Murs, chemins et terrasses en pierres sèches dans la forêt du Pfingstberg

 


le paysage du vignoble, un thème encore peu étudié

L’histoire du vignoble alsacien est de mieux en mieux connue. On n’en dressera pas ici l’état des lieux. Le climat, l’ampélographie, les circuits commerciaux, techniques de viticulture et de vinification, en bref la plupart des sujets concernant la vigne, le vin, les personnalités marquantes sont étudiés.

Curieusement, le paysage est le grand absent de la littérature spécialisée. Le travail fondamental  de Médard Barth (bibliographie) recense commune par commune les toponymes, les surfaces et leurs propriétaires, et donne les dates de leurs mentions médiévales. Cela dessine des micropaysages à l'échelle des terroirs, en deux dimensions ou « à plat » si l’on veut, auxquelles une chronologie en mosaïque  donne un releif sans pour autant faire « embrasser une vue d’un seul regard», ce qui est la définition du paysage au sens de panorama. Pour trouver le relief, en quelque sorte écrasé par la nature des documents anciens (juridiques et fiscaux pour l’essentiel), un relief entendu aux sens physique et imaginaire, il faut savourer  les toponymes. Ces derniers  évoquent les raidillons et les ravines et les creux, les oiseaux et les haies, les roches et le ciel : voir la fréquence des « Paradis » et « Himmelreich » parfois côte à côte comme à Orschwihr.

L’historienne Odile Kammerer (bibliographie) a publié un travail de référence sur le vignoble au Moyen Âge ; à travers sa présentation  des sources, elle éclaire la question des origines du vignoble, puis montre combien, en dépit de l’abondance des archives, il est difficile de décrire un terroir dans le temps et dans l’espace en saisissant ce qui fait bouger les natures de propriété et les modes d’exploitation, ce qui structure et restructure le paysage dans le balancier des fractionnements/remembrements. Elle montre l’émergence d’une société vigneronne, à travers le rôle de vignerons qualifiés progressivement propriétaires de fait de vignes et décrit le paysage dans lequel ils évoluent à travers la toponymie, des esquisses d’organisation foncière telles qu’on peut les proposer à partir des terriers ou censiers, le réseau viaire etc. 

Le géographe Dominique Schwartz (bibliographie) est le premier à s’être penché sérieusement sur la question des évolutions et transformations des milieux exploités, notamment à travers l’étude systématique du Bickenberg à Osenbach (avec datations C14) élargie à d’autres sites vosgiens ou sous-vosgiens.

Pour notre part, nous avons publié récemment un ouvrage de notations personnelles et  ethnographiques (lien), état des notions de nature, paysage et milieux dans le vignoble. On constate la quasi-disparition  – sur la base des entretiens réalisés- de la notion conventionnelle de paysage au profit de celle de « nature ». Par opposition à la plaine urbanisée et monocultivée, aux forêts de montagne sanctuarisées, le vignoble apparaît comme un milieu naturel de plus en plus favorable au développement d’une  biodiversité facilement observable par le promeneur. Les initiatives de vignerons, à mobiles affectif ou « raisonné », rejoignent un air du temps et consolident les recommandations des naturalistes et certaines instances publiques comme l’Agence de l’Eau. Par exemple, la sensibilité de nombre de vignerons à la fragilité d’une espèce comme le lézard vert, entraîne un respect de son biotope, les murs de pierres sèches. L’argument naturaliste a davantage d’impact positif en faveur de la qualité paysagère que bien des manifestes, études, tentatives règlementaires etc. A l’évidence, les habitants, les acteurs du vignoble sont davantage portés aux modes d’actions qu’ils maîtrisent eux-mêmes et dont ils peuvent mesurer directement les résultats. L’idée de biodiversité, cohérente avec les orientations économiques et pratiques d’un nombre croissant de vignerons vers l’agriculture biologique et biodynamique n’exclut pas l’utilité. Et elle contribue à donner au propos géologique, structurant la notion de « terroir », une vêture organique aux couleurs du temps court du cycle viticole annuel.

la puissance des ruines

Il n’existe pas de projet de promotion économique des vins se référant explicitement aux qualités esthétiques et culturelles des paysages. Pas de perspectives, par exemple, de demande de classement Unesco au Patrimoine mondial de l’humanité ; pourtant,  à voir d’autres sites européens, bénéficiant aujourd’hui d’un tel classement, l’intérêt des paysages du vignoble alsacien ne serait guère discutable.

