La foire éco-bio de Hégenheim, carnet de croquis

Le 13 septembre 2009, j'étais invité à participer aux 1ères rencontres éco-bio de Hégenheim (Haut-Rhin, aux portes de Bâle) et y donner une causerie, exposant les débuts de l'association « Maisons paysannes d'Alsace » dans la décennie 1970 et les liens de cette initiative avec l'émergence de l' écologie politique. Cet échange a rappelé les multiples implications de la redécouverte, de l'étude et de la réhabilitation de l'architecture rurale : comment ses habitants s'y sont à nouveau identifiés, comment elle est entrée au musée, comment elle pourrait en sortir et, dans le cadre d'une réflexion plus générale sur le « village » (rural, urbain), en quoi elle pourrait nous aider à donner une dimension plus culturelle aux idées du développement durable. Dans ce chantier, je fais miens les propos d'Yvan Illich : « Certains conçoivent la nostalgie romantique d'une plénitude perdue »  pour sa part, écrit-il,  il veut «  en faire le point de départ d'une étude des conditions qui pourraient permettre une reconstitution partielle du milieu habité ».La cheville ouvrière de la rencontre de Hégenheim est Michel Heinimann, compagnon de route de l'écomusée d'Alsace. Et Hégenheim fut, comme bien d'autres, un lieu où se déployèrent les activités de l'association « Maisons paysannes d'Alsace » : les maisons anciennes y firent l'objet d'un inventaire exhaustif en 1978. En 1990, on dut se résoudre à y sauver une maison de 1564 en la démontant, et la remontant aussitôt à l'écomusée d'Alsace. C'était l'occasion pour moi de faire resurgir souvenirs, expérience et documents relatifs à Hégenheim et à la commune voisine de Hésingue. Et de retourner à Hégenheim pour voir comment y évoluait la notion de patrimoine, du moins telle que les visiteurs de la foire la donnait à comprendre.
 
Quelques images du sauvetage de la maison de Hegenheim (1564)


Figure 1. La maison 5 rue du ruisseau à Hegenheim in situ avant les opérations de démontage, façade sur cour

Figure 2. Après l'attribution, malheureusement ,d'un permis de démolir (1988), je fais appel à l'expertise de Burghard Lohrum pour dater la maison par dendrochronologie. Surprise, elle place la construction en 1564 soit 120 ans plus tôt que la date estimée. Une marge d'erreur considérable, qui s'explique par le caractère hors normes de cette maison par rapport à ses contemporaines dans la même région: la construction à encorbellement n'y était pas pratiquée avant la deuxième moitié du XVIIe siècle...pensions-nous.


Figure 3: le pignon sur rue in situ avant démontage

Figure 4: le démontage (1989) révèle, sur la façade sur rue, le pan de bois auparavant masqué par un enduit

Figure 5: détail des assemblages entre la sablière en saillie, formant encorbellement et les solives supports de la galerie, disparue.

Figure 6: c'est "en face", à Ötlingen sur l'autre rive du Rhin et également dans la sphère d'influence bâloise, que l'on rencontre la seule maison présentant localement des caractères communs avec celle de Hégenheim.

Figure 7: maison de Ötlingen, réputée avoir été construite en 1513 (pas d'information validant avec certitude cette date)

Figure 8: après démontage, les matériaux sont transportés à l'écomusée d'Alsace. Le projet est étudié, comme tous les bâtiments construits à l'écomusée, dans ses quatre dimensions. Scientifique (comprendre et respecter le bâtiment en justifiant les choix influant sur sa nouvelle configuration dans le musée), pédagogique (que doit apprendre ce bâtiment aux visiteurs du musée?), fonctionnel (quelle usage pour cette maison dans le musée) et enfin sociale. C'est cette dernière dimension qui est en discussion sur cette photographie. L'opération a été entièrement financée (près de 800 000 Francs de l'époque!) par Maurice Picoux, PDG de Inter-Alsace. L'idée de Maurice Picoux était d'offrir aux travailleurs passant par son entreprise de travail intérimaire, une possibilité de valoriser leur savoir-faire et leur personnalité en faisant oeuvre pérenne et visible au musée. A gauche, Marc Grodwohl, au centre Maurice Picoux.



