Dannemarie interroge l’histoire de sa formation urbaine

 Dannemarie est un chef-lieu de canton du Sundgau (Haut-Rhin).Sa municipalité, sur l'impulsion de Paul Mumbach, Maire, et d'Alexandre Berbett, Adjoint à la Culture, m’a confié une mission de repérage et d’étude des maisons les plus anciennes (XVIe s. et XVIIe s.), dont l’enjeu est à la fois de conservation (intéresser les habitants en les associant à la recherche) et de compréhension d’un tissu urbain singulier, où s'associaient des fonctions agricoles et des services de bourg-centre.

Ce qui suit n'est pas une publication des résultats (l'étude est toujours en cours avec encore deux analyses dendrochronologiques à venir) , mais un journal des travaux débutant par la définition de l'objet de recherche (qui changera en cours de route).

De la paroisse agricole à la ville centre

L’observation rapide du bâti ancien (XVIIIe au milieu XIXe s.) à Dannemarie montre quatre grands sous-ensembles :

•             Un axe principal nord/est sud-ouest sur lequel se succèdent la Rue de Cernay, la Place de l’Hôtel de Ville et la Rue Saint-Léonard (cette dernière dédoublée par la rue du Marché). Sur cet axe se concentrent les maisons à pans de bois des XVIe s. et XVIIe s. généralement orientées pignon sur rue

•             A l’approche de l’Hôtel de Ville, plusieurs constructions en pierres de belle facture se développent parallèlement à la rue, témoignant de l’émergence d’une bourgeoisie de ville-centre à l’extrême fin du XVIIIe s. et pendant la première moitié du XIXe s.

•             L’axe est-ouest formé par les Rue de Bâle et Rue de Belfort reflète l’extension démographique du milieu et de la deuxième moitié du XVIIIe s. avec essentiellement des constructions à pans de bois, certaines à deux étages sur rez-de-chaussée. Cette extension urbaine va de pair avec la densification observable rue Neuve et rue des Jardins, ainsi que la poussée d’un bras rue de Delle

•             Enfin, la Rue de Fulleren, la Place de la 5ème D.B. et la Rue de l’Hôpital présentent un tissu dense et complexe de petites maisons, certaines accolées.

De ci, de là, des constructions soignées de la fin du XIXe s. renforcent le caractère urbain imprimé à Dannemarie par l’administration française du XVIIIe s., manifestement soucieuse de donner bonne figure et consistance à cette étape importante entre les forteresses de Belfort et Huningue (voir: Du gros village au bourg. L'urbanisation de Dannemarie aux XVIIIe-XIXe siècle.in Espace alsacien, revue de l'association Maisons paysannes d'Alsace,1979).

La convergence de l’ancien bourg agricole, des fonctions d’étape sur un grand axe, de ville-centre commerciale et enfin de petit centre industriel font de Dannemarie un lieu d’architectures diversifiées, éclairantes sur les transformations économiques et sociales durant les cinq derniers siècles.


Figure 1. Place de l'Hôtel-de-Ville. Une place composée, alignant les constructions des notables (fin XVIIIe-1ère moitié XIXe s.) de part et d'autre de l'Hôtel de Ville (photographie Première Guerre mondiale)


Figure 2. L'alignement de la rue Saint-Léonard exprime une forte densité bâtie (photographie 1917)


Figure 3. La même rue Saint-Léonard, sous le même angle, en 2012



Figure 4. Place de l'Hôtel de ville, une série de pignons ( de gauche à droite les n° 20, n° 16, n°14 et n°12) protégés des intempéries par des bardages en zinc. La morphologie des combles indique plutôt les XVIIIe et XIX e s.

Figure 5. En réalité le n°20 (à gauche) conserve des ensembles cohérents datés par dendrochronologie de 1525, tandis que le pan de bois du n°14 au premier plan évoque une construction similaire dans la commune voisine de Ballersdorf.

Figure 6. Ballersdorf


Figure 7. N° 20 Place de l'Hôtel-de-Ville. Derrière le pignon sur rue XVIIe s. subsiste la construction initiale datée de 1525d.