Pourtant, cette « évidence » est modérément partagée : la vigne est-elle trop présente, jardinée et quotidienne, pour être vue ?  Peut-être faut-il faire un détour dans des zones moins éclairées, pour réapprendre le désir du paysage de pleine lumière ? Un tel cheminement  dans la pénombre nous ferait nous heurter à des éléments similaires à ceux que l’on a tous les jours sous les yeux et qu’on ne voit plus. Des éléments ordinaires, donc, extraordinaires seulement par des conditions d’accès, des contextes, qui leur confèrent une sorte d’exceptionnalité forçant le respect, stimulant l’imagination. Intrigante et émouvante. La ruine, l’oubli, la solitude et la dissimulation, l’inutilité productive, sont autant d’états et d’environnements (« la mort belle ») invitant à retourner vers les beautés vivantes du quotidien et en mesurer toute la valeur et la fragilité.

C’est dans une certaine mesure l’idée qu’exprime John Brinckerhoff-Jackson dans sa magistrale leçon de paysage « De la nécessité des  ruines et autres sujets » : « …une interprétation nouvelle (ou récente) de l’histoire, qui regarde celle-ci non comme un continuum, mais comme une dramaturgie discontinue, une sorte de drame cosmique. Tout d’abord il y a cet âge d’or, l’époque des commencements harmonieux. Ensuite vient une période où les vieux jours sont oubliés et l’âge d’or tombe en déshérence. Et enfin s’ouvre une époque où nous redécouvrons et cherchons à rendre au monde alentour quelque chose comme sa beauté d’origine.

Mais cette phase d’abandon ou de déshérence est un moment nécessaire, il doit y avoir cette discontinuité, qui est religieusement et artistiquement essentielle.

C’est ce que je veux dire lorsque je parle de la nécessité des ruines : ce sont les ruines qui engendrent l’étincelle, le désir de la restauration et du retour aux origines. Il doit y avoir (dans notre conception nouvelle de l’histoire) un intérim de mort et de rejet avant qu’il puisse s’agir de renouveau et de réforme. L’ordre ancien doit d’abord mourir afin qu’un paysage puisse renaître. La plupart d’entre nous connaissent la joie et l’excitation que procurent non pas tant la création du neuf que le relèvement de ce qui avait été abandonné, et cette excitation est particulièrement forte lorsque la condition d’origine est considérée comme sainte et harmonieuse ».

« Joie et excitation », c’est sans doute ce qu’ont éprouvé les 31 participantes et participants à la visite du Pfingstberg, sur le ban de Soultzmatt (Haut-Rhin) à la limite de celui d’Orschwihr et dans le prolongement du terroir « Grand cru » éponyme de cette commune.

le site du Pfingstberg, paysage agraire fossile sous forêt : les débuts d’une recherche

Le 2 février 2012, la visite fut un temps de partage des premiers résultats de l’étude du site, et surtout les nombreuses questions qu’elle pose. Le paysage fossile du Pfingstberg conserve, intégralement recouverts par trente hectares de forêt, environ quatre kilomètres linéaires de structures lithiques (ouvrages en pierres sèche) : murs et murgers d’épierrement, chemins, terrasses et enclos, cabanes. Pierre Meyer, vigneron à Orschwihr, est le seul auteur mentionnant ces murs, dans son livre « La Grande Déesse ». Pour notre part, nous les avons découverts en famille fortuitement voici une bonne quinzaine d’années lors d’une promenade automnale. Les châtaignes étaient si nombreuses qu’elles paraissaient avoir été posées en ligne à dessein  par un improbable Petit Poucet. On ne sait pas toujours pourquoi on suit les traces.  Celles-là invitaient à pénétrer les taillis où subitement apparaît un mur monumental en pierres sèches. Trois mètres de haut, six mètres de large. En le suivant, nous rencontrons d’autres murs, dans un fouillis invraisemblable de chablis et broussailles.  Emotion, étonnement : l’impression d’une ville immergée sous les décombres d’un cataclysme ou noyée par un déluge peut-être. Et puis, le temps a passé, avec d’autres occupations, jusqu’à ce que je sois « libéré » du service de l’écomusée.