Figure 9: un chantier rondement mené. Le sapin inaugural est posé sur la charpente au printemps 1990. La réalisation sera inaugurée en juin de la même année par Emile Biasini, Secrétaire d'Etat aux Grands Travaux, dans le cadre du 10 e anniversaire du début du chantier de l'écomusée d'Alsace. Un chantier qui ne s'est jamais interrompu jusqu'à mon départ du musée en septembre 2006.


Figure 10: la maison de Hégenheim telle que restituée à l'écomusée d'Alsace

Figure 11: état restitué de la façade sur rue, détail

Figure 12: détail du décor relevé sur une maison de la même époque détruite à Rantzwiller. Soigneusement relevés (vers 1985), ces décors ont été reproduits sur le pignon de la maison de Hegenheim. Ici un guerrier turc, probablement en lien avec la menace ottomane sur l'Autriche et l'enrôlement de contingents en Haute-Alsace.


Figure 13: restitution de ce même décor sur la façade de la maison de Hégenheim.

Figure 14: autres décors relevés à Rantzwiller reproduits sur la maison de Hegenheim à l'écomusée

Pour saisir en quoi la maison de Hésingue est atypique, lorsqu'on la REPLACE dans son temps, passons à la commune voisine, Hésingue. 12 ans avant de démonter la maison de Hégenheim, nous sauvons également par démontage une maison à Hésingue. En 1976, nous étions encore loin de l'écomusée. L'association "Maisons paysannes d'Alsace" était totalement bénévole et n'avait pas le premier sou pour le remontage des maisons démontées à partir de 1972 (la première à Wahlbach, qui ne fut jamais remontée). L'obtention d'un terrain pour les acueillir était elle aussi plus qu'hypothétique. La perspective d'Ungersheim, où s'implantera l'écomusée à partir de 1980, ne s'ouvre qu'en 1979. Malgré ces perspectives peu ouvertes, il fallait sauver cette maison de Hésingue. La famille Greder avait abandonné l'agriculture il y avait peu, et avait construit une nouvelle maison à l'arrière de l'ancienne. On s'attaqua au chantier à quelques uns, six ou sept les premiers jours, plus que trois pour achever le démontage au moment où arrivaient les poutres les plus lourdes, poteaux et sablières. Si la maison de Hégenheim fut sauvée pendants les années fastes de l'association, celle de Hésingue fut démontée toute à la main, sans grue ni aucun autre moyen mécanique. L'opération dura une quinzaine de jours, pendant cet été 1976 marqué par chaleur et sécheresse à un point tel qu'un "impôt sécheresse" fut, on s'en souvient, prélévé pour financer le soutien aux agriculteurs.


Figure 15: détail de la maison Greder à Hésingue avant démontage (1976). La nouvelle maison déjà habitée apparaît à l'arrière. Au premier coup d'oeil, on voit que la technqiue est celle dite des "bois longs" c'est à dire des poteaux d'une seule pièce pour la hauteur des deux étages. C'est la technique la plus courante dans cette région, à cette période. La période? La construction de cette maison est située en 1574, une date qu'il n'a pas été possible de confirmer scientifquement. Elle est crédible par rapport à une maison cousine, démontée à Blotzheim et maintenant au Japon, que nous avons pu dater avec certitude de 1583. Mais la prudence est de règle.Si les maisons portent bien une "mémoire", c'est à dire une somme d'informations archéologiques, elles n'ont pas de code génétique ADN...


Figure 16: façade sur cour, à galerie (Laube) et pignon sur rue avant démontage

Figure 17: pignon sur rue avant le démontage. Noter les variations de matériaux: torchis pour les murs des deux niveaux d'habitation, pierres et tuiles pour le trapèze des combles, et à nouveau torchis pour la pointe, venue remplacer l' abattant de toit en croupe existant à l'origine.


Figure 18. Deux points communs stylistiques avec la maison de 1564 de Hégenheim: la sablière profilée en large chanfrein, venant finir sur les hauts de poteaux travaillés en console (cf en particulier figure 5).


Figure 19. Les débuts du chantier bénévole de l'été 1976 (l'année de la sécheresse): dépose des tuiles


Figure 20. Dépose des tuiles: leur face interne est couverte de suie, car à l'instar de la plupart de ses semblables cette maison a été utilisée longtemps sans conduit de cheminée. Les fumées des foyers s'échappaient librement dans les combles.


Figure 21. L'étape suivante: délattage et abattage des remplissages du pan de bois, relevés complémentaires et numérotation des pièces de charpente.