Figure 8. Pignon arrière de 1525d., en place

Connaissance, partage des connaissances, conservation

Les fonctions commerciales de Dannemarie restent importantes et la ville continue à évoluer, au détriment de la conservation optimale de son patrimoine architectural. A partir de ce constat, trois actions sont possibles et souhaitables:

1.            Connaître ce patrimoine, le décrire, l’inventorier dans le but de garder trace de ce qui est susceptible de disparaître, et de «sensibilisation » des habitants.

2.            L’étudier scientifiquement pour le constituer en archive de l’histoire de la ville, le publier, le mettre à disposition des habitants en leur offrant un regard renouvelé sur leur milieu de vie

3.            Sensibiliser, faire participer les habitants, en vue d’arriver à terme à une volonté partagée de conserver ce qui peut l’être


Figure 9. La maison de M. et Mme Bientz, 14 rue du Marché, paraissait pouvoir être attribuée au XVIe s. . En réalité la dendrochronologie atteste une construction en 1671.


Figure 10. Au n°23 rue de Cernay, la maison de Madame Messerlin est la mieux conservée de la période antérieure à la Guerre de Trente ans, datée par dendrochronologie de 1604.  

Figure 11. N° 13 rue de Cernay. La maison de M. et Mme Christen est une version agrandie de la maison de 1682 démontée à Gommersdorf et remontée à l'écomusée...Voir l'article sur la maison de Gommersdorf.

Figure 12. N° 6 rue Saint-Léonard. La maison de M. Chevallot a pu être rattachée à la même génération, datée de 1684 par dendrochronologie

 

Méthode de reconnaissance du patrimoine

La démarche proposée ici est différente d’un inventaire,  en se voulant dans un premier temps empirique et non exhaustive.

Elle postule que chaque « terrain » est unique et se saisit à partir non à partir de constats (classer et décrire des bâtiments en fonction de connaissances ou de concepts que l’on a déjà), mais de questions spécifiques qui, pour la plupart, se révèlent en cours de recherche.

Pour Dannemarie, nous cherchons à repérer les maisons les plus anciennes (XVIe s. et XVIIe s.), en nous appuyant sur le référentiel fourni par la récente étude de séries de bâtiments du XVIe s. à Wolfersdorf,   et  des cas isolés déjà datés à Gommersdorf et Ballersdorf.

Cette recherche apportera a minima:

•             des informations sur l’extension et la structure parcellaire de Dannemarie au XVIe s.

•             des informations sur la reconstruction après la Guerre de Trente Ans

•             une comparaison entre l’architecture de Dannemarie et celles des villages de la paroisse à différents moments

•             des éléments sur la structure sociale au XVIe et au XVIIe s.

Vraisemblablement, nous opérerons des recoupements avec les sources écrites. La recherche apportera aussi un programme de questionnement des architectures et de l’urbanisme postérieurs, XVIIIe s. et XIX e s. (par exemple la structure parcellaire actuelle reflète-t-elle celle du XVIe s., quels sont les changements du mode d’habiter ? Etc.) 

La mission a débuté en avril 2012 et huit maisons relativement homogènes ont déjà été relevées en détail, auxquelles s’ajoute une demi-douzaine de fragments. Une campagne d’expertises dendrochronologiques portant sur cinq bâtiments sera réalisée sous peu par M. Christian Dormoy, Archéolabs.

L’accueil des habitants a été unanimement chaleureux; les souvenirs de l’aventure des « Maisons paysannes d’Alsace » qui a commencé en 1972 dans la commune limitrophe de Gommersdorf ne sont pas effacés. Merci aux habitants de ces communes de leur fidélité, et à la municipalité de Dannemarie pour cette initiative.