Un travail sur le paysage du vignoble m’a fait revenir au Pfingstberg en 2010, à m’y perdre à nouveau. J’ai passé l’hiver 2010-2011, profitant du dénudement de la végétation, à relever les structures, une à une. Ce n’était pas une tâche aisée, mais elle fait partie de l’expérience sensible nécessaire pour vivre pleinement les débuts de sa recherche.  Le site est partagé en une myriade de propriétés privées. Une bonne moitié des parcelles, sols et murs, sont recouverts d’arbres morts couchés par la tempête de 1999. Il faut les enjamber et très souvent, ramper sous eux pour observer les murs. Essayer de saisir l’organisation générale, sa logique, ses réelles structures de cheminements historiques, a inévitablement quelque chose d’un travail initiatique, éclaircissement des zones les plus inaccessibles de l’esprit.

Figure 1. Une des parties les plus dégagées du site...

Une fois le repérage fait, il fallait enchaîner avec l’exploration d’un autre maquis, celui de la documentation. Par chance, le val de Soultzmatt eut en son temps un excellent historien, Théobald Walter. Ses travaux donnaient le cadre général où saisir les rythmes de cette communauté qui s’étendait aux villages de Soultzmatt, Osenbach et Wintzfelden, des vignes aux forêts reculées de montagne. L’étape suivant est le dépouillement des archives. Archives Départementales du Haut-Rhin bien sûr, mais aussi les riches archives communales de Soultzmatt. Au fil des liasses, les parcelles anonymes commencent à porter les noms de ceux qui les défrichèrent en 1737, après, déjà, une longue période d’abandon. Installé dans le local de la photocopieuse, j’entends les noms des habitants reçus à l’accueil de la mairie, juste à côté. C’est évidemment une chose très étrange d’être dans deux mondes à la fois. L’épaisseur touffue des ruines se transpose au maquis des textes égrenant les noms des vieux morts, tandis que deux ou trois mètres et trois siècles plus loin les mêmes patronymes font irruption dans les conversations quotidiennes au sujet des petits et grands problèmes du présent.

De temps à autre, quelqu’un s’enquérait  de ce que je faisais là, cherchais là. Les murs du Pfingstberg n’évoquaient pas grand-chose, sinon à ceux qui se promenaient par-là jadis. Mais cela faisait belle lurette que les chemins eux-mêmes étaient impraticables, sauf à ramper sous les troncs qui les obstruaient.

Le découragement pointe cependant. Avec qui confronter les premiers éléments dégagés par la recherche, à quoi comparer ce site, comment construire un regard pluridisciplinaire ? Les disciplines historiques –archéologie, interprétation des textes-, géographiques et géologiques, naturalistes sont toutes à solliciter. Par chance, Dominique Schwartz professeur de géographie  à l’Université de Strasbourg a publié ses propres travaux, portant en particulier sur les structures en pierres sèches du Bickenberg à Osenbach, dans l’emprise historique de l’ancienne Communauté du Val de Soultzmatt. Ses conclusions, obtenues par d’autres méthodes, sont proches des nôtres : il y a de grandes chances que ces structures reflètent une organisation mise en place avant 1350, résultant d’une mise en valeur planifiée et dirigée par une autorité,  réalisée d’un seul jet dans un laps de temps relativement court.

