Mille et une fêtes

La fête n'a pas échappé à la "patrimonialisation". J'ai fait prendre ce sujet au sérieux à l'Ecomusée d'Alsace, car nous y étions dans une situation de carrefour. Comme les organisateurs de fêtes locales, il nous fallait tenir compte du marché, des média, des représentations et des attentes du public. En tant que dépositaires d'un patrimoine, nous devions aussi prendre une distance par rapport à nos propres possibilités de dérive, et un marketing touristique propageant sans nuances des images schizophrènes. La codification de l' "authenticité" , son matraquage publicitaire, agaçait nombre d'habitants de la région. De la dévotion exagérée à la "tradition", on passait au rejet du patrimoine source de tant d'instrumentalisations.Un colloque fut organisé pour nous pousser à réfléchir ensemble, insititutions patrimoniales, associations organisatrices, collectivités publiques. Les contributions de Georges Bischoff (inventeur du titre du colloque), Floriane Graber, Zeev Gourarier, Odile Gozillon-Fronsacq, Martin Graff, Jean Hurstel, Gérard Leser, Jean-Clet Martin, et les discussions qui suivirent sont consultables en ligne dans les actes de ce colloque, accessibles par le lien à la fin de cette notice.

Mille et une fêtes, colloque de l'écomusée d'Alsace les 21 et 22 octobre 2000
 

(Citation du dossier de présentation- 2000) « A diverses occasions, se fait ressentir le besoin d'un inventaire et d'une évaluation sur la production alsacienne sur le thème des fêtes traditionnelles, notamment autour de la campagne "Noël en Alsace" qui suscite une explosion des offres, sans que pour autant l'on ne connaisse bien leur contenu. Or, il y a là matière à une réflexion économique (comment repérer les productions intellectuelles de valeur, à intégrer dans des produits touristiques novateurs ?) et sociale (comment garantir « l'authenticité »  des démarches festives, afin que ce qui soit produit pour l'extérieur soit d'abord approprié et vécu de  l'intérieur d'une société alsacienne plurielle?). Ce qui impose une exploration de la partie immergée du phénomène festif.  Un grand colloque sur la Fête en Alsace, les 20,21 et 22 Octobre 2000,  temps fort de remise en questions, de diffusion d'idées nouvelles et pourquoi pas première étape vers un Institut de la Fête -liaison entre recherche fondamentale, production culturelle et action touristique- aura pour objectif de poser l'état de ces réflexions, amenées par des actions expérimentales fin 1999 et 2000. Cette démarche est soutenue par la Région Alsace et l'Union Européenne.

L'Alsace, un terrain privilégié pour l'étude de la fête

L'Alsace est réputée être parmi les régions les plus festives de France.  Un inventaire des fêtes a été réalisé dans le cadre de la préparation du Schéma Régional du Tourisme en 1996 et porte sur les manifestations recensées en 1995.Il témoigne de l'extraordinaire richesse des évènements calés sur l'identité régionale et le patrimoine, et simultanément de la difficulté à hiérarchiser un tel recensement faute d'informations qualitatives. Le dépouillement de la presse quotidienne régionale fait apparaître des nuances infra régionales très nettes, qui montrent bien que la fête reste sinon un vecteur de représentations identitaires, du moins un indicateur de la variété des pratiques collectives suivant le contexte historique et social.
La saisonnalité de ces manifestations est très marquée, l'essentiel de l'activité se déroulant de Juin à Août. Elle marque ainsi le décrochage entre la pratique (du moins sa partie émergente) de la fête aujourd'hui -conviviale, sociable, de plein air, touristique- et le rythme dit traditionnel , à la fois familial et communautaire, calé sur le calendrier liturgique lui même adapté aux cycles biologiques.
Il en résulte une inversion de la saisonnalité de la fête: elle occupait jadis les temps morts agricoles, aujourd'hui elle investit l'été, saison privilégiée des loisirs.
Dès lors, la référence à une "tradition" devient acrobatique. Dès lors aussi, difficile d'éviter la surabondance (?) de l'offre en été -et donc d'opérer des choix faute de critères descriptifs et de hiérarchisation-, et de réguler l'offre en l'étalant sur toute l'année.
La lisibilité du phénomène des fêtes en Alsace est obscurcie par leur nombre et l'absence de réseaux d'informations.  Certes existent des regroupements organisationnels et promotionnels, à base associative. Ils ne nous renseignent pas sur les contenus culturels, les réels objectifs de communication du patrimoine brandi en tant que légitimité et les cibles de publics visés, les succès et les échecs.
Faute d'informations qualitatives de cet ordre, et d'un réseau qui activerait les échanges d'expériences sur des questions culturelles, les vrais potentiels de progrès ne peuvent être identifiés que localement, sans valeur comparative ou d'indication de tendances lourdes. Qu'entend-on par potentiel de progrès ? C'est à notre sens la capacité de la fête à participer au « mieux vivre ensemble », à reconstituer des liens vivants dans un territoire, à donner à ce territoire la capacité d'échanger avec d'autres .