Figure 22. Les chevrons du toît en cours de dépose et la mise en évidence de la charpente du toît de type "liegender Stuhl", au demeurant quasiment identique à celle de la maison de Hégenheim


Figure 23. Changement d'ambiance et de température. Pendant l'hiver 1980-1981, la charpente de la maison de Hésingue est restaurée sur le plancher de trace installé sur la lande d'Ungersheim. Il s'y présente alors une seule construction, reconstruite quelques mois auparavant, la maison de Koetzingue. Nous aurons eu les poutres de la maison de Hésingue 6 fois dans les mais, pour son seul acheminement sur le terrain de l'écomusée. En 1976, la charpente fut entreposée dans un hangar prêté dans un village proche...que l'on nous pria de dégager rapidement. Tout fut à nouveau chargé et déchargé sur un autre lieu...pour y être quelques mois plus tard à nouveau chargé et déchargé, enfin, sur le terrain d'Ungersheim. Une bonne mise en train pour les nouveaux, un peu lassante pour moi car je fus de chacun de ces transports et commençais à connaître ces poutres par coeur...et en redouter d'autant plus le poids et les traîtrises.


Figure 24. Aujourd'hui, qui se souvient encore qu'ici une maison avait traversé 400 ans avant de renaître, sous une forme bien différente (compte tenu des choix scientifiques opérés) à l'écomusée. Ecomusée où aujourd'hui bien entendu personne n'a aucune notion de ce que cette maison a pu représenter d'apprentissages, d'acquisitions de connaissances, de doutes et d'hésitations aussi sur les meilleures manières de la conserver et restituer au public.


Figure 25. Le neuf déjà vieux (33 ans...) sur place aujourd'hui. En fantôme et à son emplacement primitif, la maison ancienne telle que restituée à l'écomusée: du vieux neuf. Invitation à réfléchir sur des vérités aussi discutables l'une que l'autre, en comparant ce montage à la vue du même site en 1976 (figure 16)...Ce pourrait être le mot de la fin. Mais l'histoire des maisons de Hésingue continue.


Figure 26. Sur le chantier de l'écomusée en 1983. Le site est à un an de son ouverture au public, et déjà une deuxième maison démontée cette année à Hésingue est en chantier. Au premier plan, la maçonnerie de la cave débute.


Figure 27. Maçons bénévoles à quasi plein temps, Guy Macchi (à gauche) et Marc Grodwohl bénéficient d'aides occasionnels et inattendus. Ici, c'est le Rotary Club de Saint-Louis qui est venu prêter main forte...


Figure 28: ...club qui avait financé la restauration de la porte de la cave, dont les deux versions de la date 1540 montrent une difficulté à choisir entre les deux systèmes de numérotation décimale, latin  et arabe. L'écomusée, ce fut aussi cela: l'addition de tant de gestes, chacun peut-être modeste, mais permettant la réalisation in fine de 80 maisons. Et tissant au fil des années et des rencontres un réseau de solidarités et un sentiment d'appartenance collective. La réalité est bien loin du mythe d'un musée entièrement financé par les collectivités publiques!


Figure 29: quelques mois plus tard, en juin 1984, la reconstruction de la deuxième maison de Hésingue est quasimement achevée pour l'inauguration et l'ouverture au public du musée. Pour cet évènement, on fait atterrir à ses côtés une petite maison de journalier provenant de Bartenheim. Une autre histoire va commencer, pour cette maison, pour l'association. Une belle histoire, avec ses hauts et ses bas - cette maison de Hésingue a brûlé deux fois, en 1985 et 1995-, qu'on évoque ici sans nostalgie.

Mais revenons-en à Hésingue, avec lequel on n'en avait pas fini avec ces deux transferts. Un troisième démontage de maison - un très bel objet du début du XVIIe siècle- ,dans la même commune, fut proposé dans la foulée à l'association. On ne pouvait tout de même pas mettre tout Hésingue à l'écomusée. Par chance, on parvint à la sauver, en la démontant une fois de plus, grâce à un particulier qui la remonta avec le plus grand soin à Lutter, village bien connu de l'association: elle y avait sauvé une maison restée sur place. Nous n'avons pas fait que déplacer des montagnes de poutres d'un endroit à l'autre!