Figure 2. Versant est du Petit Pfingstberg. Au sommet  à gauche les vignobles du Liebenberg et du Wolffhag (vue du sud au nord)

Figure 2b. Plan des structures lithiques (le nord en haut)

On commence à en parler entre nous, le sujet intéresse Jean-Jacques Schwien, professeur d’archéologie médiévale à l’Université de Strasbourg, et Boris Dottori, archéologie doctorant. A l’initiative de Dominique Schwartz et grâce à l’implication de Boris Dottori dont il faut tout particulièrement souligner le rôle, une campagne de sondages se déroule en mars et avril 2012 avec l’autorisation de la commune de Soultzmatt –propriétaire des murs- et du Service régional de l’archéologie. L’objectif était d’observer la structure interne de deux murs appartenant à un même ensemble et d’atteindre le sol premier –paléosol- sous les murs afin d’y prélever des échantillons de matière organique et de charbons de bois permettant une datation C14. Un des sondages a été refermé aussitôt, le second s’est poursuivi jusqu’en septembre avec l’aide de M. Jean-Marie Zusslin, d’habitants de Soultzmatt et de Clément Uricher. M. René Brun, vigneron et historien de Soultzmatt, a immédiatement réservé un très bon accueil à ces travaux et y a associé d’autres habitants de Soultzmatt-Wintzfelden. Leurs réactions ont montré un réel intérêt pour les recherches en cours. Leurs connaissances du terrain, leurs expériences propres et celles qui leurs ont été familialement et socialement transmises, constituent une archive aussi importante que les mémoires du sol et des textes.

Avant l’arrivée du printemps, il était nécessaire d’instaurer le moment où tous ces savoirs se croisent,  un temps de rencontre et de partage entre tous ceux qui avaient manifesté de l’intérêt, voire participèrent aux travaux.

les habitants de Soultzmatt et d’Orschwihr …et d’ailleurs en visite sur « leur » site.

Au rendez-vous à la chapelle du Schaefferthal, surprise : le nombre de participants est beaucoup plus important que ne le laissaient penser les réponses à l’invitation lancée conjointement par Dominique Schwartz, Boris Dottori et moi-même. La municipalité de Soultzmatt-Wintzfelden est venue en force, avec son maire M. Jean-Paul Dirringer, ses adjoints J.-M. Bickel et André Schlegel.  Le maire d'Orschwihr M. Alain Grappe était excusé, mais le village est présent en les personnes d' Odile Kritter, conseillère municipale et de nos hôtes passionnés, Jean-Paul et Jean-Marie Zusslin. Il y a aussi la Maison de la géologie de Sentheim (Ingrid van Tiel), le Pays d’art et d’histoire de la Communauté de communes de la région de Guebwiller (Mme Roth-Modanese) . Gueberschwihr, également riche en structures lithiques sous forêt, est venu avec François Maurer secrétaire de l’association Kukukstein, les plus proches « habitants », Franck Jost des Scouts de la chapelle du Val du Pâtre, et d’autres que nous citerons au fur et à mesure, en nous excusant des inévitables oublis.



Figure 3. L'ermitage et la chapelle de Schaefferthal (Val du Pâtre). Cette dernière a été reconstruite et reconsacrée en 1511, magnifiant la prise de possession du Pfingstberg par la communauté de Soultzmatt en 1507. (Photographie Dominique Tomasini)



Figure 4. Les particicipants sont réunis au Schaefferthal avant le départ de la visite


Le chemin nous fait passer à travers la forêt du Pfingstberg jusqu’à l’ancienne carrière de pierres plates du sommet (417m), faisant partie d’un système de quatre carrières à l’extrémité nord de la montagne.

Figure 5. Détail d'un plan des forêts 1757-1769 (ADHR C1310) montrant les trois carrières de pierres et la carrière d'argile du Pfingstberg

Nous franchissons le mur matérialisant la limite entre la forêt communale et les cultures, construit en 1824 pour endiguer le grignotage de la forêt qui se poursuivait  pendant la première moitié du XIXe s. Cette zone fut défrichée tardivement, tout au long de la période 1740-1820 environ, et consacrée aux cultures légumières et céréalières. Défrichement "tardif » ne signifie pas qu’il n’y ait pas eu d’occupation agraire plus ancienne de cette partie du  site, mais que la forêt l’avait recouvert depuis –au moins- la Guerre de trente ans.

