Le problème est que l’on s’entête dans des voies sans issue, car les communes se croient obligées de tout réaliser par elles-mêmes – alors que n’est pas leur métier. Elles oublient que leur rôle est d’ouvrir aux citoyens des horizons et de donner des impulsions, après que les élus se soient faits leur propre opinion (et non celle des bureaux d’études) en voyageant, regardant ailleurs, auditionnant les citoyen(ne)s qui ont tous une capacité d’expertise de ce qui est bien pour la collectivité.

Voir ailleurs ce qui se passe ne nécessite pas des voyages à l’autre bout de la planète. On peut regarder par exemple ce qui se passe à Ungersheim, une commune moyenne (2 000 habitants). Elle a acquis voici une quinzaine d’années une propriété qu’elle ne voulait pas voir transformée en lotissement par un promoteur, et dont elle entendait conserver le caractère naturel. Pour amortir financièrement et socialement l’acquisition, la commune a décidé d’affecter une partie du terrain à la construction d’un écohameau. Bonne idée. La suite été relativement catastrophique, car les choses ont été bien faites selon la norme dominante: appel d’offres public, concours, jury. Le choix d’un projet s’est avéré impossible, ils étaient tous pareils, pas intéressants,  et on ne voyait pas comment les réaliser sinon en donnant la clef à un promoteur. La bonne idée de départ a pu être sauvée grâce à un changement de logique, quand la commune a pris conscience que son rôle n’était pas de livrer un projet d’écohameau clefs en mains mais d’offrir à l’initiative privée l’espace d’éclosion d’un tel projet. Peu à peu, des candidats constructeurs se sont présentés et à force de rêver et discuter ensemble, ils  ont formé ce que nos voisins de Freiburg appellent un Baugruppe : un groupe de personnes qui partagent les mêmes options (qualité de vie et d’architecture, participation concrète à la transition énergétique) et décident de mutualiser leurs moyens pour réaliser ensemble ce qu’ils ne pourraient pas réaliser tous seuls. Ce groupe s’est choisi son architecte et a élaboré son projet collectif, en partant des besoins de chaque futur habitant. Aujourd’hui, une dizaine de logements superbes est réalisée. L’opération est 100% gagnante pour tous, à commencer la collectivité qui a atteint ses objectifs politiques.

On peut se prendre à rêver. On attend la commune qui dira : les deux maisons avec granges que nous avons sur les bras et qui occupent 50 ares en centre-village, nous décidons d’en faire un espace de projet d’écohameau patrimonial. Nous prenons le pari que les candidats ne manqueraient pas et les architectes de valeur non plus. Quel bénéfice pour le patrimoine, la régénération de la population dans les centre-villages, l’alternative aux lotissements et à la mainmise des promoteurs sur les vieilles fermes réduites au prix du terrain !

Essayons de faire voyager nos élus !

 

(première parution dans s'Blättel de l'association pour la sauvegarde de la maison alsacienne n° 3, Avril 2016)


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