Figure 30. Une maison de 1618 de Hésingue démontée et reconstruite à Lutter, où elle fait fonction d'hôtellerie


Figure 31. Il subsiste à Hésingue, in situ, une maison identique à celle de 1618 supra.

Evidemment cela ne pouvait que continuer, compte tenu de la pression foncière dans la région frontalière. On nous proposa vers 2000 le démontage d'une quatrième maison, que nous refusâmes avec opiniâtreté. La commune prit à sa charge le démontage de la maison et son acheminement à l'écomusée, ne pouvant se résoudre à la laisser disparaître. Comment refuser? Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un tas de bois achevant de pourrir.



 

Lettre de remerciements à Michel Heinimann, organisateur de la rencontre éco-bio

Je suis parti de la 1ère rencontre éco-bio que tu as organisée à Hegenheim sans te voir, en pouvant cependant saluer ton épouse si prévenante, disponible, omniprésente avec tact pendant toute cette journée.
Ce fut une rude journée pour vous, elle se déroula sans anicroche ni problème aucun. La fréquentation, malgré les concurrences dont celle redoutable du beau temps, était là. Lors de ton allocution devant une poignée d'officiels, tu pris le risque de leur déplaire en parlant de l'écomusée comme d'un défunt. Les nouvelles générations sauront faire vivre d'autres projets, là ou ailleurs. J'espère que tu ne m'en voudras pas de te raconter mes petits bonheurs de ce dimanche passé.
J'étais bien entendu scotché au stand des associations. A un bout, avec beaucoup de gentillesse et de conviction, se démenait une association pour la défense des paysages. Elle montrait des photos de rues, de vieux poiriers et de rideaux d'aulnes sur fonds de prés fleuris. Les commentaires des photos étaient des propos du préfet Sicurani ; en 1972 du haut de sa fonction il proclama « N'abîmons pas l'Alsace ». Nous autres pataugions dans la gadoue de Gommersdorf.
C'était au-delà du réel, que de voir ressurgir ces vieilles choses : des bouts de paysage traditionnel qui demandent une grande adresse de la part du photographe car aucune focale n'est assez petite pour pouvoir, aujourd'hui, saisir les microscopiques fragments d'une beauté perdue. Les vieux mots d'un préfet esthète, décrétant ouverte la lutte des élites contre le mauvais goût des masses. Quelle audience ces arguments peuvent-ils rencontrer aujourd'hui?



extraits de la plaquette "N'abîmons pas l'Alsace" (1972). "Les poteries compliquées, les nains et autres cigognes en stuc, les faux puits, les décors de vieux pneumatiques sont indignes de votre maison"...

 



Le vrai stand du paysage était celui du sympathique photographe Diemer de Saint-Louis. Avec beaucoup d'art, il nous montrait les choses comme elles sont. Je ne pouvais m'arracher à la fascination de vues aériennes d'un lotissement vu d'avion ou de ballon : on avait l'impression que les Dieux avaient perdu la tête, retombaient en enfance et jetaient sur terre des petits cubes comme on lance des dés pour un tour de monopoly dont on aurait perdu les règles.

 

Je retourne à la table des associations. Après de multiples tentatives de discussion au stand de l'association des paysages –pourquoi faire part de ses doutes à des gens de bonnes volontés, poser des questions, suggérer que les combats d'aujourd'hui se déroulent dans un monde réel qui a changé et qu'il faut peut-être plus réparer tout en le projetant, que conserver? – j'ai progressé le long de la table. A l'opposé des paysages, à la même longue table, il y avait l'association des chouettes chevêches. Une personne âgée de Kembs, qui a sans doute un voisin menuisier et un autre poseur de revêtements de sol, fabriquait des nichoirs avec des chutes de contreplaqué et de balladum. Elle les offrait au curé pour les œuvres de la paroisse. Quelqu 'un – j'imagine- lui a parlé de Saint François d'Assise. A présent, elle offre les nichoirs à l'association des chouettes chevêches qui les vend 25 euros. J'en ai acheté un. C'est une tour cylindrique faite de grosses pierres, figurées par des galets du Rhin. Elle est fortifiée. En bas, au rez-de-chaussée, seulement une porte. Aucune fenêtre par laquelle entrer par effraction. A l'étage, des fenêtres sur toute la circonférence. La bibliothèque de Montaigne. On m'a dit que le diamètre de l'ouverture du perchoir était convenable pour la mésange bleue. J'aurai dans mon jardin une mésange bleue écrivaine.