Premier contact avec la zone de cultures nord: une cabane ménagée dans l’épaisseur d’un murger, fermée en façade, comme il en existe deux sur le site.

Figure 6. René Fleck livre ses hypothèses sur la cabane se trouvant partiellement sur son terrain (photographie Dominique Tomasini, merci à lui)

Figure 7. La même cabane

Le plan cadastral de 1814-1817 rend compte de la complexité des structures centrales du site, agglomérant les unes aux autres des terrasses encloses de murs ; ceux-ci sont cadastrés en tant que chemins communaux. Certains murs présentent un arasement plat confirmant qu’ils ont eu ce rôle, en même temps que celui de murgers d’épierrement et limites entre parcelles. La mise en valeur des terrains s’est donc effectuée concomitamment à la mise en place d’un réseau viaire planifié en fonction d’une vue d’ensemble. On n’exclut pas que les murs de la zone nord et de la partie centrale du site aient été à un moment donné constitués, remaniés, enrichis de terre comme activité connexe des  carrières. Ce noyau central est quasiment impénétrable. La visite l’a donc fait longer en contrebas sur sa bordure est, le long de la falaise de conglomérat vosgien qui limite le système agraire du plateau.

Figure 8. Détail du cadastre de 1814-1817 montrant les structures du centre du site, faisant fonction de chemins communaux: une rareté (Archives Départementales du Haut-Rhin 3P851)

Figure 9. Un des murs de la zone centrale.

Figure 10. Le pitoyable spectacle d'un mur vandalisé par l'extraction sauvage de ses pierres plates de parement. Nul et parfaitement illégal!

Figure 11. Le maquis impénétrable de la zone centrale

On passe alors à la troisième partie du site, dont la structure est radicalement différente des précédentes. Ici, les pentes de terrain sont plus faibles et la zone cultivable s’élargit. A intervalles réguliers, des murgers filent dans le sens de la pente et sauf exception n’ont pas de fonction de chemin, mais seulement d’épierrement. Il faut néanmoins se poser la question de l’impact climatique de ces murs, compte tenu de leur hauteur. Pour d'autres points du site, l'hypothèse de jardins de provignage a été posée par des participants à la visite.



Figure 12. Murger de l'ancien vignoble communal


 

Figure 13. Appareillage d'un murger

Figure 14. Abri en niche ménagé dans un murger

Figure 15. Nos hôtes Jean-Marie et Jean-Paul Zusslin

Historiquement, il semblerait qu’une bonne partie de la zone ainsi régulièrement aménagée, constitue le vignoble du Pfingstberg de Soultzmatt (mention en 1338), prolongé dans le bas par le vignoble du Wolffhag (toponyme mentionné en 1453). Ce vignoble passe à la Communauté du val de Soultzmatt probablement en 1507 et apparemment n’est pas, ou que très peu, affecté par la Guerre de Trente ans, contrairement aux terrains mitoyens. Il y aurait donc dans cette zone une quasi continuité de culture de la vigne, du Moyen Âge à la crise du phylloxéra qui sévit ici à l’extrême fin du XIX e s.
 

Ce système de murs dans le sens de la pente est coupé en diagonale par le chemin qui monte depuis Soultzmatt, compris pour partie entre deux terrasses et vers le haut délimité par des murettes empêchant la divagation des bestiaux dans les cultures. Surtout dans le bas de ce vignoble enforesté, on note des ouvrages très soignés : escaliers, élargissement de chemin pour le stationnement des charrettes, niches ouvertes en façade servant d’abri contre les intempéries.

Figure 16. Le chemin coupant les murgers en écharpe est supporté par des murs parfois très soignés

Figure 17. Le même chemin, dans son tronçon final bordé de parapets.