Six mois plus tard : restitution des premiers résultats de l’étude aux habitants

A l’initiative de la municipalité, les propriétaires et habitants des maisons étudiées ont été invités à une soirée de présentation des résultats, le 22 novembre 2012. Cette phase de restitution est toujours un moment émouvant. Le milieu de vie quotidien, qu’on ne voit plus, ou qu’on ne voit que lorsqu’il change, prend tout d’un coup une profondeur. Les habitants savent bien qu’en entretenant leurs maisons anciennes, en y vivant même, ils participent à la transmission de quelque chose qui dépasse les cadres de leur propre existence. La restitution de l’étude leur permet de mettre des mots sur ces ressentis, et donne du sens à leurs efforts. Le journaliste Julien Steinhauser  décrit bien l’espèce de gravité de ce moment de dissipation du brouillard du temps, dans sa relation de la soirée dannemarienne:
«On n’a pas envie de partir », trouvera juste à dire, laconiquement, Paul Mumbach, le maire de Dannemarie, brisant ainsi un silence qui n’en était pas un. Car c’était de l’émotion qui tenaillait les propriétaires après l’exposé de Marc Grodwohl jeudi soir. Du même ordre que celle qu’éprouve l’enfant qui découvre sous le sapin de Noël le jouet de ses rêves ! Là, insoupçonnées sous leurs plaques de zinc, des maisons ont vu défiler plus de 500 ans d’histoire (…) .
Car une émotion est de découvrir des maisons qui ont traversé les siècles ; une autre est de penser à toutes celles qui lors des trente (prétendues) Glorieuses ont fini en bûcher (!) pour être remplacées par un si moderne et si joli pavillon ! « Impossible ; ça n’arriverait plus aujourd’hui », crieront dès lors beaucoup. Mais ce serait oublier que les thuriféraires d’une époque dite moderne, persuadés que l’on construit l’avenir sur les ruines du passé, n’hésitent toujours pas à actionner le bulldozer. Les ravageuses années 70 sont derrière nous, mais combien encore de nos contemporains, parfois des élus, imaginent que la civilisation internet est incompatible avec l’œuvre architecturale des paysans épris de liberté du Bundschuh de 1525 ? La commune de Retzwiller n’a-t-elle pas rasé en 2009 une maison qui datait de 1534, la deuxième plus ancienne du Sundgau ? N’envisage-ton pas du côté de Bernwiller de mettre à terre la demeure du peintre Jean-Jacques Henner ? Les découvertes dannemariennes devraient peut-être inciter à davantage de prudence et de précaution. Car Marc Grodwohl le dit si bien, une succession de petits maillons de la chaîne du temps a fait que cet héritage exceptionnel a traversé intempéries, flammes et folie des hommes. Davantage que déçues, déconcertées seraient dès lors les générations futures qui découvriraient dans les archives que, dans certains cas, nous autres gens du XXIe siècle, n’avons pas été le maillon qui transfère, mais le maillon qui a cassé… »
("Les Dernières Nouvelles d'Alsace" du 25 novembre 2012).


Figure 13. A gauche le n°6 rue Saint-Léonard (1684), à droite le n° 4 daté de 1548

Figure 14. 4 rue Saint-Léonard, charpente du toit datée de 1548 par dendrochronologie

Une des surprises de l’étude a été suscitées par le n° 4 rue Saint-Léonard. Il s’agit de l’ancienne auberge du Cheval Blanc, qui présente des ouvertures symétriques sur un pignon en pans de bois enduits, sauf le trapèze supérieur des combles typiquement fin XVIIIe ou début XIX e s. Cette datation est corroborée par le plan de ville de 1775, qui montre à cet emplacement une maison de dimensions et d’orientation absolument différentes. Le plan est sur tous les autres points vérifiables, d’une fiabilité assurée. Il n’y avait donc pas de raison de s’attarder sur cette maison, qui n’entrait pas dans le champ chronologique de l’étude.  Le propriétaire a néanmoins insisté pour que nous y jetions un coup d’œil. La façade XVIIIe s. rhabillait en réalité une maison que la dendrochronologie a permis de dater de 1548, indiscutablement en place et rattachable au groupe de constructions vers 1550 dans les communes limitrophes de Wolfersdorf et Ballersdorf que nous avons pu identifier et publier. Que s'est-il passé en 1775 pour que l'Ingénieur des Ponts et Chaussées indique à cet endroit une toute autre maison? A-t-il anticipé un projet de nouvelle construction qui n'a jamais été réalisé?

 



 


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