Peu de critères d'évaluation, peu d'informations regroupées : la fête est souvent discréditée. Les avis désapprobateurs se multiplient : saturation de l'offre commerciale et touristique disent les uns... folklorisation excessive regrettent les autres. Les plus modérés peuvent ressentir quelque malaise lorsque telle commune, avec succès, organise des fêtes des sorcières avec salles de tortures, laboratoires de philtres magiques et bûchers, sur les lieux mêmes des persécutions d'hier.
Si la fête est présente dans tous les extrêmes de la violence et du kitsch, depuis l'incendie des voitures dans les grands ensembles de Mulhouse à Strasbourg jusqu'aux feux de la St Jean.. .le 15 Août, les chercheurs quant à eux sont sinon peu nombreux, du moins peu connus, et le thème de l'ethnologie de la fête n'a pas pignon sur rue.

Le discrédit jeté sur le folklore, le cas particulier de l'Alsace où la période nazie a décrédibilisé comme en Allemagne la notion de "Volkskunde", peuvent pour partie expliquer le nombre restreint de connaisseurs du sujet, et l'absence complète de toute démarche pluridisciplinaire. Peu de synthèses des travaux allemands ou suisses en langue française sont disponibles : l'approche ethno-historique des "traditions" en Alsace fonctionne sur un fonds faiblement renouvelé (eu égard à l'étendue du sujet) de travaux utiles, de première main. D'où la crispation sur de vieux et indigents stéréotypes véhiculant des contre-vérités historiques.
L'organisation d'un colloque sur la Fête sera l'occasion de mettre en relief les travaux récents ou en cours, de leur donner le rayonnement nécessaire à un renouvellement du propos sur la Fête.

Car la question posée est bien celle-ci: indispensable à la respiration de notre société, la fête se réinvente spontanément hors de tout contrôle dans les feux de joie des banlieues... et elle n'est alors pas loin des excès carnavalesques des conscrits d'autrefois. Là où elle a droit de cité, la Fête puise au même fonds invariable de traditions simplifiées à l'excès, de cuisine alsacienne à tous les sens de ces termes. Mieux connaître la fête, c'est savoir identifier en dessous de la surface convenue et conventionnelle les ferments de son renouvellement.
Cette carte du renouvellement peut être jouée par l'Alsace, et le colloque en serait un des actes refondateurs. Sur ce terrain, ethnographie et tourisme se rejoignent pour élaborer une "tradition d'aujourd'hui".

La place de l'Ecomusée d'Alsace dans un processus de recherche appliquée sur la Fête

L'Ecomusée d'Alsace, compte tenu de son impact (1 habitant de la région sur 10 visite chaque année le musée) est un lieu emblématique de l'identité régionale, pour les générations qui ont connu les modes de vie et de relations évoqués par le musée, et plus généralement tous ceux qui se reconnaissent dans des valeurs pas nécessairement conservatrices (par exemple le rapport personnel et collectif à l'histoire, le souci du mieux vivre par l'architecture, l'urbanisme, la nature, l'aspiration à exister ensemble).