Ce chemin conduit au sommet à un grand « enclos » orienté nord-sud, de dimensions 210m x 70 m environ. C’est dans cet « enclos » qu’ont été réalisés les deux sondages 2013. Le sondage ouest, réalisé par Boris Dottori, a été rebouché aussitôt les travaux terminés au mois d’avril. Le sondage du mur est s’est poursuivi jusqu’en septembre. On l’a laissé ouvert dans le but de pouvoir montrer et discuter  un exemple de structure interne de mur lors de cette visite. Il a révélé une structure particulièrement complexe (pas moins de trois murs différents ont été révélés à l’intérieur),  fouillée avec l’aide de Jean-Marie Zusslin, et de Clément Uricher qui est venu très régulièrement sur ce chantier un peu fastidieux ne livrant quasiment aucun mobilier, céramique ou autre. Un fragment de fenêtre romane ( ?) a cependant été trouvé, allant dans le sens -suggéré par un texte- d’un habitat vers cette partie du site au Moyen Âge, établissement intermédiaire entre le village d’Orschwihr et les pâturages et ermitage du Schaefferthal.



Figure 18. Débuts du sondage du mur ouest en mars 2012



Figure 19. Frédéric affairé à la reconstruction du même mur après le sondage



Figure 20. Boris Dottori présente les résultats du sondage ouest.



Figure 21. Le groupe découvre le sondage est. Le mur visible à gauche a été entièrement reconstruit après sondage (Photographie Dominique Tomasini)



Figure 22. En mars 2012, début du sondage du mur ouest.



Figure 23. Dominique Schwartz procède aux prélévèments de particules de charbons de bois sur le sol premier, recouvert par le mur



Figure 24. Clément Uricher à l'oeuvre durant l'été 2012.



Figure 25. Dernier état du sondage est, faisant apparaître le couche de terre jaune (noter sa différence avec celle présente sous l'autre parement du mur) et juste en-dessous la couche rocheuse.


Il est trop tôt pour proposer des conclusions, que l’on ne peut fonder sur deux sondages limités dans un ensemble aussi étendu et compliqué. Toutefois, dans cet enclos sud, on a le sentiment qu’en première phase, les cultures s’accommodaient d’une terre bien chargée en pierres, comme ce serait le cas de la vigne. Dans une étape ultérieure et au terme d’un chantier considérable, l’épierrement plus fin a donné naissance aux grandes structures lithiques organisées que l’on voit aujourd’hui.



Figure 26. Le groupe dans le sondage est (photogaphie Dominique Tomasini).

La visite s’est poursuivie dans la forêt du Furstenwald, mitoyenne du site du Petit-Pfingsberg. Plusieurs éléments font penser que cette forêt seigneuriale, abornée au blason des Landenberg, occupe le site d’une ferme d’élevage antérieure aux crises du milieu du XIV e s. Au cœur de cette forêt, M. Albert Rich a tenu à montrer au groupe sa découverte, une impressionnante borne rgravée d’un repère cardinal.



Figure 27. une borne aux armes des Landenberg (après 1750) délimite le Fürstenwald.



Figure 28. Albert Rich montre sa découverte, une borne au centre du Fürstenwald

A l’issue de la visite, le groupe a été accueilli par Jean-Paul, Arlette et Jean-Marie Zusslin dans leur superbe cave d’Orschwihr (lien) . Une exposition sommaire de plans, photographies en cours de sondage et cartes anciennes, permettait de revenir sur différents points évoqués lors de la visite et de les approfondir, ce qui ne manquait pas de soulever de nouvelles questions. Riesling et Gewutztraminer du Pfingstberg d’Orschwihr et du Liebenberg, vignoble actif le plus proche du site étudié, furent offerts à la dégustation par nos hôtes généreux, passionnés par la connaissance  du terroir qu’ils font vivre en lui donnant sa renommée internationale. Merci de tout cœur à eux !



Figure 29. Sur les façades des tonneaux de la superbe cave du domaine Valentin Zusslin, quelques panneaux présentent les sources et les méthodes de la recherche.