Avec l'argent de la vente des perchoirs, l'association des chouettes chevêches achète de la nourriture pour les oiseaux, et emmène les enfants en parsemer les vergers. Là, une autre association agit. Un jeune originaire de Berentzwiller s'en occupe. Je ne suis pas passé à Berentzwiller depuis au moins 25 ans. Il y a vingt cinq ans, ce jeune voulait, m'a-t-il dit, assurer la suite de l'exploitation agricole familiale. Mais ça ne suffisait pas pour vivre et tout le système était conçu pour la croissance des grosses exploitations. Parti de Berentzwiller, pour une autre vie –peut-être d'informaticien ? je ne me rappelle plus- il sait parler des pommiers et des oiseaux. Il aide un agriculteur à commercialiser son jus de pommes sous l'étiquette Alsace Nature. Les enfants grâce à cela ont un verger vivant dans lequel le don de la vieille dame aux oiseaux prend sa valeur d'échange et de transmission –et son efficacité pédagogique-. C'étaient de belles rencontres, à ce stand. Par moment désabusé, je n'ai pas noté tout dans le moindre détail. Je le regrette car maintenant que cela me revient par bribes, il y avait un très beau témoignage à en tirer, et une morale : faire confiance aux générations présentes pour habiter à nouveau poétiquement le paysage.

C'est ce que je me suis dit à la librairie, intelligente, de notre ami Jérôme. Les maisons paysannes sont en solde : la pile de « Le Sundgau de Bernadette Zeller » (2005, Ed. Jean-Pierre Gyss) peine à diminuer. Alberto Solbach et Bernadette Zeller –tous deux encouragés par Michel et Solange Fernex- battirent la campagne dans la décennie 1970 pour y relever, au trait ou à l'aquarelle, les paysages par endroits encore suspendus à une sorte de plénitude agricole apparemment vivante, ailleurs marqués par la désolation de colombages et de toitures éventrées. Non loin de la pile, « Printemps silencieux » de Rachel Carson (1963). Voilà qui ne nous rajeunit pas, c'étaient nos lectures d'écologistes en germe à l'époque où la morale du préfet Sicurani nous agaçait par ce que nous en ressentions d'arrogance de classe, et nous renvoyait peut-être à notre propre arrogance de génération. Au moment de partir, un vieux copain d'adolescence, naturaliste et maintenant maire de son village me croise. Nous allons boire un coup, de ce rouge espagnol pas mal du tout que je n'avais fait qu'entrevoir à midi, pressé par la conférence de 13 heures. Le copain est songeur. Les idées et les discours ambiants sont ceux de notre jeunesse. Comme si rien ne s'était passé depuis quarante ans et que tout était découvert aujourd'hui. C'est un protecteur de la nature convaincu, mais il me dit qu'il n'a pas envie de remettre son compteur à zéro et de repartir la fleur au fusil.
Le compteur n'est pas tout à fait à zéro. L'écologie est aussi devenue un bisness, pour le meilleur et pour le pire. Rien ne semble pouvoir échapper à l'équivalence-argent de toute chose et de toute idée. Le salon montrait tout ça, illusions perdues et jeunes enthousiasmes, combats fossiles et fenêtres de lumière, peut-être aussi l'un ou l'autre charlatan obscurantiste, allez savoir.


 

Des maisons paysannes de Hegenheim, qui ne ressuscitèrent guère dans la mémoire des présents, nous reste un souvenir. En 1986, Christian Fuchs et moi fûmes appelés au secours d'une maison à colombages qui venait de brûler. Elle avait été amoureusement restaurée par le peintre Joos Hutter, qui fut un des maîtres de Tinguely. Joos Hutter y vivait, y travaillait, y conservait les œuvres qu'il aimait. Devant nous, il extrayait les dessins d'une bouillie de suie et d'eau. Saisissant un dessin souillé de Matisse, il le regarda longuement. « Finalement, il est plus beau qu'avant », nous dit-il. Il nous offrit une de ses propres œuvres, qui avait surnagé dans le naufrage de la maison.
Quand on observe attentivement son sujet, on comprend pourquoi elle a survécu et survit toujours aussi opiniâtrement que la barbarie qu'elle dénonce.

 
Octobre 2009

 

 


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