De ce fait, le musée étant physiquement constitué, pour l'essentiel, de dons  effectués par les habitants de la région, il a reçu –au même titre que les objets du travail et de la vie quotidienne- des objets et documents relatifs a la fête et aux loisirs. Ces objets –ainsi une assez conséquente collection relative à la fête foraine- viennent équilibrer les présentations du musée.
D'autre part, le musée considère que le patrimoine mémoriel est indissociable des objets. Enfin, il ne peut passer sous silence les pratiques collectives dont objets et souvenirs sont les témoins. Il en résulte une importance particulière de la médiation par l'animation dans le cadre de l'Ecomusée. Les reconstitutions de fêtes du passé font donc expressément partie du programme muséographique, avec tous les dangers de voir la forme l'emporter sur le fond, ou de figer dans des formes simplifiées des phénomènes nécessairement complexes et évolutifs.
L'Ecomusée est donc conscient de ses limites et des possibles effets pervers de son action. C'est à lui qu'il appartient, en conséquence, d'organiser la prise de distance critique et l'analyse du rapport entre la pratique muséale et les pratiques vivantes dans son environnement, dans le double rôle d'acteur et de témoin que lui impose son succès populaire.

Le mode opératoire

 

Les actions engagées aujourd'hui sont :

A) L'évaluation des perceptions et attentes du public du musée, lorsqu'il est interrogé sur le thème de la fête :

- quelle est la part de la motivation "connaissance du patrimoine festif" dans la décision de visite ?

- et pourquoi rechercher la fête dans un musée ?

- qu'entend-on au juste par fêtes ? Quelles sont leurs hiérarchie et complémentarités ?

- qu'est ce qui a été vécu festivement dans le musée?

- qu'est ce que cela a suscité ?

- qu'est ce qui en reste ?

- quelles sont les attentes et les propositions pour que la fête investisse d'autres lieux ?

 

Ce questionnaire a été mis au point avec l'institut de sondage Iserco et a touché 1000 personnes du 24 Avril au 15 Octobre 1999, ses résultats sont disponibles aujourd'hui

 

B) Une large collecte documentaire sur les pratiques festives contemporaines, sur la mémoire des fêtes, et une exploitation statistique et qualitative des résultats de la collecte. Cette enquête est menée est avec le quotidien « Les Dernières Nouvelles d'Alsace »

 

C) L'identification de partenaires qui permettront de démultiplier progressivement les lieux de réflexion et d'expérimentation, car l'avenir de la fête n'est pas dans le musée. A cet égard, une mission de réflexion et de proposition a été confiée par la Région Alsace à l'Ecomusée sur le contenu et la forme des animations de « Noël en Alsace »

 

Les résultats escomptés

A travers le colloque, des résultats concrets pourront être obtenus :

- La valorisation de pratiques minoritaires ou occultées, qui peuvent constituer aujourd'hui des réduits identitaires finalement non moins dangereux que la folklorisation dominante et convenue, alors qu'on imagine bien leur fonction régénératrice de la « tradition ».
-
Une position plus respectueuse face à la créativité collective plus ou moins spontanée dont la fête est le prétexte, et une interrogation sur le rôle des « élites » en tant que partie prenante de cette créativité. Et, réciproquement et sans moralisation, l'inscription d'un minimum de préoccupations éthiques là où c'est possible et nécessaire

-
Sans aucun doute, un exercice d'introspection sur l'Alsace : « qu'a-t-elle fait de son histoire ? »

Et, à travers une démarche comparative faisant largement appel à des témoignages d'autres horizons, repérer en quoi les pulsations du microcosme alsacien sont témoins des mouvements du vaste monde….