Figure 30. La qualité des crus servis amicalemet par la famille Zusslin s'apprécie encore davantage dans la convivialité de découvertes partagées, et après avoir pris la mesure du gigantesque travail que représentèrent, en leurs temps, les défrichements préalables à l'établissement de la viticulture.

La recherche, la réflexion sur le futur du site, continuent. En cas d’intérêt de votre part, n’hésitez pas à contacter l’auteur : d’autres visites du site seront organisées prochainement.

Février 2013
 

ouvrages mentionnés
 

BARTH Médard. Der Rebbau des Elsass und die Absatzgebiete seiner Weine. 2T. Strasbourg 1958.

BRINCKERHOFF-JACKSON John. De la nécessité des ruines et autres sujets. (The Necessity for Ruins and Other Topics, 1980) Traduction française éd. du Linteau,2005.

GRODWOHL Marc, ZVARDON Frantisek. La Route des Vins d’Alsace. Ed du Signe, 2010. (Comme ne le dit pas le titre de l’éditeur, il s’agit d’un reportage ethnographique sur le paysage du vignoble)

GRODWOHL Marc.Le monument historique invisible. Structures agraires et pastorales en pierre sèche dans les forêts sous-vosgiennes. In Mélanges offerts à Guy Bronner. Cahiers alsaciens d'archéologie, d'art et d'histoire. Société pour la conservation des monuments historiques d'Alsace. 2015. T. LVIII. p. 145-162

KAMMERER Odile. Entre Vosges et Forêt-Noire : pouvoirs, terroirs et villes de l’Oberrhein, 1250-1350. Publications de la Sorbonne. Paris 2001

SCHWARTZ Dominique, DOTTORI Boris, GRODWOHL Marc. Murgers et paysages d'enclos médiévaux des collines sous-vosgiennes en Alsace
Bilan spatial d'un premier inventaire et nouveaux développements. Communication au colloque "Vivre dans la montagne vosgienne au Moyen Âge". Munster, Gérardmer 30 et 31 août 2012.

SCHWARTZ Dominique et al. Etudes actuelles sur un type de paysage encore très peu connu en Alsace : les paysages d’enclos médiévaux. Extension, typologie, éléments de datation. In  Des hommes aux champs. Pour une archéologie des espaces ruraux du néolithique au Moyen Âge. Archéologie et culture. Presses universitaires de Rennes. 2012

SCHWARTZ Dominique et al. Le Bickenberg à Osenbach (Haut-Rhin). Etude d’un paysage d’enclos médiéval sur les collines sèches sous-vosgiennes. In Revue Géographique de l’Est. N°43, vol 43/3. 2003 (lien)

postface

Merci à celles et à ceux qui ont envoyé des messages suite à cette journée. J'en cite partiellement deux :« Merci encore tout plein c'était à tout point de vue passionnant  tes explications et celles des collègues universitaires même si bien évidemment  j'ai  encore plus  questions qu'avant la découverte du lieu. Les échanges aussi que j'ai eu avec un certain nombre de participants. Ils avaient tous quelque chose à raconter.  Cela peut  te sembler plus qu'exagéré mais des échanges de cette qualité me redonnent foi en l'humanité voilà c'est dit ...... ». « Belle journée, ma foi, qui, une fois n’est plus coutume, a permis la rencontre de la recherche et de son public. Merci à Marc de s’investir ainsi, et encore, comme il l’a toujours fait. Et donc de garder la foi ». Quel encouragement!

actualités

Le 5 mars, le site a eu l'honneur de la visite de M. Alain Grappe, maire d'Orschwihr, et de M.M. Robert Haegelin et Jean-Claude Gaering, adjoints au maire. Merci de leur intérêt pour le site du Petit-Pfingsberg, prolongement du vignoble Grand Cru du Pfingsberg.


(photographie Jean-Claude Gaering, merci)


Orschwihr ne m'est pas tout à fait inconnu:

Le château d'Orschwihr: Bilan d'une recherche archéologique, in Annuaire de la Société d'Histoire de Thann-Guebwiller, p. 147-157 (1973/1974)
 

 


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