Pour atteindre ces résultats, le colloque doit réunira ceux qui ont à livrer une pensée et une expérience originales sur le sujet, reliées aux problématiques de terrain que l'on aura identifiées et auscultées au cours des 18 mois préparatoires. » (source : dossier de présentation 2000)

 

 

Lire les actes du colloque

 

 

Post-scriptum : « le bourreau et ses sorcières » en 2009

A quelques uns, nous avons adressé cette lettre au maire d'une commune une réaction au programme de sa fête, tel que promu par la presse locale. Réaction pondérée et non médiatisée à une forme de banalisation de la barbarie, restée sans réponse.

« Le 15 juin 2009

Monsieur le Maire,

(nom de la commune) prend une bonne place dans le florilège des fêtes, grâce à la mobilisation de la municipalité, des bénévoles et de professionnels. Le patrimoine exceptionnel de la commune est ainsi donné à découvrir, à comprendre, par un public aujourd'hui sollicité de toutes parts pour ses loisirs.


Les difficultés d'organisation d'une telle manifestation sont nombreuses. Le programme doit être cohérent par rapport au thème annoncé, la logistique est lourde, la communication et la publicité une préoccupation de chaque instant. Mais quelle fierté aussi, pour une municipalité, les associations, la population, lorsque le succès est au rendez-vous et que chacun a pu contribuer à une œuvre collective.
Animés d'un profond respect pour ce qui est entrepris à (nom de la commune), nous voudrions attirer votre attention sur un point qui pose problème et qui peut échapper aux organisateurs, dans le stress des préparatifs.
Nous avons pu lire dans le supplément loisirs de (titre et date de la parution), annonçant la fête, les lignes suivantes :
« …la fête des remparts souhaitent (sic) mettre l'accent sur la caractère d'authenticité de la manifestation.
Un marché médiéval est lui aussi voulu au plus près de ce que l'on pouvait trouver au Moyen-Âge. Des animations « le bourreau et ses sorcières », des saynètes sur le thème de la torture, des guerriers en armes, entre autres, égaieront la journée ».

Certes, l'auteur de l'article est peut-être un journaliste inexpérimenté, emporté par son enthousiasme et son papier n'a-t-il pas été relu et corrigé. Certes, exister dans le marché des évènements exige parfois une surenchère. Tout cela, nous le comprenons. Nous ne sommes pas des donneurs de leçons.
Le patrimoine historique de nos communes est charmant et pittoresque. C'est un enchantement de parcourir les rues du vieux (nom de la commune). Mais là comme ailleurs, l'histoire dont il porte trace est tragique. La torture et la crémation atroce des innocentes furent abominablement réelles et ordinaires. Et combien de nos propres ancêtres, victimes de discriminations de toute nature, périrent-ils ou elles ainsi, leurs souffrances offertes en spectacle? Par delà les siècles, nous pouvons entendre leurs cris qui se mêlent à tous ceux qui sont aujourd'hui torturés à travers le monde. Amnesty International lutte au quotidien pour dénoncer cela, sauver des vies et faire cesser cette barbarie qui nous déshonore et nous éclabousse tous dans notre humanité.

Il nous semble que la réalité du passé ne saurait être niée ni édulcorée : il est tout à fait possible de représenter les faits tragiques de notre histoire mais cela doit être fait dans une perspective didactique et non ludique, afin de montrer aux jeunes générations que tout doit être mis en oeuvre pour que la barbarie ne (re)fasse irruption dans nos sociétés contemporaines.

C'est pourquoi, vraiment, le « bourreau et ses sorcières », les « saynètes de tortures » ne peuvent pas égayer une journée. On ne peut s'amuser de cela. On ne peut pas se dire que ces propos sont une simple maladresse de journaliste, qu'un quotidien est jeté aussitôt lu, qu'une fête est un espace de fiction dont le public n'est pas dupe, et passer son chemin. Les consciences et notre solidarité avec les martyrs du monde sont violemment mises à l'épreuve.

Nous espérons de tout cœur qu'il vous sera possible d'une manière ou d'une autre de laisser agir votre conscience, dont nous ne doutons pas un instant qu'elle est lucide et humaniste.
Veuillez agréer, Monsieur le Maire, l'expression de notre entière considération ». (signatures)

 

 


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